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Vaccin d’AstraZeneca: l’EMA «n’exclut pas» un rôle sur les troubles de la coagulation

Keystone / APA / Helmut Fohringer

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Le comité de pharmacovigilance de l’Agence européenne du médicament (EMA) était réuni jeudi 18 mars en session extraordinaire pour statuer sur le sort du vaccin Covid-19 d’Oxford-AstraZeneca. L’agence réglementaire n’exclut pas un lien causal entre le vaccin et les très rares événements thromboemboliques (25 cas sur 20 millions de vaccinations) détectés en Europe. Mais les bénéfices du vaccin continuent d’être très largement supérieurs aux risques qu’il fait encourir, précise l’EMA, qui se contente d’adapter l’information aux professionnels et aux patients.

Pourquoi c’est important. Les soupçons d’effets indésirables graves provoqués par le vaccin Covid-19 d’Oxford-AstraZeneca continuent de secouer l’Europe. Une quinzaine de pays européens avaient suspendu leur campagne par précaution, après la remontée d’alertes de sécurité par certains pays (Norvège et Allemagne, principalement) et neuf décès rapportés. Dans ce contexte, la décision de l’Agence européenne du médicament était au centre de toutes les attentions. Une douzaine de pays européens ont annoncé reprendre les vaccinations immédiatement après l’annonce.

Les conclusions de l’EMA. Sur l’ensemble des vaccinations AstraZeneca dans l’espace économique européen, l’EMA rapporte à ce jour:

  • 7 cas de coagulation intravasculaire disséminée (coagulation pathologique + hémorragies)

  • 18 cas de thrombose veineuse cérébrale (type rare d’accident vasculaire cérébral), dont 7 en Allemagne et 3 en Italie.

Ces 25 événements thromboemboliques se sont soldés par neuf décès, sur un total 20 millions de vaccinations.

Ils semblent surtout concerner des femmes relativement jeunes (moins de 55 ans). On ignore si c’est dû à la population vaccinée (beaucoup de soignants, où les jeunes femmes sont surreprésentées), à un sur-risque propre à cette population.

L’EMA note que le nombre d’événements thromboemboliques graves rapportés est bien inférieur au taux attendu. Au regard des chiffres rapportés, l’agence estime au contraire que le vaccin a globalement un effet protecteur contre ces troubles, qui s’avèrent très fréquents en population générale – environ cinq fois plus que chez les personnes vaccinées.

Par la voix de sa directrice Emer Cooke, l’agence indique cependant en conférence de presse «ne pas pouvoir exclure» un lien avec le vaccin d’Oxford-AstraZeneca et ces événements particuliers. En conséquence de quoi l’EMA a décidé:

  • d’ajouter mention de ces problèmes dans la description du produit et la notice au patient,

  • de prévenir les professionnels de santé concernés de ce risque.

L’agence européenne maintient donc que la balance bénéfices-risques du vaccin britannique est largement positive et continue de recommander son utilisation. La Dre Sabine Strauss, représentante des Pays-Bas au sein du comité de pharmacovigilance et sa présidente:

«Le vaccin est sûr et efficace pour prévenir Covid-19 et ses bénéfices continuent d’être bien supérieurs à ses risques.»

Une Europe à l’arrêt. Vingt millions de personnes ont reçu le vaccin d’AstraZeneca en Europe (9 millions) et au Royaume-Uni (11 millions). Les suspicions d’événements indésirables graves ont précipité la décision d’un grand nombre de pays d’interrompre leurs campagnes. A ce jour:

  • Une quinzaine de pays européens ont suspendu leurs campagnes en attendant les recommandations de l’EMA: Danemark, Islande, Norvège, Bulgarie, Irlande, Pays-Bas, Allemagne, Espagne, France, Italie, Portugal, Slovénie, Suède, Luxembourg, Chypre…

  • D’autres (Autriche, Estonie, Lituanie, Lettonie et Roumanie) se bornent à suspendre l’utilisation de lots potentiellement en cause.

  • D’autres enfin, comme la Belgique, la Pologne, l’Ukraine et la République tchèque, poursuivent leurs campagnes avec le vaccin britannique.

  • Le Royaume-Uni, qui a vacciné plus de 10 millions de personnes sans rapporter d’alerte de pharmacovigilance, poursuit également sur sa lancée.

Après l’annonce de l’EMA du 18 mars, une douzaine de pays européens, dont la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas, ont annoncé une reprise immédiate des campagnes de vaccination.

Le cœur du sujet. On soupçonne le vaccin d’Oxford-AstraZeneca de provoquer des troubles graves de la coagulation sanguine chez un très petit nombre de personnes vaccinées (moins de 1 sur 100'000), avec à la clé des hémorragies ou des embolies pouvant avoir des conséquences fatales.

Plusieurs syndromes médicaux ont pu être rapportés, qui ont tous un lien étroit avec la régulation de la coagulation sanguine. Quelques définitions:

  • Événement thromboembolique: tout problème médical mettant en jeu la formation de caillots sanguins (thrombus) ou leur relargage dans la circulation sanguine (embolie), avec à la clé un risque d’hémorragie ou d’obstruction. C’est la catégorie la plus générale.

  • Coagulation intravasculaire disséminée (CIVD): syndrome ayant trait à la formation de multiples caillots sanguins dans l’organisme, du fait d’une coagulation exagérée du sang. Elle s’accompagne d’une consommation des plaquettes, ce qui accentue le risque d’hémorragie.

  • Thrombose veineuse cérébrale (TVC): obstruction par un caillot sanguin d’une veine ou des sinus autour du cerveau. Il s’agit d’une forme rare d’accident vasculaire cérébral, rapporté notamment en Allemagne.

En clair, il est possible que le vaccin d’Oxford-AstraZeneca provoque dans de très rares cas une coagulation massive, en lien avec une réaction immunitaire anormale. Celle-ci pourrait mettre en jeu la voie du complément, un compartiment de l’immunité innée assez archaïque, ou des anticorps atypiques produits suite à la vaccination.

Jeudi 18 mars en milieu d’après-midi, une équipe d’hématologues de l’hôpital universitaire d’Oslo a livré ses conclusions sur les trois patients norvégiens ayant eu un syndrome de coagulation post-vaccination. Ils estiment que le vaccin est bien en cause, après avoir détecté une réponse immunitaire forte chez ces patients.

Le vaccin d’AstraZeneca repose sur une technologie vaccinale originale. Elle consiste à véhiculer l’antigène d’intérêt (protéine Spike) via un virus bénin (adénovirus) en circulation chez le chimpanzé. L’emploi d’un virus animal (rendu non-réplicatif) est destiné à s’assurer que n’existe aucune immunité préalable dans la population vaccinée, susceptible de réduire l’efficacité du vaccin.

La frise chronologique. Plusieurs événements ont conduit à supposer que le vaccin d’Oxford-AstraZeneca pourrait, dans de très rares cas, induire des troubles sévères de la coagulation sanguine, responsables d’hémorragies cérébrales et de décès.

  • 7 mars: l’Autriche rapporte deux événements graves de thromboses chez des femmes jeunes vaccinées, dont l’une (infirmière de 49 ans) est décédée. L’Autriche cesse d’utiliser l’unique lot concerné et plusieurs pays lui emboîtent le pas.

  • 10 mars: l’EMA estime qu’en l’état des données, le nombre de thromboses post-vaccination n’est pas supérieur au taux attendu en population générale – il est même inférieur. A date du 9 mars, la pharmacovigilance européenne (hors Royaume-Uni) rapporte 22 cas d’événements thromboemboliques sur 3 millions de vaccinations.

  • 11 mars: le Danemark est le premier pays européen à suspendre entièrement ses vaccinations avec l’AstraZeneca (pour deux semaines), après avoir identifié un nombre incertain d’événements thromboemboliques graves, dont deux se sont soldés par des décès. C’est le début d’un jeu de dominos qui voit plusieurs pays européens suspendre à leur tour leurs campagnes.

  • 14 mars: AstraZeneca indique que 15 événements de thrombose veineuse profonde et 22 cas d’embolie pulmonaire (obstruction d’une artère du poumon, urgence vitale) sur 17 millions d’injections.

  • 15 mars: L’International Society of Thrombosis and Haemostasis (ISTH, société savante pour les thromboses) estime que la balance bénéfices-risques du vaccin demeure favorable.

  • 15-16 mars: dans un communiqué, puis à nouveau en conférence de presse, l’EMA indique qu’elle ne détecte pas de signes d’événements thromboemboliques graves plus fréquents avec le vaccin, mais demande à son comité de pharmacovigilance de statuer.

  • 16 mars: l’Institut Paul Eherlich, en charge de la pharmacovigilance allemande, indique avoir identifié 7 cas de thrombose veineuse cérébrale chez des personnes relativement jeunes (entre 20 et 50 ans), dont 3 sont décédées, sur 1,6 millions de vaccinés. L’incidence est supérieure à celle attendue en population générale et le lien avec le vaccin jugé plausible.

  • 17 mars: dans un communiqué, l’OMS maintient que la balance bénéfices-risques du vaccin est favorable «à l’heure actuelle», et indique que son propre comité de pharmacovigilance est en train de se pencher sur la question.

Les enjeux. Le sort du vaccin d’Oxford-AstraZeneca convoque un grand nombre d’enjeux sanitaires, technologiques et politiques:

  • le devenir des campagnes vaccinales en Europe, qui reposent essentiellement sur l’unique vaccin Covid-19 européen (anglo-suédois) homologué contre Covid-19;

  • le devenir des campagnes vaccinales dans les pays à revenu modeste, l’AstraZeneca étant le principal vaccin distribué par l’OMS aux pays pauvres via l’initiative Covax;

  • la confiance des populations dans la sécurité des vaccins Covid-19 et son influence sur le taux de volontaires souhaitant se faire vacciner, une couverture élevée étant indispensable pour espérer atteindre une immunité collective et réduire les mesures;

  • la confiance dans les vaccins à vecteur adénovirus, longtemps considérés comme très innovants et prometteurs, mais qui s’avèrent un peu moins efficaces pour prévenir Covid-19 et plus réactogènes que les vaccins à ARN messager;

  • le devenir industriel de la compagnie pharmaceutique AstraZeneca, dont l’image a été considérablement écornée par le développement chaotique du vaccin et les derniers événements de pharmacovigilance;

  • la crédibilité de l’Agence européenne du médicament (EMA) en tant qu’agence réglementaire, celle-ci ayant décidé d’homologuer le vaccin rapidement, tandis que ses homologues américain (FDA) et suisse (Swissmedic) préféraient attendre des données complémentaires.

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