Cadavres et bateaux fantômes: la guerre du calamar au large de la Corée du Nord

Des centaines de bateaux chinois au large de l'île de Ulleung, en Corée du Sud. (c) The Outlaw Ocean

Cette enquête a été mise à disposition de Heidi.news par The Outlaw Ocean project, un projet journalistique à but non lucratif. Pour cette raison, nous le mettons à disposition de tous nos lecteurs.

Le désordre règne sur le pont en bois, qui pue le poisson pourri et glisse comme une patinoire. Les quartiers de l’équipage sont dans un sale état, et le moteur du bateau frôle la rupture. Le capitaine de ce navire de pêche sud-coréen a accepté de nous mener dans des eaux dangereuses qui lui sont interdites: en Corée du Nord.

Peu après la tombée de la nuit, à la fin du premier jour en mer, le radar se met à clignoter. Il signale un bateau. Le capitaine accélère pour rejoindre la zone, à environ 100 miles du rivage. A la surprise de l’équipage, le point sur l’écran ne révèle pas un, mais près de vingt-quatre bateaux. Tous filent des eaux sud-coréennes en direction de celles de Corée du Nord. Tous sous pavillon chinois, et équipés pour la pêche au calamar. Aucun n’a son récepteur-émetteur allumé, bien que ce soit obligatoire dans les eaux sud-coréennes.

Pourquoi se cachent-ils? Parce que navires sont dans l’illégalité la plus totale. La Chine est membre du Conseil de sécurité des Nations unies, lequel a unanimement imposé des sanctions à la Corée du Nord, en 2017, interdisant la pêche étrangère dans ses eaux, même pour ceux qui y possédaient des droits de pêche. Mises en place en réponse aux essais nucléaires du pays, ces sanctions visaient à punir le régime autoritaire en lui interdisant la vente des droits de pêche.

Ces chalutiers chinois n’en ont cure. Jaeyoon Park, le spécialiste des données de l’organisation Global Fishing Watch, formé notamment à l’Ecole des Mines à Paris:

«C'est le plus grand cas connu de pêche illégale perpétrée par une seule flotte industrielle opérant dans les eaux d'un autre pays.»

Pour la première fois, grâce aux relevés satellites de cette ONG, nous avons pu identifier près de 800 navires chinois ayant pêché dans les eaux nord-coréennes en 2019, soit près d’un tiers de la flotte de pêche lointaine chinoise. Cette armada de bateaux industriels, jusqu’alors invisibles, repousse ainsi violemment les petits bateaux nord-coréens. Et entraîne une diminution de plus de 70 % des stocks de calamars autrefois abondants, selon Jaeyoon Park.

En mars 2020, deux pays se sont plaints anonymement dans un rapport aux Nations unies des violations de ces sanctions par la Chine et ont fourni des preuves des infractions: des images satellites des navires chinois pêchant dans les eaux nord-coréennes, ainsi que les témoignages d’équipages de pêche chinois assurant avoir averti leur gouvernement de leurs projets de pêcher dans les eaux nord-coréennes.

En lambeaux

Cette découverte lève le voile sur un autre mystère qui inquiète depuis plusieurs années la police japonaise: celui des «bateaux fantômes» nord-coréens. Construites en bois, déglinguées, ces embarcations dérivent sur la mer du Japon pendant des mois. Elles n’ont souvent qu’une seule cargaison quand elles s’échouent sur la côte: les cadavres de pêcheurs nord-coréens morts de faim. L’an dernier, plus de 165 de ces cercueils flottants ont échoué au Japon, soit plus du double de l’année précédente. Plus de 50 cadavres ont été retrouvés à bord. Le phénomène est tel que certains ports de Corée du Nord, comme Chongjin sur la côte est, sont désormais appelées «villages des veuves».

Tous les corps retrouvés à bord de ces bateaux fantômes semblent être des hommes, bien que certains aient été tellement décomposés que les enquêteurs japonais ont eu du mal à l’affirmer avec certitude.

Cette marée sinistre de rafiots et de cadavres sur les rivages japonais a alimenté la paranoïa et a enflammé les relations déjà tendues entre le Japon et la Corée du Nord. Certains, au Japon, ont ainsi imaginé que les bateaux fantômes transportaient des espions, des voleurs, ou peut-être même des individus armés, porteurs de maladies contagieuses.

Kazuhiro Araki, PDG de l'Organisation de recherche sur les enlèvements, un groupe qui étudie l'histoire de centaines de citoyens japonais qui auraient été enlevés par la Corée du Nord dans les années 70 et 80:

«Si un navire coréen se perdait, il serait détruit avant d'atterrir sur nos plages. Mais comme certains navires sont arrivés intacts sur nos côtes, sans hommes à bord, il est possible que des espions aient réussi à débarquer.»

Comment expliquer ces bateaux fantômes de Corée du Nord? Leur destin est lié aux bateaux de pêche chinois dans les eaux nord-coréennes, réputés agressifs. Ils sont souvent armés et connus pour percuter leurs concurrents ou les patrouilleurs étrangers. En 2016, les tensions entre Séoul et Pékin ont augmenté après qu’un navire chinois, pêchant illégalement dans les eaux sud-coréennes, a coulé une vedette des gardes-côtes.

Embardée agressive

Lors de notre sortie en mer, nous en avons fait l’expérience. Après avoir envoyé un drone pour filmer les navires chinois, le bateau transportant mon équipe de reportage a été forcé de dévier sa route pour éviter une collision. Un des capitaines chinois a fait une embardée soudaine vers notre bateau, s’approchant à moins de 10 mètres.

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Chalutiers chinois en route pour les eaux nord-coréennes. (c) The Outlaw Ocean

Face à cette violence, les pêcheurs nord-coréens ne font pas le poids. En concurrence directe avec les Chinois, leurs navires sont dix fois plus petits, ne transportent généralement cinq à dix hommes et ne sont pas équipés de toilettes, ni de lits, juste de petites cruches d’eau potable, de filets et de matériel de pêche, selon les rapports d’enquête des gardes-côtes japonais. Ils hissent des pavillons nord-coréens en lambeaux et sur leurs coques sont souvent affichés des numéros peints ou des inscriptions en caractères coréens, notamment «Département de la sûreté de l’Etat» et «Armée populaire de Corée».

Les zones de pêche dans la mer du Japon, appelée en Corée mer de l'Est, sont situées entre la Corée, le Japon et la Russie, et comprennent certaines des eaux les plus contestées et les moins surveillées du monde.

Jusqu’à présent, la forte présence de bateaux chinois dans cette zone était en grande partie invisible, car leurs capitaines éteignent leurs émetteurs, les rendant ainsi indétectables pour les autorités à terre. Une pratique illégale dans la plupart des cas. Global Fishing Watch a toutefois pu repérer ces navires en utilisant des technologies satellitaires, dont une qui détecte des lumières vives la nuit.

«Les poissons sont comme des balles et des obus d'artillerie (...) Les bateaux de pêche sont comme des navires de guerre, ils protègent le peuple et la mère patrie.» Un éditorial du Rodong Sinmun, le journal officiel du Parti du travail de Corée, en 2017.

De nombreux pêcheurs au calamar manient en effet des projecteurs puissants pour attirer leurs proies plus près de la surface. Les Chinois utilisent aussi ce que l’on appelle des «chalutiers-bœufs»: deux bateaux côte à côte, un filet tendu entre eux qui ratisse les fonds marins. De quoi les rendre plus faciles à suivre par satellite.

Les enjeux économiques sont énormes.

Les produits de la mer restent la sixième exportation de la Corée du Nord et, dans de récents discours, le dictateur du pays, Kim Jong Un, a poussé l'industrie des produits de la mer, propriété de l'État, à augmenter son trafic. «Les poissons sont comme des balles et des obus d'artillerie», disait en 2017 un éditorial du Rodong Sinmun, le journal officiel du Parti du travail de Corée au pouvoir. «Les bateaux de pêche sont comme des navires de guerre, ils protègent le peuple et la mère patrie.»

En 2004, la Chine a signé un accord de licence de pêche de plusieurs millions de dollars avec la Corée du Nord. Cela a entraîné une forte augmentation du nombre de bateaux chinois dans les eaux nord-coréennes. Or à la suite des sanctions de l’ONU de 2017 et de la diminution des réserves de devises étrangères, le gouvernement nord-coréen a tenté de renforcer son industrie de la pêche en transformant ses soldats en pêcheurs et en envoyant ces marins mal formés dans des eaux notoirement agitées.

Le désespoir des pêcheurs nord-coréens

Jusqu’en 2013, les pêcheurs nord-coréens étaient limités par la capacité de leurs moteurs de 12 chevaux et ils ne parcouraient généralement que plusieurs dizaines de kilomètres depuis la terre ferme, a déclaré un ancien pêcheur nord-coréen, qui a fait défection en Corée du Sud en 2016 et vit aujourd'hui à Séoul. Il a demandé à rester anonyme par crainte de répercussions pour sa famille:

«La pression du gouvernement est plus forte maintenant, et il y a des moteurs de 38 chevaux. Les gens sont plus désespérés, et ils peuvent aller plus loin de la côte.»

Les chercheurs en sciences marines affirment que la pression exercée par le gouvernement nord-coréen n'est pas le seul facteur.  «La concurrence des chalutiers industriels chinois est susceptible de déplacer les pêcheurs nord-coréens, les poussant dans les eaux russes voisines», estime Jungsam Lee, chercheur à l’Institut coréen de recherche maritime, qui a détecté des centaines de navires nord-coréens qui pêchaient illégalement dans les eaux russes en 2018.

En 2017, les garde-côtes japonais ont également signalé avoir repéré plus de 2’000 bateaux de pêche nord-coréens pêchant illégalement dans leurs eaux. Dans plus de 300 cas, les gardes-côtes japonais ont utilisé des canons à eau pour forcer ces bateaux à quitter la zone.

Parole officielle

Du côté de Pékin, le ministère chinois des Affaires étrangères a répondu aux questions soulevées par cette enquête que «la Chine a appliqué de manière systématique et consciencieuse les résolutions du Conseil de sécurité concernant la Corée du Nord». Et d’ajouter que leur pays a «systématiquement puni» la pêche illégale.

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Bateau chinois utilisé pour la pêche au calamar, ici amaré près de l'île de Ulleung, en Corée du Sud. Les rangées d'ampoules servent à faire remonter les calamars à la surface. (c) The Outlaw project

Avec une population de plus de 1,38 milliard d'habitants, la Chine est le premier consommateur mondial des produits de la mer et ses prises mondiales ont augmenté de plus de 20 % au cours des cinq dernières années. De nombreux stocks de poissons les plus proches des côtes chinoises se sont effondrés en raison de la surpêche et de l'industrialisation. C'est pourquoi le gouvernement chinois subventionne fortement ses pêcheurs, qui parcourent le monde à la recherche de nouveaux territoires.

Selon les estimations du gouvernement chinois lui-même, les flottes de pêche chinoises ont capturé 50 à 70% des calamars pêchés en haute mer ces dernières années. Souvent, ces bateaux pêchent illégalement dans les eaux nationales d'autres pays, selon une analyse de C4ADS, une société de recherche marine.

Vers l’extinction des calamars

Espèce migratrice, le calamar volant du Pacifique se reproduit dans les eaux proches de la ville portuaire de Busan, au sud-est, ou au large de l'île de Jeju, la plus méridionale de la Corée du Sud. Elle nage vers le nord au printemps avant de retourner vers le sud, à leur lieu de naissance, entre juillet et septembre.

En 2017 et 2018, les bateaux chinois illégaux ont capturé autant de calamars que le Japon et la Corée du Sud réunis, soit environ 160’000 tonnes, pour une valeur de plus de 440 millions de dollars par an. Les chercheurs en sciences marines craignent un effondrement complet de cette colonie de calamars, qui a diminué de 63% et 78% dans les eaux sud-coréennes et japonaises respectivement depuis 2003. La flotte chinoise est l'une des principales responsables de cette chute brutale car en ciblant les eaux nord-coréennes, ces bateaux industriels attrapent le calamar avant qu'il ne soit assez gros pour procréer, selon Jaeyoon Park, l’expert de Global Fishing Watch.

Mais il n’y a pas que l’appétit de la flotte chinoise pour expliquer la dérive et la déshérence des bateaux fantômes nord-coréens.

Les sanctions contre la Corée du Nord ont également intensifié la pénurie d’essence. D’après les enquêteurs japonais, certains des bateaux de pêche coréens qui échouent sur leurs plages ont souffert d’une panne de moteur ou ont tout simplement manqué de carburant.

Depuis 2013, seule une cinquantaine de survivants ont été sauvés de ces bateaux délabrés. Mais lorsqu’ils ont été interrogés par la police japonaise, ils n’ont rien admis de plus que d’avoir été bloqués en mer – et vouloir vite rentrer chez eux. Quant à ceux qui n’ont pas survécu, les autopsies révèlent généralement qu’ils sont morts de faim, d’hypothermie ou de déshydratation.