A Genève, les motards-matadors et la chienlit douce

Denis Duboule est professeur au Département de génétique et évolution de la Faculté des sciences de l’UNIGE et à l’Institut suisse de recherche expérimentale sur le cancer de l’EPFL.

Ce vendredi soir, alors que je rentrais de la gare Cornavin à mon domicile sur mon fidèle vélo, passant par le jardin Anglais et sa poésie tranquille, mes rêveries furent soudainement interrompues par un ex-conseiller d’Etat haranguant un parterre de motards en panoplies complètes, incluant les bottes de cuir (recommandées pour la ville). Des applaudissements fournis soulignaient les points saillants de la rhétorique brillante de ce Marc-Antoine des temps modernes, en particulier lorsqu’à trois reprises, il asséna avec conviction cette vérité incontestable: «La ville est envahie par la chienlit» (donc par les trottinettes, vélos et autres objets de mobilité douce).

Une fois la centaine de motos pétaradantes parties sur le pont du Mont-Blanc suivies par d’autres manifestants, j’entendis derrière moi un cycliste qui avait suivi cette scène avec une stupéfaction égale à la mienne dire: «Eh ben, on est pas rendu».

Une ville adaptée à une vie meilleure

Par quel mystère cognitif ces gens sont-ils incapables d’imaginer une ville sans voitures ni motos, bref une ville restituée à ses habitants et ses visiteurs, avec des transports publics efficaces, des dessertes transversales rapides, des voies réservées aux véhicules nécessaires (livraisons, personnes âgées ou handicapées, taxis), une ville adaptée à une vie meilleure, avec moins de pollution, moins de bruit, plus de voisinage, de marchés, de terrasses, de petits commerces? Pour quelle raison les cyclistes et les piétons devraient-ils accepter de partager de façon égale l’espace public avec les motorisés, alors que les premiers n’engendrent aucune nuisance et que les seconds pourrissent cette ville depuis tellement d’années qu’il fallut un virus pour s’en rendre compte?

Des mâles vindicatifs

Au début des années 1970, au Collège Rousseau, nous fumions dans les corridors (parfois en classe) et laissions les mégots par terre, dans le couloir. Il est difficile de faire croire cela aux collégiens d’aujourd’hui, tant notre société se transforme rapidement. Comme pour tous les objets et systèmes naturels, ces transformations sont d’autant plus rapides que les pressions et les stress appliqués sont grands. Par conséquent, il est certain que la ville sera tôt ou tard débarrassée de ses pathologies et que dans 50 ans, les enfants ne croiront plus qu’en 2020, des motos crachant leur gaz et leurs décibels remontaient le boulevard du Pont d’Arve à toute allure sur la piste cyclable, montées par des mâles vindicatifs prêts à en découdre avec tous ces sous-hommes suffocants sur leur bicyclette. Seulement voilà, 50 ans c’est dans longtemps…

Tous ces motards-matadors du jardin Anglais savaient-ils que c’est précisément dans ce jardin calme et fleuri, autour de cette même rotonde que les mamans, à l’ombre d’arbres majestueux, emmenaient leurs enfants faire du cheval de bois à pédales à la fin des années 1950? Ne respectent-ils donc rien?