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Qu’en est-il de la chloroquine en Suisse?

Exceptionnellement, nous avons décidé de mettre cet article à disposition gratuitement tant ces données sont importantes pour bien réagir face à l'épidémie en cours et mieux la comprendre.

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Votre question. Beaucoup de lecteurs sont très intrigués par la question de la chloroquine et se demandent ce qu’il faut penser des déclarations du Pr Raoult, qui défend bec et ongles l’usage de la chloroquine dans l’infection à Covid-19. Se pose aussi la question de son utilisation concrète en Suisse. Ainsi, cette lectrice:

«Il semble que certains pays prennent au sérieux la piste du traitement proposé par le professeur Raoult. J'adorerais savoir ce qu'il en est de la Suisse, je n'ai rien vu passer à ce sujet, le savez-vous?»

La réponse d’Yvan Pandelé, journaliste (confiné) au Flux santé. Sur le fond, la question de la chloroquine est loin d’être tranchée, comme nous l’expliquions notamment dans cet article dédié à l’étude de Marseille. Voici les éléments que j’en retiens:

  • le rationnel biologique pour utiliser la chloroquine repose sur un effet antiviral avéré in vitro;

  • l’essai de Marseille donne un résultat spectaculaire, mais il présente trop de failles méthodologiques pour être concluant;

  • les données cliniques sur l’effet de la chloroquine dans Covid-19 sont pratiquement inexistantes dans la littérature scientifique;

  • beaucoup de médecins semblent néanmoins l’utiliser, en Chine, en Italie ou ailleurs en Europe, mais seulement à l’hôpital et dans certains cas sévères.

On est donc à un stade où la molécule est employée un peu à l’aveugle, sur la base d’une forte présomption d’efficacité partielle.

On peut en tout cas douter que la chloroquine soit le traitement miracle contre Covid-19 vanté ici ou là. Les panacées sont rarissimes en médecine, et la prudence domine chez les praticiens de terrain. Le consensus médical semble pour l’heure consister à réserver l’emploi de la chloroquine aux patients Covid-19 hospitalisés dans un état grave, et au cas par cas.

Les évidences scientifiques. Le rationnel biologique pour l’utilisation de la chloroquine existe: la molécule est bien connue et bien tolérée. (Ce sont néanmoins des molécules à marge thérapeutique étroite, de sorte que le risque d’intoxication est réel en cas de surdosage.) Elle aurait pour effet d’élever légèrement le pH de l’intérieur des cellules, rendant plus difficile leur infection par le coronavirus. D’autres mécanismes plus spécifiques sont possiblement à l’œuvre, encore mal compris.

Des médecins de l’université de Palerme, en Italie, ont établi une revue de littérature sur l’efficacité de la chloroquine et ses dérivés dans Covid-19, parue dans le Journal of Critical Care le 10 mars 2020. Elle compile les maigres données publiées:

  • une étude chinoise parue le 4 février dans Nature, qui témoigne de l’efficacité in vitro de la chloroquine contre le nouveau coronavirus;

  • une lettre de pharmacologues de l’université de Qingdao (Chine), publiée le 29 février, évoquant une «efficacité apparente et une sûreté acceptable» du phosphate de chloroquine et son ajout dans les prochaines recommandations chinoises pour Covid-19 (la molécule figure bien dans la dernière édition);

  • un consensus d’experts chinois en date du 20 février, estimant que la chloroquine permet d’améliorer le sort, le taux de succès et la durée de séjour des patients traités

  • l’éditorial publié par l’équipe du Pr Raoult à Marseille, en faveur d’essais pour tester l’hydroxychloroquine en traitement aigu et en prévention;

  • un document du Center for Disease Control (CDC) néerlandais évoquant la possibilité d’utiliser la chloroquine pour les cas sévères

  • une recommandation de la société savante italienne d’infectiologie en faveur d’une utilisation.

À ce jour, au-delà de l’étude marseillaise, un seul essai clinique, mené à Shanghai, a débouché sur des résultats publiés. Réalisé sur 30 patients Covid-19 dans un état bénin ou modéré, randomisé, il a échoué à mettre en évidence un effet quelconque de l’hydroxychloroquine.

Le Dr Alexandra Calmy, infectiologue aux HUG, interviewée lundi 23 mars sur la RTS:

«Il faut une certaine humilité lorsqu’on parle du traitement de Covid-19 parce que franchement pour l’instant, on n’a pas eu de médicament miracle, ni d’étude très convaincante.»

Une dizaine d’essais sont en cours en Chine, et les Etats-Unis sont aussi sur la brèche. L’Europe a lancé un vaste essai clinique, baptisé Discovery et piloté par la France (Inserm), pour étudier quatre traitements potentiels contre Covid-19, dont la chloroquine. Il inclura des patients de France, Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg, du Royaume uni, d’Allemagne et d’Espagne.

En Suisse. Vous nous demandez si la chloroquine ou ses dérivés sont utilisés en Suisse. Selon nos informations, c’est bien le cas, au moins à Genève et Lausanne. Les autres hôpitaux universitaires du pays n’ont pas souhaité, ou pas été en mesure, de répondre à nos questions, mais il y a tout lieu de croire que cette pratique n’est pas isolée et qu’elle date d’avant l’étude de Marseille.

Karim Boubaker, médecin cantonal de Vaud, lundi 23 mars en conférence de presse:

«[La chloroquine] est un des rares traitements qui peut marcher dans des situations cliniques d’hospitalisation de cas déjà assez sévères. Si ce médicament est utilisé et qu’il fonctionne même un peu, ça pourrait éviter d’avoir des patients hospitalisés en soins intensifs. Nos médecins et nos chercheurs lancent des études presque en direct et on aura des réponses dans les semaines à venir.»

SwissMedic, l’Institut suisse des produits thérapeutiques, le reconnaît à demi-mot :

«Il est bien possible que dans certains hôpitaux, ces médicaments ou principes actifs (chloroquine/hydroxychloroquine) soient prescrits off-label (hors liste des spécialités, ndlr) pour soutenir le traitement de Covid-19.»

Le canton de Vaud a par ailleurs annoncé avoir réquisitionné les stocks de Plaquenil (nom commercial de l’hydroxochloroquine) pour les mettre à disposition des hôpitaux. Les patients sous traitement chronique (lupus ou polyarthrite rhumatoïde) continueront à recevoir leur médicament. Les doses seront surveillées pour éviter que certains particuliers ne constituent des stocks, au risque d’affecter les hôpitaux ou de provoquer des accidents d’auto-médication.

Aucun essai clinique sur la chloroquine n’est pour l’heure prévu en Suisse, indique en revanche SwissMedic, qui centralise toutes les demandes de dépôt.

Quelques réactions institutionnelles. En France, face à l’emballement sur la chloroquine, le Haut conseil de la santé publique (HCSP), qui fait référence pour les recommandations de prise en charge de Covid-19, a donné un avis. Communiqué par le ministre de la Santé en conférence de presse le 23 mars, celui-ci recommande de ne pas utiliser la chloroquine, sauf pour les cas graves et sous surveillance médicale stricte.

Même son de cloche du côté de l’OMS. En conférence de presse lundi 23 mars, le directeur général de l’organisation, Tedros Ghebreyesus, a adressé une mise en garde à peine voilée contre «l’utilisation de médicaments non testés», qui pourrait générer «de faux espoirs», «faire plus de mal que de bien» et provoquer des pénuries de médicaments essentiels (contre le paludisme).

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