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Une lettre ouverte de scientifiques réclame une nouvelle mission en Chine sur l'origine de la pandémie

La virologue néerlandaise Marion Koopmans (membre de la délégation de l'OMS) et le spécialiste des zoonoses de l'OMS Peter Ben Embarek (responsable de la délégation) disent au revoir à leur homologue chinois Liang Wannian à l'issue de la conférence de presse du 9 février, à Wuhan. |aKeystone / AP / Ng Han Guan

La mission internationale de l’OMS en Chine sur l’origine de la pandémie continue de faire des remous. Dans une lettre ouverte publiée en parallèle dans Le Monde et le Wall Street Journal, vingt-six scientifiques en pointent les manquements et appellent à une nouvelle mission indépendante, qui puisse avoir accès à l’ensemble des données et investiguer sérieusement tous les scénarios en lice. Signée par des virologues et experts en santé publique, notamment français et australiens, ainsi que des jeunes chercheurs ou ingénieurs de disciplines annexes, elle brocarde l’étroite tutelle chinoise sous laquelle les experts de l’OMS ont dû opérer. Laquelle rend caduque, à leurs yeux, les conclusions (pourtant minces) de la mission.

Pourquoi le sujet est brûlant. La présentation le 9 février des premiers résultats de la mission de l’OMS, en direct depuis Wuhan, a constitué une victoire de communication pour la Chine. L’empressement des experts à balayer des hypothèses jugées défavorables à la Chine (comme la possibilité d’un accident de laboratoire) et à mettre l’accent sur la piste privilégiée par Pékin (comme l’introduction du virus via de la viande surgelée), conjugués au pesant décorum chinois, ont en revanche donné une image désastreuse au reste du monde. Sous le feu des critiques, l’OMS a d’ailleurs revu sa communication et prévu de sauter l’étape du rapport de synthèse pour publier directement une version finale, attendue d’ici quelques semaines.

Des problèmes de fond. La mission sur l’origine de la pandémie est conjointe: elle combine des experts sélectionnés par l’OMS et des experts chinois, choisis par Pékin. Cette solution résulte d’un compromis serré, la Chine ayant choisi d’encadrer très étroitement cette mission à haut enjeu politique. Les scientifiques n’ont eu accès qu’aux informations qu’on a bien voulu leur communiquer. Parfois de façon spartiate, comme l’indique le Wall Street Journal, qui révèle que l’ensemble des dossiers médicaux des premiers patients Covid-19 de Wuhan n’a pas même été mis à disposition.

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Les dix-sept experts de l’OMS, qui ont disposé de peu de temps et de liberté d’investigation, n’ont eu d’autre choix que de s’en remettre à la bonne foi de leurs homologues chinois. Un pari que d’aucuns jugent audacieux, dont les signataires de la lettre ouverte, qui concluent ainsi leur réquisitoire:

«Nous sommes donc parvenus à la conclusion que l’équipe conjointe n’avait pas le mandat, l’indépendance ou les accès nécessaires pour pouvoir mener une enquête complète et sans restriction sur toutes les hypothèses concernant l’origine du SARS-CoV-2, qu’il s’agisse d’un événement zoonotique ou d’un accident lié à un laboratoire de recherche.»

De manière plus secondaire, les signataires s’interrogent aussi sur le processus de sélection des experts de l’OMS, qui n’aurait «pas permis de détecter correctement les conflits d’intérêts», et sur les prises de positions préalables d’un des membres de l’équipe, le zoologue américain Peter Daszak, jugées favorables à la Chine.

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Les vingt-six signataires de la lettre ouverte invitent à considérer l’ensemble des scénarios possibles sur l’origine de la pandémie, en mettant l’accent sur les possibilités d’une contamination accidentelle dans le cadre des recherches sur les coronavirus menées en Chine depuis l’épidémie de Sras. Ils réclament une enquête indépendante, par des experts anonymes si nécessaire, et l’accès à l’ensemble des données détaillées (médicales, virologiques, épidémiologiques…), des échantillons et des personnels pertinents.

La piste des recherches humaines. Un exemple illustre bien le débat sous-jacent. L’hypothèse d’une émergence de Sars-CoV-2 en laboratoire, sur la base de recherches virologiques puis d’une contamination accidentelle, est un scénario débattu dans la communauté scientifique – rarement privilégié mais difficile à exclure formellement. Cette éventualité est notamment mise en avant par plusieurs signataires de la lettre ouverte au Monde et au WSJ, comme les virologues français Etienne Decroly et Bruno Canard, ou encore l’épidémiologiste australien Colin Butler.

La mission de l’OMS juge l’hypothèse de l’accident de laboratoire «extrêmement peu plausible», mais les données à l’appui de cette conclusion semblent étonnamment fragiles. A en croire les déclarations en conférence de presse, il s’agit principalement d’entretiens avec une poignée de virologues et administratifs des institutions concernées (dont le laboratoire de virologie de Wuhan) et de l’examen d’une liste des recherches compilée par les autorités chinoises. Là encore se pose la question de la confiance, laquelle ne pèse pas bien lourd face aux enjeux géopolitiques évidents pour Pékin.

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