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Se préparer à l’arrivée du Covid-19 en EHPAD, «une attente armée qui épuise les nerfs»

Un EHPAD en France, près de Montpellier (image d'illustration) | GUILLAUME HORCAJUELO/EPA/KEYTONE

Témoignage de Sylvie*, médecin en EHPAD en région frontalière franco-suisse. En France, les Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) sont l’équivalent des EMS suisses.

«Pour l’instant, nous attendons la vague, aucun cas n’a encore été détecté dans notre établissement. Nous faisons beaucoup de tests, car les symptômes de la maladie sont encore plus flous et difficiles à identifier chez les personnes âgées. Parfois, il s’agit d’une simple confusion… Jusqu’à présent, ces tests ont été négatifs, mais nous avons conscience d’être assis sur des sables mouvants, car l’expérience ailleurs a montré que la situation évolue vite. On sait que le Covid-19 est à nos portes. Nous avons la chance d’être plutôt bien lotis en ressources humaines et matérielles. Nous avons une équipe stable et soudée. Mais c’est une attente armée qui dure et qui épuise les nerfs.

Nous échappons pour l’instant aux pénuries de masques. Nous en avons suffisamment pour en fournir un par jour à chaque soignant, même si l’idéal serait de pouvoir en distribuer plusieurs, et pour en donner un par semaine à chaque résident, notamment pour ceux qui n’arrivent pas à rester dans leur chambre sans se déplacer. Je parle là de masques chirurgicaux, car les rares masques FFP 2, on ne les jette pas, l’idée étant de trouver un moyen de les stériliser pour les réutiliser plus tard. Paradoxalement, là où l’on pourrait avoir des manques, c’est du côté des surblouses jetables en intissé.

Nous avons l’expérience de la grippe, que l’on sait gérer dans l’établissement. Comme pour la grippe, nous ferons peut-être face à un problème de surmortalité différée, lorsque des résidents affaiblis se montrent ensuite plus vulnérables à d’autres affections les mois suivants. Cette surmortalité différée est encore inconnue pour le coronavirus. Mais entre gérer une épidémie de grippe ou de Covid-19, le niveau de mortalité n’est pas le même, le niveau de stress non plus. Sans compter que notre personnel n’a pas l’habitude de travailler avec un masque toute la journée.

Conformément aux consignes, comme dans les autres EHPAD en France, nous avons mis fin aux visites familiales depuis 2 semaines. C’est difficile pour les familles aussi, même si la plupart comprennent que cela permet d’assurer la sécurité de leurs parents. Depuis quelques jours, les repas se déroulent en chambre, et non plus dans la salle à manger. Mais nous faisons beaucoup d’efforts pour maintenir la qualité de vie. Pour éviter que nos résidents souffrent trop de la solitude, nous voulons essayer de maintenir des animations, par petits groupes de 3 ou 4, bien distanciés les uns les autres, dans de grandes salles. Nous n’aurions pas les moyens humains de porter cette animation dans toutes les chambres. Nous maintenons aussi des promenades par petits groupes de deux dans le jardin intérieur. Nous bénéficions également de la présence d’une psychologue.

Comment le vivent les résidents? Il y a ceux qui n’ont pas toute leur tête ou qui souffrent de la maladie d’Alzheimer, et qui sont en quelque sorte protégés par leurs troubles cognitifs, et les autres, qui sont plus stressés par la situation. Chez ces derniers, on s’assure lors des passages en chambre que la TV n’est pas bloquée en permanence sur une chaîne d’info en continu comme BFM… Après, concernant le maintien des relations sociales avec les familles, la difficulté est aussi que beaucoup de résidents sont durs d’oreille et comprennent mal au téléphone. Pour leur permettre d’échanger malgré tout avec leurs proches, certains soignants leurs prêtent leur téléphone pour qu’ils puissent voir leur famille avec des outils comme Skype. Nous essayons aussi de nous renseigner sur les petites douceurs que leur amènent les familles lors des visites, et de leur apporter de temps en temps les mêmes produits pour qu’ils gardent le moral…

On nous a demandé de préparer des dossiers, avec les familles, pour chaque résident, qui permettront de faciliter les décisions à prendre, s’il devait y avoir des procédures lourdes de réanimation. C’est là tout le problème éthique de la fin de vie et de la qualité de vie, pour des personnes âgées et polypathologiques.»

* Prénom d’emprunt, identité et lieu de travail connus de la rédaction

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