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Une étude dit-elle vraiment que le port du masque est inefficace?

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Une femme porte un masque. | JAE C. HONG/AP/KEYSTONE

Depuis quelques semaines, plusieurs lecteurs nous interpellent sur le port obligatoire du masque, invoquant une étude danoise selon laquelle, selon eux, «le port du masque serait inefficace et augmenterait même le risque de contracter le coronavirus». Qu’en est-il?

La réponse de Sarah Sermondadaz, journaliste sciences pour Heidi.news. Cette étude danoise a bien été publiée le 18 novembre dans la revue Annals of Internal Medicine. Toutefois, l’argument selon lequel elle conclurait à l’inefficacité du masque est, disons-le tout net, au mieux déformé et au pire mensonger. Sur ces questions, il est surtout essentiel d’examiner la littérature scientifique de façon plus large, afin d’éviter l’écueil du «cherry picking», qui consisterait à ne sélectionner qu’une seule étude qui irait dans le sens d’une opinion donnée. Or, la littérature scientifique montre aujourd’hui une image plutôt claire: le port du masque limite le nombre de contaminations, et pourrait même diminuer la fréquence des cas grave. Refaisons le point.

L’étude danoise. Publiée dans les Annals of Internal Medicine, elle entendait se baser sur environ 6000 participants répartis en deux groupes, l’un ayant reçu pour recommandation de porter le masque, et l’autre non. Sa conception est celle d’un essai randomisé. Sur ce nombre de volontaires, seulement 4862 sont allés jusqu’au bout de l’étude.

Dans le détail, qu’affirme-t-elle? Tout d’abord, ses résultats montrent que davantage d’infections — 2,1% — sont survenues dans le groupe contrôle sans masque, contre 1,8% dans le groupe testé devant porter un masque. Et non pas l’inverse, comme le voudrait l’interprétation qui a largement circulé sur les réseaux sociaux.

Mais surtout, l’étude ne permet pas de conclure. Car malgré le nombre élevé de volontaires inclus dans l’étude, les chercheurs expliquent que leurs résultats ne sont pas significatifs au plan statistique. Ils indiquent que leurs résultats sont ainsi «compatibles avec une réduction de 46% comme avec une augmentation de 23% du taux d’infection chez les porteurs de masques». Autrement dit, il n’est pas possible de déterminer si ces résultats sont attribuables aux masques ou au hasard…. Toutefois, ils avertissent:

«Ces résultats ne doivent pas mener à conclure que la recommandation du port du masque n’est pas efficace pour réduire le nombre d’infections à Covid-19»

Dans les colonnes du Washington Post, ils enfoncent le clou: «Nous considérons que la conclusion de notre étude, c’est que nous devons porter des masques, non seulement pour nous protéger, mais aussi pour protéger les autres.»

Les limites de l’étude. Au-delà du volet statistique ne permettant pas de conclure, on peut également remarquer que:

  • L’adhésion à la recommandation de porter le masque parmi les participants du premier groupe semble avoir été assez mitigée: seuls 46% l’ont porté systématiquement comme demandé, 47% reconnaissant ne l’avoir fait que ponctuellement. Enfin, 7% n’ont pas suivi du tout la règle. Or, le Danemark est l’un des derniers pays européens à avoir rendu obligatoire le port du masque dans les transports public, depuis le 22 août.

  • Elle a été réalisée en avril et mai 2020, dans le contexte de la première vague épidémique, à une période où le nombre de reproduction du virus était assez bas, en tout cas inférieur à un, signe d’une contraction de l’épidémie plutôt que de sa croissance.

  • Elle a été accueillie assez fraîchement par la communauté scientifique, certains spécialistes s’inquiétant du risque que l’étude soit mal interprétée, un risque rétrospectivement tout à fait justifié si l’on en croit les réseaux sociaux. Le débat critique s’est poursuivi jusque dans les colonnes du Danish Medical Journal et même celles de l’éditeur de l’étude, Annals of Internal Medicine. Dans ce dernier commentaire, d’autres chercheurs soulignent que l’étude a principalement eu recours à des tests sérologiques (par anticorps), moins fiables que les tests PCR, ce qui amoindrit encore la puissance statistique de l’étude.

Ce que dit le reste de la littérature scientifique. Aujourd’hui, en décembre 2020, la communauté scientifique dispose de davantage de recul sur le port du masque. En juin 2020, l’OMS modifiait ses recommandations en faveur du port du masque en population générale, une mesure peu à peu intégrée par les différents pays. De sorte qu’aujourd’hui, la communauté scientifique dispose d’un large corpus de données épidémiologiques, avant et après le port du masque obligatoire dans le monde. De quoi montrer l’efficacité de cette mesure, qui fait aujourd’hui consensus dans la communauté scientifique.

Ainsi, une étude publiée le 2 décembre 2020 par la revue de la Société américaine de médecine tropicale et d’hygiène passait au crible les données de mortalité de Covid-19 dans 200 pays, en fonction des mesures gouvernementales adoptées au printemps, dont le port du masque. Leurs résultats confirment que la mortalité par habitant augmentait quatre fois moins vite là où porter un masque était soit une norme culturelle, soit une obligation.

Des études comparatives ont aussi été réalisées, comme cette étude allemande publiée dans PNAS. Ici, les chercheurs se sont intéressés à la ville de Iéna, où le port du masque est devenu obligatoire en avril, à une période où cette obligation ne s’appliquait pas encore partout en Allemagne. Ils concluent que cette mesure a permis de réduire de 15% à 75% le nombre de nouvelles contaminations au cours des 20 jours suivants. Cela correspond à une réduction de 47% du taux de croissance quotidien de l’épidémie grâce au masque, expliquent-ils.

Une étude américaine, qui comparait la situation dans les Etats américains où le port du masque avait été rendu obligatoire par rapport aux autres, montrait aussi un effet, quoique plus modeste. Ce qui peut aussi s’expliquer par le fait que l’obligation de porter le masque n’implique pas nécessairement qu’elle soit systématiquement respectée.

La difficulté de ce type d’analyse est qu’il faut aussi départager, du point de vue statistique, l’effet du port du masque de celui d’autres mesures, par exemple l’interdiction des rassemblements privés. Des facteurs de confusion possibles dont s’affranchissent les études menées sur l’animal. Fin mai 2020, une étude réalisée sur des hamsters dont les cages étaient recouvertes — ou non — de tissus de masque chirurgical montrait que les animaux ainsi protégés avaient été moins souvent contaminés et moins gravement malades lorsque c’était le cas. En juillet 2020, un article américain suggérait que le masque puisse, chez l’humain, réduire la charge virale transmise et réduire le nombre de cas graves.

La suite. Pour aller plus loin, un vaste essai randomisé de 40’000 personnes (soit sept fois plus que l’étude danoise) est désormais en cours en Guinée-Bissau, raconte Nature. Mais plusieurs chercheurs s’interrogent sur son aspect éthique, car le groupe contrôle sera davantage exposé au virus. Cité par Nature, le chercheur américain Eric Topol rappelle qu’on ne peut —et ne doit pas— réaliser des essais randomisés à tout prix sur toutes les questions, surtout face à un pathogène aussi dangereux.

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