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Que penser des interventions de Jean-Dominique Michel sur l’épidémie?

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Beaucoup de lecteurs nous interrogent sur les interventions du Genevois Jean-Dominique Michel, qui tient le blog Anthropo-logiques sur la plateforme de la Tribune de Genève et se présente comme anthropologue de la santé et expert en santé publique. Ses interventions, sur son blog et dans une interview vidéo publiée sur Youtube, ont été massivement partagées sur les réseaux sociaux et continuent de l’être. Beaucoup de lecteurs sollicitent notre avis à ce sujet, comme cette lectrice:

«Qu’en pensez-vous? Cela m’intrigue que vous n’en ayez pas parlé...»

La réponse d’Yvan Pandelé, journaliste (bavard) au Flux Santé, qui couvre l’épidémie depuis janvier. Les décisions de traiter ou non d’un sujet sont l’objet d’une discussion au cas pour cas et notre rédaction est bien sûr plurielle. Je vous livre volontiers mon point de vue: il est loin d’épuiser le débat mais illustre les réticences au sein des flux Santé et Sciences de Heidi.news vis-à-vis des interventions de Jean-Dominique Michel. En résumé, si son propos n’est pas en soi dépourvu d’intérêt, il repose sur une rhétorique ambiguë et contient des inexactitudes qui invitent à la prudence. Développons.

La personne. Comme il le dit lui-même, Jean-Dominique Michel n’est pas épidémiologiste, infectiologue ou virologue, ni même médecin ou universitaire. Il se présente comme anthropologue de la santé, titulaire d’un “diplôme d’études supérieures” en provenance d’une certaine “Psycho-Physics Academy” de Londres, complété par d’autres formations (bio-généalogie, coaching, théologie). Il ne dispose pas de position institutionnelle centrale mais gravite depuis longtemps dans le monde de la santé.

Jean-Dominique Michel est par ailleurs secrétaire général de l’association Pro Mente Sana, fondateur d’un institut de neuro-coaching et auteur d’un livre sur les médecins alternatives, auxquelles il dit s’être converti à la suite d’une expérience personnelle auprès d’un chamane philippin.

Le registre du commerce de Genève fait état des prestations qu’il propose:

«Toutes prestations de services dans les domaines de l'anthropologie et des neurosciences appliquées, notamment le conseil, le coaching, la formation, la création de programmes neuro-éducatifs et l'élaboration d'ouvrages.»

Il vient de publier un essai intitulé Covid-19. Anatomie d’une crise, aux éditions HumenSciences.

Une rhétorique sinueuse. L’article publié le 18 mars sur le blog Anthropo-logiques, intitulé «Covid-19: fin de partie?!», a été vu plus d’un million et demi de fois selon son auteur. Il s’attache à défendre les positions du Pr Didier Raoult tout en présentant les incertitudes sur les chiffres de létalité et la mortalité de Covid-19 comme autant de raisons de douter de l’ampleur de la menace:

«On construit une hallucination – collective – sur la base de chiffres qui ne veulent rien dire.»

Suivent alors seize longs paragraphes destinés à expliquer «qu’il s’agit d’une épidémie plutôt banale», suivis d’une concession inattendue:

«C’est hélas le vrai point noir: s’il n’y avait pas ces cas graves, l’épidémie serait insignifiante. Il se trouve qu’elle entraîne des complications rares mais redoutables.»

C’est un procédé semble-t-il assez fréquent chez l’auteur: minimiser le risque de l’épidémie tout en concédant quelques éléments d’inquiétude plus concrets, sans que le message général n’en soit réellement affecté.

En l’espèce, c’est précisément parce que Covid-19 pose un risque de saturation des systèmes de santé que la pandémie est considérée comme une menace majeure. Autrement dit, le «point noir» est en réalité le cadre principal d’analyse de la crise par les pouvoirs publics et les experts reconnus en santé publique. Difficile, me semble-t-il, de parler «d’hallucination collective» dans ces conditions.

L’interview «Anatomie d’un désastre». Une autre intervention très populaire de Jean-Dominique Michel est son interview vidéo sur la chaine Youtube d’Athle.ch, un média dédié à la pratique de l’athlétisme en Suisse romande. Publiée le 26 avril, la vidéo compte quelque 750'000 vues à l’heure où sont écrites ces lignes — et 1,9 millions de vue sur Facebook. Elle a été suivie d’une deuxième vidéo, publiée le 6 mai, que je n’ai pas visionnée.

La teneur générale de la première partie de l’interview est difficile à résumer car le propos est dense. On y trouve de nouveau un discours visant à minimiser l’importance de l’épidémie de Covid-19, doublé d’une critique au vitriol de la réponse sanitaire apportée à la crise.

Jean-Dominique Michel déplore que les réponses sanitaires en Europe de l’Ouest, en Suisse et en France notamment, aient été moins efficaces que dans des pays comme la Corée du Sud, Singapour, ou encore l’Allemagne. Avec le choix d’un confinement de dernière minute plutôt qu’une stratégie active de dépistage et d’identification des cas. «L’essentiel des morts du Covid sont des morts politiques, conséquences d’une politique sanitaire imbécile et létale», conclut-il.

Si la position est défendable (je laisse de côté la virulence du propos), la cohérence de l’argumentation laisse perplexe, s’agissant d’une épidémie jugée essentiellement «banale» quelques minutes plus tôt. Plusieurs inexactitudes ou exagérations viennent par ailleurs jeter le trouble. En voici quelques-unes.

Covid-19 et la grippe. Comparer Covid-19 et la grippe est un des volets principaux de l’argumentation de Jean-Dominique Michel. Selon lui:

«D’après ce qu’on sait aujourd’hui, les caractéristiques de l’épidémie de Covid-19 en termes de contagiosité, de dangerosité et de létalité, sont exactement les mêmes, en terme d’ordre de grandeur, que les épidémies d’influenza qu’on a année après année. Ni plus, ni moins.»

Cette analyse se fonde essentiellement sur celle du Pr John Ioannidis, épidémiologiste à Stanford très réputé pour ses travaux sur la qualité des recherches scientifiques. Mais sa prise de position iconoclaste sur Covid-19, en date de la mi-mars, a été critiquée par de non moins éminents confrères, comme Gregg Gonsalves (Yale), Kristian Andersen (Scripps) ou Marc Lipsitch (Harvard).

Elle va également à l’encontre des mises en garde répétées de l’OMS quant à la dangerosité de la crise, qui se fonde sur des données épidémiologiques solides et une expertise reconnue sur ces questions.

Car Covid-19 diffère bien de la grippe, si l’on s’y penche sérieusement:

  • Sa contagiosité

Par contagiosité, Jean-Dominique Michel entend ici le nombre de reproduction (le fameux R des épidémiologistes) de Covid-19. (Ce paramètre donne une idée du potentiel de contagion: au-dessus de 1, la vague est vouée à enfler, en-dessous de 1, à s’éteindre.) En l’absence de mesures particulières, ce nombre de reproduction est de l’ordre de 3 pour Covid-19 contre environ 1,5 pour la grippe.

Encore faut-il préciser que le nombre de reproduction ne permet pas de donner une idée de la rapidité de la contagion. Pour cela, il faut prendre en compte d’autres paramètres, comme le temps entre deux contaminations (intervalle sériel) et la durée pendant laquelle une personne est susceptible de transmettre le virus.

  • Sa létalité

D’après Jean-Dominique Michel (vers 9’):

«J’ai écrit le 18 mars qu’à mon avis le taux de mortalité, dont on disait à l’époque qu’il était de 3 ou 4% pour les personnes ayant contracté la maladie, était au moins 10 ou 15 fois plus bas et probablement encore plus. Toutes les recherches sérieuses sorties depuis l’établissent à moins de 0,3%, l’équivalent de la mortalité de la grippe.»

Le taux de mortalité tel qu’il est ici entendu désigne le taux de létalité par cas confirmés (CFR, case fatality rate). Le Centre for Evidence-Based Medicine (CEBM) d’Oxford a conduit une revue sur le sujet et l’évalue entre 0,8 et 9,6%. Les experts retiennent en général 2-3% comme hypothèse de travail. Prenons comme point de comparaison la pandémie de grippe H1N1 de 2009. Le taux de létalité chez les cas confirmés (CFR) a été évalué à 2,9% (Khandaker et al., 2011).

C’est effectivement le même ordre de grandeur que Covid-19… sauf que la comparaison est peu éclairante. En effet, le CFR est relatif à une population dépistée: il varie beaucoup selon l’intensité du dépistage et rend les comparaisons incertaines.

Un bien meilleur indicateur existe: il consiste à décompter les morts, non sur la base des cas confirmés, mais des personnes infectées (infection fatality rate). On dispose désormais de bonnes estimations pour Covid-19, grâce aux études de séroprévalence menées un peu partout dans le monde.

Toujours d’après le CEBM, le taux de létalité des personne infectées (IFR) par Covid-19 tend à être compris entre 0,1% et 0,41%. Pour la grippe H1N1, il est estimé à environ 0,02%. En l’état des connaissances, on peut donc considérer que Covid-19 est bien plus létal que la grippe H1N1.

Une épidémie pas si banale. Ces chiffres, pour utiles qu’ils soient aux experts, ont malgré tout une fâcheuse tendance à noyer le problème.

D’une part, ils doivent être interprétés de façon combinée, et non séparément, car c’est la rapidité de la propagation du virus combinée à l’ampleur de ses conséquences qui font l’urgence en matière de santé publique. D’où l’intérêt des modèles épidémiologiques, qui montraient la nécessité d’aplatir la courbe avant que la vague ne submerge les systèmes de santé.

D’autre part, ils ne rendent pas justice au constat qu’on peut établir à l’issue de la première vague, et qui tient à mon sens en deux points:

  • les mesures de confinement ont bien ralenti l’épidémie…

Les mesures de distanciation sociale et de confinement généralisé de la population sont inédites au plan historique. (Rien de comparable avec une épidémie de grippe.) Cette réponse sanitaire a permis de réduire drastiquement le potentiel de contagion du coronavirus, aux trois-quarts en Suisse.

  • … en dépit de quoi, le choc a été rude

Malgré le confinement, la Suisse a évité de peu la saturation des hôpitaux dans les cantons les plus touchés. Quant à la France, elle a dépassé ses capacités de prise en charge en réanimation dans le Grand-Est et en Île-de-France, au point de devoir transférer des patients intubés. Sans parler de pays comme l’Italie (Lombardie) ou l’Espagne (région de Madrid), où la situation a été catastrophique.

Le bilan comptable n’a non plus rien d’anodin. La France déplore près de 27’000 décès, la Suisse plus de 1500. Les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS) font état d’une claire surmortalité chez les 65 ans et plus par rapport aux années précédentes à la même période. Idem en France.

(Il est pour l’heure impossible de distinguer, dans cette surmortalité, la part des décès dus ou favorisés par Covid-19, et celle due à l’interruption des soins courants. Mais ces deux cas de figure relèvent, in fine, de contraintes liées à la crise sanitaire.)

Les modélisations en épidémiologie. Jean-Dominique Michel a la dent dure contre les modélisateurs, qui passeraient «leur vie devant des ordinateurs à construire des mondes qui n’existent pas». Il s’en prend notamment (vers 45’) aux experts de l’Imperial College, qui ont joué un rôle pivot dans la réponse européenne à l’épidémie:

«Il y en a un fameux, [Neil] Ferguson, à l’Imperial College à Londres, qui début mars a produit des projections complètement délirantes et je l’ai dit tout de suite. (…)». [Il parlait] d’une fourchette allant de 20’000 à 500’000 morts [au Royaume-Uni] et c’était évident qu’on était à 20’000, pas à 500’000.»

Le rapport de l’Imperial College, rendu public le 16 mars, prédit bien 510'000 décès du fait de l’épidémie… mais seulement dans l’hypothèse où la réponse sanitaire serait restée inchangée. Or, c’est justement ce rapport qui a décidé le gouvernement britannique à adopter des mesures de distanciation sociale et de confinement, qu’il excluait jusque-là.

En interview le 25 mars, après le changement de cap qu’il a lui-même impulsé, Neil Ferguson s’est déclaré «raisonnablement confiant» dans le fait que ces mesures permettraient de maintenir les décès sous la barre des 20’000. Qu’en est-il aujourd’hui? Le Royaume-Uni vient de dépasser la barre des 30'000 morts. Sa prédiction s’est donc avérée plutôt optimiste qu’alarmiste.

Les épidémiologistes de l’Imperial College ont d’ailleurs entrepris de mesurer a posteriori l’effet du confinement: ils estiment qu’il a permis d’éviter entre 20'000 et 120'000 décès pour le seul mois de mars, dans onze pays d’Europe. Et encore: leur modèle ne prend pas en compte les morts par défaut de prise en charge, inévitables lorsque les hôpitaux sont pris de court.

En l’espèce, la modélisation épidémiologique a joué son rôle: informer la décision publique afin d’éviter le scénario du pire. Quant aux affirmations de Jean-Dominique Michel, elles semblent surtout témoigner, en l’espèce, d’une forme de biais rétrospectif.


[MAJ du jeudi 14 mai: l’article a été modifié pour rectifier une erreur sur la formation initiale de Jean-Dominique Michel.]

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