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5G en Suisse: ce que dit vraiment la recherche scientifique de ses effets

Une antenne 5G sur l'autoroute A1, en Suisse | LAURENT GILLIERON/KEYSTONE

Nous avons décidé de republier cet article initialement paru sur notre site en octobre 2019. Nous vous le proposons en libre accès, car ces informations sont importantes pour comprendre le débat en cours sur ces nouvelles technologies.

La levée de bouclier contre la 5G n’en finit plus en Suisse. Pourtant, les spécialistes de la cancérogenèse induite par le rayonnement interrogés en 2019 par Heidi.news expliquaient qu’aucune étude scientifique n’a, à ce jour, démontré de lien de cause à effet clair et indiscutable, chez l’humain, entre l’exposition au rayonnement des antennes de téléphonie mobile et la survenue de cancers du cerveau. Pourtant, le sujet est complexe, entre principe de précaution, pluridisciplinarité des études menées, et impératif social de débattre des choix de sociétés. Panorama.

Pourquoi c’est compliqué. Pour les opérateurs télécoms, dépassés par les géants du numérique dans les applications à forte valeur ajoutée, le déploiement de la 5G représente un espoir d’améliorer leur compétitivité. Le public, de son côté, est pris en étau entre des industriels souvent soupçonnés par principe, des mouvements anti 5G qui peuvent être de bonne foi mais qui n’interprètent pas toujours correctement les études scientifiques, et une poignée de charlatans qui tirent profit des inquiétudes.

Quelques protagonistes. Dans cette polémique qui relève à la fois d’enjeux techniques, sociaux et sanitaires, quels sont les acteurs, leurs fonctions respectives, et les positions qu’ils défendent?

En Suisse

  • En avril 2019, le Conseil fédéral a déjà, d’un point de vue législatif, élargi les bandes de fréquence autorisées. Mais pour faciliter le déploiement de la 5G, et limiter le nombre d’antennes à installer par les opérateurs, ces derniers auraient souhaité relever les limites d’émission des antennes inscrites dans l’Ordonnance sur le rayonnement non-ionisant (ORNI). Elles sont aujourd’hui, comme nous l’expliquions dans un précédent article, dix fois plus faibles en Suisse qu’en Europe. Cette révision à la hausse n’a finalement pas eu lieu. Il existe un second type de limite, dite d’immissions, qui concerne les valeurs maximales susceptibles d’être mesurées en tout point habité du pays, qui est fixée à 61 V/m, en tout cas pour les niveaux de fréquences de la 5G.

  • Deux groupes d’experts avaient été chargés par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) de se pencher sur la question. Tout d’abord le groupe BERENIS, constitué par l’OFEV en 2014, en charge d’étudier la littérature scientifique afin de mieux évaluer le niveau de risque sanitaire de la 5G. Puis le groupe de travail mis sur pied fin 2018 par la Conseillère fédérale Doris Leuthard, toujours sous l’égide de l’OFEV, qui devait remettre fin 2019 un rapport de recommandations sur le déploiement de la 5G. Il a finalement énoncé plusieurs scénarios, sans s’accorder sur une recommandation claire.

  • Les opérateurs télécoms doivent préparer l’arrivée de ces nouvelles fréquences: en Suisse. La 5G se concentrera dans un premier temps sur une bande de fréquence comprise entre 3,4 et 3,8 GHz, proche de la 4G actuelle qui s’étend de 900 MHz à 2,6 Ghz.

Comme l’option consistant à relever les normes d’émission a été écartée, ils se trouvent dans une situation de statu quo: il leur faudra installer de nouvelles antennes: celles existantes sont déjà proches de la saturation, et les radiofréquences élevées de la 5G sont d'autant plus atténuées que la distance à l'antenne est grande.

  • La Fédération des médecins suisses, la FMH, s’opposait, en 2019 au déploiement de la 5G, en avançant le principe de précaution. La FMH a, par le passé, expliqué sa position auprès d’autres médias, par exemple Le Temps.

  • Les habitants de Suisse opposés au déploiement de la 5G se sont regroupés en diverses associations de citoyens et de consommateurs (le site stop5G, ou l’association Frequencia, pour n’en citer que deux). Ces derniers ont recours à des argumentaires qu’ils disent scientifiques, que nous décryptons plus bas dans cet article. Mais au-delà de la discussion sur ce que dit —ou non— la science, ces mouvements posent la question du modèle de société pour l’avenir. Certains reprochent ainsi au modèle de société associé à la 5G de ne pas être en phase avec les enjeux de sobriété énergétique en lien avec les mesures qui doivent être prises face à la crise climatique.

A l’international

  • Le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) est une agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), basée à Lyon. Elle examine la littérature scientifique pour évaluer le niveau de cancérogénicité de diverses substances ou facteurs environnementaux.

Dans un classement à plusieurs niveaux, les ondes radiotéléphoniques y sont considérées dans le groupe 2B, comme «peut-être cancérigènes», aux côtés des implants chirurgicaux, des progestatifs ou du café. Il s’agit toutefois d’une catégorie où le niveau de preuve est moindre que pour le groupe 2A des agents «probablement cancérigènes», où l’on retrouve par exemple le DDT, de nombreux insecticides, ou les émissions de l’huile de friture à haute température.

C’est donc le principe de précaution qui prévaut. En 2011, le CIRC indiquait dans un communiqué:

«Les données ont été passées en revue de façon critique, et évaluées dans leur ensemble comme étant limitées chez les utilisateurs de téléphones sans fil pour le gliome et le neurinome de l’acoustique [deux formes de cancer du cerveau], et insuffisantes pour être concluantes pour les autres types de cancers. Par ‘limitée’, on entend qu’une association positive a été établie entre l'exposition à l'agent considéré et la survenue de cancers, et que le groupe de travail estime qu'une interprétation causale de cette association est crédible, mais qu’il n'a pas été possible d'exclure avec suffisamment de certitude que le hasard, des biais ou des facteurs de confusion aient pu jouer un rôle.»

  • L’ICNIRP (International commission on non-ionizing radiation protection), est une organisation non-gouvernementale basée en Allemagne, officiellement reconnue par l'OMS et l'Organisation internationale du Travail (OIT) dans le domaine de l’étude des rayonnements non-ionisants. Son rôle est, à elle aussi, de passer en revue la littérature scientifique, afin de déterminer ce qui représente un niveau d’exposition sûr pour le grand public. Afin de garantir son indépendance, cette commission ne reçoit pas de fonds de la part de sociétés commerciales, et dépend uniquement de bourses de recherche. Ses membres doivent désormais publiquement déclarer leurs liens d’intérêt, suite à des soupçons de lien avec l’industrie de certains d’entre eux, survenu dans le cadre de précédents rapports.

Yves Le Dréan, enseignant-chercheur à l’Université de Rennes 1 et l’INSERM (France) et spécialiste de la réponse cellulaire aux stress environnementaux, et notamment des rayonnements non-ionisants, appelle à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain:

«L’ICNIRP a été contestée il y a quelques années pour les liens de certains de ses membres avec l’industrie. Mais son travail de revue de la littérature scientifique reste fiable. D’autant plus que dans la définition des normes d’exposition, on prend encore un facteur d’abaissement de 50 par rapport aux limites recensées dans la littérature.»

Les faits scientifiques. Heidi.news s’est entretenu avec deux spécialistes des effets biologiques des radiofréquences afin d’en dresser l’état des lieux:

  • est professeur en épidémiologie environnementale à l’Institut tropical et de santé publique suisse, également expert pour le compte de l’ICNIRP depuis 2016 et membre du groupe d’étude BERENIS.

  • Yves Le Dréan, enseignant-chercheur à l’Université de Rennes 1 et l’Environnement et Travail (IRSET), qui dépend de l’INSERM, en France, étudie les mécanismes de la cancérogenèse liée aux facteurs environnementaux depuis une vingtaine d’années.

Les études expérimentales sur les rayonnements non-ionisants (RNI)

Certains argumentaires anti-5G mettent en avant les effets non-thermiques des ondes, qui seraient occultés dans la construction des normes d’émission. Yves Le Dréan précise les champs de recherche et les effets connus à court-terme des ondes:

«Aujourd’hui, seuls les effets thermiques, c’est-à-dire liés à l’échauffement des tissus, des RNI ont été mis en évidence. Ce sont donc les seuls avérés pour l’instant. C’est un mécanisme moléculaire que l’on comprend assez bien théoriquement.

Les études scientifiques in vivo, c’est-à-dire sur des rongeurs utilisés comme modèle animal, ont donné des résultats mitigés au cours de ces 20 dernières années. Seuls de rares articles ont démontré de lien de cause à effet, par exemple l’étude du National toxicology program (NTP) américain en 2018. Mais elle présentait plusieurs problèmes de protocole expérimental, à commencer par le fait que les souris utilisées pour l’expérience ont vécu plus longtemps que les souris dites «contrôle», utilisées pour la comparaison!

Il faut bien comprendre que ce qu’on observe est proche du bruit de fond biologique, c’est-à-dire des fluctuations naturelles, ce qui complique l’interprétation des résultats. On peut se demander s’ils sont significatifs. Cette étude va être prochainement répliquée par une équipe japonaise et coréenne. Car il ne suffit pas qu’une étude scientifique soit publiée pour que l’on soit certains de ses conclusions: elle doit pouvoir être reproduite par une autre équipe suivant un protocole similaire.»

Les études épidémiologiques

En plus des études expérimentales sur l’animal, les chercheurs ont aussi recours à l’épidémiologie pour comprendre les effets à long terme chez l’homme. Yves Le Dréan poursuit:

«D’un pont de vue épidémiologique, on a pu montrer que l’introduction du téléphone portable n’avait pas eu d’incidence sur le risque de l’ensemble de la population de développer un cancer. Cela fait bientôt trois décennies qu’on utilise la téléphonie mobile, on commence à avoir du recul sur la question.

Cela dit, quelques études ont identifié un risque un peu plus élevé pour les grands utilisateurs du portable, mais elles entrent en contradiction avec d’autres études qui ne parviennent pas à ces mêmes conclusions… De ce fait, la situation reste floue. Il est légitime de se demander s’il n’y a pas un biais observationnel.

L’enjeu de l’épidémiologie est de montrer les corrélations. Le lien de cause à effet, lui, doit être démontré en laboratoire.»

Pourquoi les études se contredisent

Pourquoi les études semblent-elles se contredire? Les argumentaires anti-5G citent parfois des études qui semblent alarmistes. Mais à y regarder de plus près, certaines de ces études sont datées et désormais obsolètes. Pour d’autres, des rongeurs sont soumis à des niveaux d’exposition largement supérieurs aux limites autorisées, et donc non généralisables. Le risque, lorsque plusieurs études ont été réalisées avec le même protocole, est alors de ne retenir que celle dont les résultats sont les plus pessimistes et alarmistes – ce qu’on appelle, en argumentation, du cherry picking.

Yves Le Dréan poursuit:

«Le problème de ce domaine de recherche du bioélectromagnétisme, c’est qu’il se situe à l’intersection de la biologie et de la physique. Certaines études présentent ainsi des problèmes de conception. C’est le cas lorsque le design de l’expérience n’est fait que par des biologistes (ou à l’inverse que par des physiciens), puis lorsque l’étude est publiée dans une revue scientifique dont le comité de lecture est constitué uniquement de biologistes, respectivement de physiciens.

D’autres problèmes s’ajoutent: effectifs trop petits pour que les conclusions soient pertinentes, difficultés à reproduire les études, sans parler des travaux qui présentaient des biais importants et qui auraient dû être rétractés… C’est principalement pour cela que depuis une dizaine d’années, on n’avance plus. Cela fait 20 ans que des équipes indépendantes mènent des recherches sur ces questions.

Pour le grand public, si un résultat est écrit dans un article scientifique, alors il est forcément vrai. Alors que c’est justement par de multiples publications, parfois contradictoires, que la connaissance scientifique se construit. Il faut prendre du recul sur la littérature scientifique et en avoir une vision d’ensemble pour que le sens émerge.

Il y a deux façons d’aborder la situation actuelle: soit l’on pense qu’il faut poursuivre, mais sur d’autres pistes avec des méthodologies différentes, soit l’on pense que s’il y avait quelque chose de grave, on l’aurait déjà identifié, et qu’on peut arrête la recherche dans ce domaine. Mon avis oscille entre les deux: je ne recherche plus d’effets délétères, mais des effets plus subtils. Si là encore, mes résultats se révèlent négatifs, alors sans doute je passerai à autre chose.»

Comment expliquer les symptômes des électrosensibles?

Ce n’est pas parce que le lien entre ondes et cancer est ténu qu’il ne se produit aucun effet biologique. Yves Le Dréan:

«In vitro, on a pu montrer que l’exposition aux ondes radio des provoque un léger frémissement, un surcroît de stress oxydant (ou stress oxydatif) au niveau cellulaire, négligeable à court terme, mais dont on ignore les effets à long terme. Mais respirer aussi provoque un stress oxydant. Le vivant est résiliant. Pas de problème si l’on a un système enzymatique qui fonctionne.

Notre hypothèse, concernant l’électrosensibilité, est qu’il s’agirait d’une pathologie de l’environnement au sens large qui proviendrait d’une défaillance de ce système enzymatique. Cela permettrait d’expliquer pourquoi les études en double aveugle sur l’électrosensibilité ne donnent pas de résultats concluants.

Il est absurde de s’inquiéter que les chromosomes soient endommagés par les radiofréquences, car ils sont déjà impactés 10’000 fois par jour – mais cela, le grand public ne le sait pas! La polémique ne vient pas du risque avéré, mais de la difficulté du grand public à quantifier ce risque. C’est aussi un enjeu de communication scientifique.»

Quid du principe de précaution?

Yves Le Dréan:

«Avec la 5G, le niveau d’exposition global augmentera un peu, puisque celle-ci va se superposer à la 2G, la 3G et la 4G, mais il devra rester en deçà des normes sanitaires européennes. Mais tenir un discours public autour du principe de précaution est compliqué. Parfois, un politicien va décliner l’installation d’une antenne, ou abaisser des normes pour faire plaisir à une tranche de son électorat.»

Martin Röösli:

«Il n’y a aucun doute sur le fait qu’un niveau d’exposition bien au-dessus de la limite européenne d’émission aurait des effets délétères. Mais cela n’est pas avéré aux niveaux inférieurs à la norme.

Il faut garder en tête que la 5G est plus efficiente que la 4G et, à données transmises équivalentes, limitera notre exposition. Je pense que tout le monde aura intérêt, pour cette raison, à consommer des datas en 5G plutôt qu’en 4G, 3G ou 2G.»

Reste la question des ondes millimétriques, c’est-à-dire lorsque la fréquence est supérieure à 30 GHz. Elles font actuellement l’objet d’études scientifiques approfondies pour comprendre si elles présentent ou non un risque particulier. La Suisse n’est pas concernée par les ondes millimétriques, puisque la 5G ne sera déployée qu’autour de la fréquence de 3,5 GHz, très proche de la 4G actuelle.

La situation particulière de la Suisse. Martin Röösli ébauche une explication sur les raisons du blocage suisse:

«La 5G provoque des débats un peu partout en Europe, mais trouve un retentissement particulier en Suisse. Pourquoi? En Suisse, les opérateurs télécoms ont au départ lié la question de l’introduction de la 5G avec celle de l’augmentation des limites d’émission des antennes.

La deuxième raison, c’est aussi que ce débat est au départ survenu pendant une année électorale (en 2019, ndlr). Or, il est plus facile pour les politiques de voir les bénéfices à court terme, en termes de votes, d’une opposition à la 5G, que ses autres bénéfices.»

La question du contrôle. Yves Le Dréan développe aussi:

«Il y a aussi le problème du sentiment de pouvoir contrôler son exposition. Car avec les antennes téléphoniques, tout un chacun ne peut pas contrôler son niveau d’exposition. Pourtant, la majorité de l’exposition aux radiofréquences ne vient pas des antennes, mais bien du signal transmis par son propre téléphone!»

Le modèle de société pour l’avenir. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Martin Röösli le reconnaît:

«Les utilisateurs comme vous et moi n’avons certainement pas besoin de la 5G tout de suite. Il n’y a pas encore beaucoup de cas d’usages.»

Yves Le Dréan:

«La 5G est associée à des concepts futuristes comme la ville intelligente… Or les gens ne sont pas sûrs d’en vouloir. C’est aussi dans ce sens qu’il faut interpréter les résistances à la 5G. Et on peut les comprendre: car est-ce seulement aux politiques et aux scientifiques de décider?»

Dans une tribune publiée sur le site de la NZZ, Martin Röösli répondait aux inquiétudes, qui d’une certaine façon portent davantage sur la numérisation de la société que sur les risques sanitaires. Un débat qui anime aussi d’anciens cadres de l’industrie des télécoms, ainsi que nous l’expliquait en interview Serge Willenegger, ancien senior vice president de Qualcomm. Il jugeait notamment:

«La 5G ne pose pas les bonnes questions, elle ne fait que répéter le même cycle! On a déjà vu ce film… Je ne pense pas que la 5G va radicalement changer le monde. Elle ne fait que poursuivre un processus amorcé depuis plus de 20 ans, au cours duquel on a assisté à une véritable convergence de différentes technologies: informatique, miniaturisation, télécommunications… Cette transformation a des implications profondes, parfois préoccupantes.»

Débat sanitaire, ou débat de société? La question, loin d’être encore tranchée, est en tout cas posée.