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Vous êtes corona-fatigués! Nous aussi, et ce n’est pas fini

Serge Michel

«Ca suffit!» L’objet du message, il y a quelques jours, ne souffrait d'aucune ambigüité. Et la suite non plus: «Voilà, le virus, maintenant, ça suffit, d’accord? Vous êtes en train de sérieusement me lasser. Dommage!»

Ce lecteur de la région genevoise nous disait sa corona-fatigue. Je suis, nous sommes, vous êtes, lectrices et lecteurs, fatigués de ce coronavirus. C’est devenu un mot repoussoir. Covid rime avec livide, morbide. Et coronavirus avec stratus et cumulonimbus: on n'en peut plus.

Depuis la première brève, le 6 janvier, titrée «Inquiétante épidémie d'une pneumonie atypique en Chine», les 12 journalistes de Heidi.news ont écrit 927 articles sur le coronavirus. Et encore, ils sont six à avoir assuré l’essentiel... et à en avoir rêvé la nuit.

«J'ai rêvé que j'étais à l'hôpital, a écrit un matin Annick Chevillot dans la messagerie Slack de la rédaction. Assise sur une chaise et tenant la main d'un malade. Il rendait l'âme. Je sentais sa main se refroidir. Je l’ai regardé: c’était Daniel Koch. Et ces mots qui s'échappent de ma bouche: Koch est cuit. C’est mon rire nerveux qui m’a réveillée mais c’était horrible: Koch est cuit. Gekocht. Il était 4h45».

Parmi nous, d’autres ont perdu le sommeil, ou des proches, ou les deux.

Vous, lectrices et lecteurs, c’est pareil. Vous avez perdu patience, perdu votre temps, perdu une partie de vos revenus, parfois votre emploi ou votre conjoint(e) car le confinement n’a pas toujours été facile pour les couples. Et pourtant vous avez suivi les courbes de la pandémie, vous vous êtes inquiétés, agacés, vous nous avez interpellés – ou pas.

«À peine le sommeil venu, je me trouve prisonnier du professeur Raoult, se souvient Yvan Pandelé. Je suis dans un minuscule appartement aux murs bombés. Tout est déformé, comme filmé en courte focale. Le biologiste marseillais trône, barbe immaculée et robe à l’avenant: un Christ en majesté. Je n’ai aucune entrave et seule une porte, pas même fermée à clé, me retient. Mais je suis incapable de fuir. Sous emprise».

Nous aimerions tous tourner la page. Nous avons souffert d’une incapacité à lâcher l'actu, à débrancher, à nous autoriser des journées off. Le mot «coronavirus» était dans chaque phrase que nous prononcions ou que nous écrivions. Nous avions envie de le jeter par la fenêtre. «Pendant plus de deux mois, le virus s'est insinué partout, témoigne Sarah Sermondadaz. Dans notre travail journalistique, dans nos vies personnelles. J'avais l'impression d'être confinée avec le virus.»

«Fatigantes aussi, dit notre journaliste Fabrice Delaye, ces théories complotistes, et surtout l’utilisation politique de la pandémie. Comme quand Donald Trump parle d’avaler de l’eau de javel le jour où il suspend le contrôle des lois environnementales aux Etats-Unis ou de chloroquine après avoir démissionné un quatrième inspecteur général gênant en un mois. Ce qui me fatigue, c’est qu’on regarde (sur Twitter) le doigt du fou qui montre la lune, et pas la lune».

Mais le virus est toujours là.

Nous préparons des séries d’été qui vous changeront les idées. Nous faisons aussi attention de vous proposer, dans cette newsletter du samedi, des lectures garanties 100% sans coronavirus (voir ci-dessous).

Notre stagiaire Lorène Mesot, qui sera le mois prochain journaliste à part entière pour Heidi.news, devait dresser avec sa cheffe Annick une tente qui protègerait le monde entier, mais les piquets en bois ne s'enfonçaient pas dans le béton de la Plaine de Plainpalais, à Genève. «C'était la nuit suivant l'annonce de la fermeture des écoles, dit-elle. Une grosse journée où nous étions tous sur le front. Une journée où l’on carbure à l'adrénaline et qui s'arrête à l’instant où l’on pose la tête sur l'oreiller».

Nous aimerions tous tourner la page, mais les conséquences du virus sont encore là. Quel est le scénario de l’automne? Une reprise économique ou une récession qui se prolonge? Personne ne sait.

Vous n’en pouvez plus et pourtant, vous continuez de lire intensément nos articles sur… le coronavirus, dans cette actualité mono-maniaque depuis cinq mois. Les autres articles, sur l’urgence climatique par exemple, ne vous font plus tressaillir. Cette semaine encore, parmi les 50 articles les plus lus de notre site, cumulant plus d’un demi-million de lecteurs, les 48 premiers (48!) portent sur le Covid-19: les chiens qui reniflent le virus, comment l’Etat va indemniser les travailleurs, les masques, le remdesivir, les frontières, Jean-Dominique Michel, la seconde vague, le match épidémiologique Italie-Suède, etc, etc.

Seul le 49e n’a rien à voir avec la pandémie, il s’agit du 7e épisode de notre enquête sur l’affaire Yves Bouvier: le piège sexuel que voulait tendre le Genevois à un fonctionnaire fédéral. Quant au 50e article le plus lu, il est à nouveau sur le coronavirus. C’est notre article de référence sur les symptômes.

Nous aimerions, donc, comme vous, tourner la page, mais nous ne le pouvons pas. La question qui fonde notre métier, c’est “qu’est-ce qui se passe?” Et il se passe que le Brésil a enregistré plus de 1000 morts jeudi, devenant le 2e pays le plus infecté au monde derrière les Etats-Unis (plus d'1,7 million). Il se passe que Donald Trump a attendu pendant 15 heures pour marquer le 100’000e mort de l’épidémie aux Etats-Unis. Que de nouveaux cas ont été détectés en Corée du Sud. Qu’un expert prédit une 2e vague en Grande Bretagne.

Nous ne sommes pas sortis de cette tempête interminable. Nous allons vous donner de plus en plus d’autres choses à lire, nous vous préparons un été qui respire et une rentrée qui «déchire», mais nous sommes obligés de vous dire qu’en lisant Heidi.news, vous ne raterez rien d’important sur la pandémie qui a arrêté la marche du monde...

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