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Que retenir de l'Assemblée mondiale de la santé de la semaine dernière?

Suerie Moon (ici à la Maison de la paix, en mars 2020) est co-directrice du Global Health Center du Graduate Institute. | Graduate Institute, DR

La 73e Assemblée mondiale de la santé, organe directeur de l’OMS, s’est tenue virtuellement à Genève les 18 et 19 mai 2020. L’occasion pour les pays-membres de commencer à dresser un bilan de la réponse mondiale à la pandémie, sur fond de tensions entre la Chine et les Etats-Unis. Mais pour Suerie Moon, co-directrice du Global Health Center du Graduate Institute, le principal bilan de cette assemblée est malgré tout plutôt positif. Entretien.

Heidi.news – L’Assemblée mondiale de la santé (AMS) réunit habituellement plus de 3000 délégués du monde entier à Genève, pendant deux semaines. Mais pandémie oblige, l’événement de cette année a été raccourci et s’est tenu par visioconférence. Qu’en retenez-vous?

Suerie Moon – Bien sûr, le fait que cette AMS ait été condensée sur deux jours au lieu de deux semaines non-stop, à rencontrer des gens, tenir des débats et négocier, est sans précédent. Mais il n’est pas exagéré de dire que c’était une des plus importantes assemblées de l’histoire. Elle s’est tenue au beau milieu d’une pandémie et à un moment où l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est sous le feu de tous les regards. C’était un moment critique au plan politique, et l’occasion de voir si la collaboration internationale en sortait renforcée ou au contraire affaiblie.

Et qu’en est-il?

Si l’on regarde la liste des orateurs, il y a eu les présidents chinois et français, la chancelière d’Allemagne, la présidente de la Commission européenne, le Premier ministre italien… Cela n’a rien d’habituel d’avoir autant de figures politiques de premier plan à l’Assemblée. Cela témoigne d’un niveau de soutien politique exceptionnel vis-à-vis de l’OMS et c’est un appel puissant à davantage de coopération internationale. Le message constant qui s’en dégage, au fil des interversions de tous les dirigeants s’étant exprimé, c’est qu’il faut collaborer pour tenir l’épidémie sous contrôle. C’est un message encourageant, et c’était loin d’être gagné!

Quels sont les points majeurs qui se dégagent de la résolution menée par les pays européens et soutenue par plus de 140 pays, adoptée par l’Assemblée?

Il y a d’abord l’accès rapide et équitable aux vaccins et aux traitements pour tous les pays. C’est une question très sensible, qui a trait à des intérêts commerciaux, industriels et de sécurité nationale. Pour beaucoup de dirigeants politiques, c’est très dur de s’engager sur le fait que d’autres pays puissent avoir accès à des vaccins avant que l’ensemble de leur population ait pu y avoir droit. C’est pourtant l’engagement qui a été pris. Bien sûr, le diable est dans les détails et il faudra voir la mise en œuvre. Mais il est très notable que ce message politique ait été porté par des pays où l’industrie pharmaceutique est pourtant puissante, comme l’Allemagne, la France, le Japon, le Royaume-Uni… [La Suisse n’est pas co-auteur de la résolution, pas plus que les Etats-Unis, ndlr.] Même la Chine, qui fait probablement la course au vaccin en tête, a soutenu cette résolution. Que le président chinois annonce qu’un vaccin doit être rendu accessible à tous les pays, je pense que c’est une première.

Le texte de la résolution mentionne également une évaluation «impartiale, indépendante et exhaustive» de l’OMS.

IL y a deux paragraphes consacrés à l’évaluation de la façon dont l’OMS, mais aussi les autres parties prenantes comme les gouvernements, ont réagi à l’épidémie. Il y a bien sûr beaucoup d’interrogations sur le déroulé des événements en Chine dans les premiers jours. Quand est-ce que les Chinois ont compris ce qui était en train de se passer, et combien de temps leur a-t-il fallu pour partager cette information? Ce sont des questions très sensibles et le fait que la résolution appelle à mener une investigation, et que les Chinois figurent parmi les co-auteurs malgré tout, est un tournant politique majeur. C’est à coup sûr une surprise pour moi.

Et il y a aussi un accord pour mener une évaluation progressive de l’OMS. C’est sans doute beaucoup plus acceptable que la proposition d’une «évaluation immédiate» uniquement focalisée sur l’OMS comme le proposaient les Américains. Avec cette formulation, on demande à tous les acteurs de revenir sur ce qu’ils ont fait et d’en tirer les enseignements.

Le point de désaccord majeur concerne le moment où cette évaluation doit avoir lieu. Il est par exemple très important qu’Ursula von der Leyen [présidente de la Commission européenne, ndlr] ait déclaré dans ses remarques de clôture que «le moment n’était pas encore venu» et qu’il faudrait attendre que la poussière retombe. Je suis d’accord avec ça: mener une évaluation en profondeur de l’OMS serait très destructeur en ce moment, parce que l’organisation est déjà obligée de tirer sur la corde pour coordonner la réponse globale à l’épidémie. Et nous sommes encore loin d’en voir la fin. Il faut parvenir à contrôler le virus avant de prendre le risque d’affaiblir le leadership de l’OMS.

Y a-t-il déjà des leçons à tirer concernant la gestion de l’OMS?

Le Comité consultatif de surveillance indépendant de l’OMS (IOAC) a rendu un rapport préliminaire très important, le premier jour de l’Assemblée. Ils notent que le processus de déclaration d’une urgence de santé publique doit être rendu plus transparent, et que les gouvernements n’ont pas pris cette alerte suffisamment au sérieux. Comment améliorer le processus pour que les gouvernements soient plus réactifs tout en protégeant l’OMS des accusations de partialité? Ils ne donnent pas la solution, mais au moins la critique est très honnête.

L’IOAC fait aussi une recommandation sur les restrictions de déplacements, aux frontières, dans les ports et les aéroports. L’OMS dispose d’une grande expertise sur la gestion des épidémies, mais ils doivent monter en compétence sur la question de l’utilisation des restrictions de déplacement et leur impact sur l’industrie et le tourisme. Sur ces questions importantes, le comité plaide pour qu’il y ait davantage d’implication des autorités disposant de l’expertise en la matière.

Il y a aussi les recommandations. L’OMS a déjà produit une cinquantaine de recommandations destinées aux pays, aux entreprises ou aux individus, sur la protection des services de santé, la prise en charge des patients Covid-19, le transport de marchandises, etc. C’est impressionnant: en temps normal, il faut un an pour produire une seul recommandation! Mais le comité juge que l’OMS doit se donner les moyens d’être encore plus rapide. Les gouvernements ont manqué de recommandations sur la manière de mettre en place le confinement, ou de le lever, tout en minimisant l’impact économique et social. C’est beaucoup demander, mais cela montre aussi que le comité n’a pas ménagé l’OMS, ce qui est sain.

Venons-en au sujet chaud: le comportement des Etats-Unis à cette Assemblée mondiale de la santé…

Donald Trump a rendu publique une lettre de quatre pages lundi soir, au beau milieu de l’Assemblé, dans laquelle il réitère ses menaces de suspendre la contribution financière des Etats-Unis à l’OMS et de renoncer au statut d’Etat-membre. C’est assorti d’un ultimatum en bonne et due forme: si l’OMS ne met pas en place «des améliorations majeures et substantielles» dans les 30 jours, c’est ce qui se produira. Le fait que la nature des réformes en question ne soit pas précisée et que l’échéance soit irréaliste – toute réforme substantielle demande l’approbation des Etats-membres – me conduit à penser que l’objectif réel est ailleurs.

Il est intéressant de noter que les messages de soutien politique à l’OMS ont continué après que cette lettre a été diffusée, de la part de l’Espagne, l’Italie, la Commission européenne, ou de plus petits acteurs comme Tuvalu, le Vietnam ou le Bhoutan. La quasi-totalité des pays qui se sont exprimés à l’AMS ont témoigné de leur soutien clair au multilatéralisme, à l’OMS et souvent au directeur général lui-même. Cela reflète le fait que les Etats-Unis sont isolés au plan diplomatique. Le style très comminatoire de la lettre, qui ne laissait aucune marge de négociation, a vraiment sapé la capacité des Américains à obtenir une réforme immédiate de l’OMS. Dans une ville de diplomatie comme Genève, c’est une manœuvre qui en était singulièrement dépourvue…

Je ne veux pas non plus dire que la lettre n’a pas soulevé des questions que se posent d’autres gouvernements, en Suisse et en Europe, sur la transparence et le partage d’informations en début d’épidémie. Mais les critiques sont focalisées sur la Chine alors qu’en réalité, tous les pays dont j’ai eu connaissance ont d’abord eu une réaction consistant à minimiser l’ampleur de la crise, pour rassurer la population et éviter la panique. On sait qu’une épidémie peut avoir des conséquences parfois encore plus dramatiques au plan économique que sanitaire. C’est un problème pour tout le monde, Chine incluse, qui explique pourquoi le partage d’informations est si compliqué dans les premiers jours.

L’OMS serait-elle en mesure de survivre politiquement à un retrait des Etats-Unis?

Je ne me fais pas de souci sur ce point, l’OMS y survivrait. Bien sûr, elle devrait faire face à une réduction majeure de son budget pratiquement du jour au lendemain. On ne sait pas encore bien si les autres pays feraient en sorte de compenser ces pertes mais en fin de compte, l’argent peut être remplacé. Le problème concerne plutôt les collaborations techniques. Par exemple les National Institutes of Health (NIH) sont le deuxième financeur mondial en matière de recherche biomédicale et leur expertise est énorme. Si les Etats-Unis se retirent, qu’adviendra-t-il de ce genre de collaborations? Idem pour les Centers for Disease Control (CDC), encore considérés comme une des toutes meilleures agences de santé publique au monde il y a quelques mois – elle a été affaiblie pour des raisons politiques – et dont la collaboration avec l’OMS est très importante. Il y a aussi beaucoup d’Américains intégrés au sein de l’organisation. C’est le genre de choses qui est plus difficile à remplacer.

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