OPINION — Comment peut-on (encore) être contre l'avortement en 2022?

Adriana Stimoli

Ce samedi 17 septembre à Zurich, la marche «pour la vie», foule les pavés de la ville pour scander son soutien à deux initiatives UDC qui veulent limiter le droit à l'avortement. Notre journaliste s'interroge sur les conséquences, et les logiques, de telles oppositions à l'IVG.

Une jeune fille à peine majeure, la boule au ventre. Une boule qui affole et empêche de dormir. En cause, un retard de règles qui s’éternise et une question aussi intime que taboue: si je suis enceinte, qu’est-ce que je vais faire? Une question que les femmes autour de vous se sont presque toutes posée.

Personne n’ignore que le droit à l’avortement existe. Etre confrontée à sa possibilité concrète, c’est autre chose. Le soutien des proches n’est pas certain, mais celui de l’Etat et de la loi, si.

En Suisse, l’avortement jusqu’à 12 semaines est autorisé. Passé ce délai, un médecin peut évaluer la situation. Que l’on y ait recours ou non, cette légalité-là témoigne d’une réalité: les femmes sont maîtresses de leurs corps. Avorter ou pas reste leur choix.

Aujourd’hui, le droit à l’avortement est remis en cause. Aux Etats-Unis, l’abrogation de l’arrêt Roe vs Wade, qui garantissait le droit fédéral à l’avortement depuis 1973, rend chaque Etat libre de l’interdire. En Hongrie, un décret publié ce lundi 12 septembre oblige les femmes à écouter le cœur du fœtus avant une interruption volontaire de grossesse (IVG).

Une touche de subtil

En Suisse aussi, l’accès à l’avortement est menacé. Mais de manière plus insidieuse. Une initiative lancée par une élue UDC veut imposer une journée de réflexion avant tout avortement. Une autre initiative, issue du même parti, souhaite garantir le droit à la vie des bébés en mesure de survivre hors du ventre maternel.

Pour Eléonore Lépinard, sociologue et professeure associée à l’Université de Lausanne, «ces initiatives, a priori peu offensives, véhiculent et renforcent le discours à la base de l’opposition au droit à l’avortement».

A ce stade, une question émerge: comment peut-on, en 2022, être opposé à l’avortement?

Gardons-nous des visions simplistes avec, d’un côté, les valeureux progressistes et de l’autre, les mauvais conservateurs. Les positions, même les plus extrêmes et repoussantes, ont souvent des logiques. Il faut un regard informé sur ces dernières pour se donner les moyens d’empêcher des dérives que l’on condamne si fermement.

Vos opinions, nos droits

Alors, la question est peut-être: de quoi ce retour en force des mouvements anti-avortement est-il le symptôme? Pour Eléonore Lépinard, les oppositions à l’avortement cristallisent, entre autres, les crispations face à une époque qui inclut toujours davantage les minorités. Une époque parfois perçue comme «woke».

Mais il est aussi question de démocratie et de la place que l’on accorde aux opinions de chacun. Si nous avons le droit d’avoir des convictions — qu’elles soient radicales, lâches, de gauche, de droite, creuses, complexes — nous avons l’obligation de ne pas nuire à autrui. Et donc, de ne pas imposer des comportements sur la seule base de nos opinions. Il faut être clair: forcer une femme à avoir un enfant qu’elle ne souhaite pas, c’est la mettre en danger. C’est nuire à son intégrité physique, à son bien-être, à son avenir et celui de l’enfant.

En Suisse, malgré son statut de prestation médicale, l’IVG est inscrite dans le code pénal. Au mois de juin, la députée Verte Léonore Porchet déposait une initiative parlementaire intitulée «pour que l'avortement soit d'abord considéré comme une question de santé et non plus une affaire pénale».

Un texte nécessaire, diront certains. Absolument pas, rétorqueront d’autres. Quoi qu’on en dise, une chose est sûre: le droit à l’avortement n’est jamais acquis. Nous ne sommes pas en Suisse plus protégées qu’ailleurs. Les centaines de personnes qui manifestent aujourd’hui à Zurich nous le rappellent.