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Que défend vraiment la Suisse à l’Assemblée mondiale de la santé?

Nora Kronig Romero, ambassadrice suisse pour la santé globale. | Nicolas Zonvi

Lors de la session d’ouverture de l’Assemblée mondiale de la santé à Genève, le lundi 18 mai, la présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga a assuré l’OMS de son «plein et entier soutien». Comment cette formule se traduit-elle précisément? Nous avons demandé à Nora Kronig Romero, responsable de la division Affaires internationales de l’OFSP et ambassadrice pour la santé globale, à la tête de la délégation suisse à l’OMS, de nous expliquer la position du pays en quelques points. Entretien.

Geneva Solutions – Qu’en est-il de la position suisse sur l’accès aux technologies, médicaments et vaccins permettant de lutter contre Covid-19?

Nora Kronig Romero – Depuis de nombreuses années, la Suisse est engagée dans une approche globale en faveur d’un accès équitable, abordable, rapide et innovant aux médicaments. Nous la poursuivons à cette occasion. Nous considérons comme très positif le fait qu’il y ait autant d’engagement direct en vue de rassembler les différents domaines et acteurs afin d’apporter une réponse collective à la pandémie.

Pourquoi la Suisse ne cosigne-t-elle pas le projet de résolution pour une réponse à Covid-19, poussé notamment par les pays européens?

Nous le soutenons. Nous ne sommes pas signataires parce que, depuis le départ, nous sommes engagés en faveur d’un texte de consensus et avons trouvé la procédure pour aboutir aux conclusions assez compliquée.

Cette résolution n’est-elle pas assez ambitieuse?

Il était difficile de négocier un texte aussi large avec autant d’éléments à distance, sans la possibilité de se rencontrer en personne et de discuter les différentes positions et points de vue. Quand nous avons vu que les négociations prenaient de l’ampleur et constaté le temps qu’il fallait pour couvrir l’ensemble du texte, avec toutes les questions sur la table et la palette d’opinions au sein des Etats-membres, nous avons estimé qu’un consensus aurait été très ambitieux.

Que manque-t-il dans la résolution, de votre point de vue?

Nous déplorons qu’il n’ait pas été possible d’atteindre un consensus total. C’est là une des forces des rencontres physiques à l’OMS dont nous sommes convaincus: la possibilité d’atteindre un plein consensus, même sur les questions les plus controversées. Nous sommes conscients de la nécessité d’examiner ces questions en prenant le temps nécessaire et de les discuter pleinement, dans un cadre qui rende ces discussions possibles.

La Suisse soutient-elle l’idée que les vaccins doivent être des biens communs?

L’immunisation se déroule dans l’espace public et devrait, par essence, être accessible à tous. Nous nous engageons fermement en faveur de cela. Nous sommes très engagés dans la R&D en vue de trouver un vaccin. La production et la distribution sont des axes qui ne doivent pas être négligés. Il est très important que les vaccins accèdent au marché. En travaillant main dans la main avec les autorités règlementaires pour s’assurer de disposer d’un vaccin le plus vite possible, qui soit accessible à tout le monde, sûr et de qualité. C’est un vrai défi. En plus de notre collaboration étroite avec l’OMS, nous avons décidé de soutenir le Cepi à hauteur de 10 millions de francs et Gavi, l’Alliance mondiale du vaccin.

Cette réticence est-elle liée à l’importance de l’industrie pharmaceutique en Suisse?

Il ne faut pas oublier que dans le processus qui conduit à mettre une découverte sur le marché et la rendre accessible à tous, le secteur privé joue un rôle très important. Je ne dirais pas qu’il existe une tension entre les différents intérêts. Nous ressentons tous la nécessité d’un engagement fort pour agir ensemble. C’est quelque chose que nous devons faire main dans la main.

Qu’en est-il de l’évaluation indépendante de la réponse sanitaire coordonnée par l’OMS?

Toutes les crises débouchent sur un processus qui vise à en tirer les leçons. Nous sommes décidés à avoir cette discussion. Mais pour le moment, nous sommes toujours en train de gérer la pandémie. Une évaluation est très importante et nous la soutiendrons, mais il faudra que cela se produise quand nous serons en mesure de la conduire d’une façon sérieuse et efficace.

Quelle forme cette évaluation devrait-elle prendre?

Il est important que les Etats-membres en soient partie prenante. L’OMS repose sur ses Etats-membres: ce sont eux qui donnent mandat à l’organisation et s’assurent qu’elle mène ses programmes à bien.

La Suisse était-elle en faveur de la participation de Taïwan à l’Assemblée mondiale de la santé, en tant qu’observateur?

Il n’y a pas eu de vote sur cette question. Nous déplorons que la solution de compromis pragmatique adoptée en 2009, avec la participation de Taïwan à l’Assemblée mondiale de la santé en tant qu’observateur, n’ait pu être maintenue ces dernières années. La santé n’a pas de frontière, et la pandémie le montre bien. Nous devons tous collaborer et échanger des informations pour pouvoir répondre de la meilleure façon à de tels défis sanitaires. Cet enjeu devrait se passer autant que possible de considérations politiques.

La tension entre les Etats-Unis et la Chine a-t-elle eu un impact sur les débats?

Nous nous reposons sur le multilatéralisme pour trouver les bonnes réponses aux défis auxquels nous sommes confrontés. Sans coopération internationale, il n’est pas possible de répondre de façon satisfaisante à toutes les questions qui se posent à nous, telles que l’accès aux produits médicaux, le partage d’informations, la coordination aux frontières, le choix des bonnes mesures, la comparaison et l’ajustement de la réponse sanitaire… Pour la Suisse, il est vital de trouver des règles et des mécanismes règlementaires communs, et de les respecter pour protéger la population mondiale. Nous avons besoin d’une architecture de protection sanitaire universelle, respectée par tous les pays.

Pouvez-vous nous donner trois temps forts de l’Assemblée?

Quand le directeur général de l’OMS Tedros Adhanom a dit que pour répondre à la question «Quel monde voulons-nous?», il faut se demander «Quel type d’OMS voulons-nous?». La mise en avant universelle de l’importance de travailler ensemble et de coopérer au plan international. Le fait qu’il soit l’heure de faire preuve d’humilité («It is time for humility», une des formules préférées de Tedros Ghebreyesus, ndlr).


L’entretien original, signé Kyra Dupont, a été diffusé en anglais sur la plateforme Geneva Solutions, dédiée à la santé globale. Il a été traduit de l’anglais par Yvan Pandelé pour Heidi.news.

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