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Nous sommes tous citoyens du monde, même s’il est infecté

Serge Michel

Chères lectrices, chers lecteurs, j’espère que vous allez bien et que votre confinement se passe le mieux possible, sans funestes symptômes. L’envoi du Point du jour de ce 21 mars, auquel je pense depuis plusieurs semaines, devait être joyeux et optimiste.

Pourquoi? Parce que c’est le printemps, parce que c’est le nouvel an persan (j’ai vécu quatre ans en Iran, Nowrouz est resté l’une de mes fêtes) et surtout parce que c’est l’anniversaire du Point du jour, cette newsletter qui fut le premier acte journalistique de Heidi.news et que vous serez bientôt 10’000 à recevoir chaque matin.

Le jeu du hasard. Le projet est né par hasard. En ce début 2019, cela faisait des mois que nous préparions votre nouveau média, les Flux, les Explorations, les recrutements, les premiers contenus. Pour la newsletter, nous voulions qu’elle soit chaque jour en avance sur votre réveil. Nous en parlions avec Julie, à Hong Kong, qui travaille avec six heures de décalage. Mais elle a finalement préféré ne pas l’assurer tous les jours, afin de continuer à partir régulièrement en reportage en Chine.

De cette déception initiale est née l’idée que Le Point du jour soit envoyé chaque matin d’une ville différente (et innovante) du monde. C’était parti pour Hong Kong, Tel-Aviv, parfois Moscou, Zurich, Dakar (désormais Bamako) et Boston, en revenant le samedi à Genève. Avec de temps en temps une rédactrice ou un rédacteur en chef invité(e), jamais annoncé d’avance, pour vous faire à chaque fois la surprise.

Un même parcours autour du globe. Un tour du monde chaque semaine, des nouvelles de partout pour un média qui s’installait à peine, qui n'avait pas encore de site internet (il ouvrira en mai 2019)… Rétrospectivement, quel choix inouï! De l’impeachment raté de Trump aux révoltes de Hong Kong, des élections israéliennes à répétition à la chute de Bouteflika en Algérie, il s’est passé tant de choses sur la trajectoire du Point du jour ces 365 derniers matins.

Et surtout, depuis décembre, un virus a fait le même parcours autour du globe, d’Asie en Amérique en passant par l’Europe et l’Afrique.

Cette facilité avec laquelle nos envois sautent d’un continent à l’autre, c’est aussi la rapidité de propagation du Covid-19. Une mondialisation du meilleur et du pire qui nous oblige à rester à l’affut, tout confinés que nous sommes, pour vous raconter chaque jour les soubresauts du monde – et quelques raisons d’espérer.

La police vaudoise mène le bal

Cette newsletter vagabonde vous a plu, si bien que nous avons répété l’exercice six mois plus tard avec Le Point Sciences, envoyé chaque soir d’un campus suisse différent. Aujourd’hui, en raison du Covid-19, ces universités et écoles polytechniques sont à l’arrêt. Alors nous avons, pour un temps, remplacé Le Point Sciences par Le Point Coronavirus, pour vous livrer du lundi au vendredi des témoignages de soignants, dans un hôpital suisse à chaque fois différent.

Et là, finie la légèreté.

Peut-être avons-nous sous-estimé la difficulté de parler à ceux qui s’activent en première ligne, avec un dévouement et un professionnalisme exemplaires. Car nos hôpitaux sont devenus des forteresses héroïques, pour sauver le plus grand nombre d’entre nous. Toujours est-il qu’une des premières personnes à nous avoir parlé à visage découvert a reçu peu après... un appel de la police vaudoise, avec des consignes de silence.

Le pas de trop? Nous avons eu très peur. Le Point Coronavirus était-il le pas de trop? Fallait-il se contenter de recueillir la parole officielle des conférences de presse cantonales et fédérales, au moment où la police vaudoise, dans le cadre du plan ORCA (organisation en cas de catastrophe), reprenait la communication d'institutions comme le CHUV, au moment où l’Office fédéral de la santé publique réduisait la transparence de ses statistiques, sans doute dans l’intention d’éviter des mouvements de panique?

Nous avons persisté. Cette semaine écoulée, les journalistes de Heidi.news ont parlé à des dizaines de soignants, comme cet infirmier genevois, dans toute la Suisse, parfois sans l’accord de leur hiérarchie. Pas parce que nous cherchions des scoops, mais pour coller au réel, pour poser des capteurs, pour sentir les secousses, pour rester collés à ce qui se passe, pour notre mission d’informer et, comme l’a dit le directeur général de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus, «parce qu’on ne peut pas combattre un incendie les yeux fermés». Nous avons entendu leur peur, mais aussi leur courage et leur sentiment d’être unis comme jamais face au danger. «On passe nos journées à organiser le service, à déplacer meubles et matériel. On n’a que quelques jours avant l’arrivée de la vague», nous a soufflé Lucie, médecin assistante à Genève. Nous avons aussi normalisé nos rapports avec la police vaudoise, laquelle nous a intégrés dans un «pool» de journalistes autorisés à effectuer certains reportages sur le terrain, dûment encadrés.

Les témoignages que nous avons recueillis racontent une sublime mobilisation. Et parfois, des fragilités qu’il faut aussi entendre. Comme cette scène singulière que nous a racontée un médecin de Lausanne:

*«Les grands hôpitaux se targuent d’avoir dans leurs rangs des dizaines de nationalités. Les équipes comptent souvent une moitié d’étrangers, des Canadiens, des Belges, des Français, des Portugais, des Albanais. L’autre jour, nous étions tous groupés devant la télévision, les soignants et les patients, quand le Conseil fédéral a déclaré que la Suisse n’allait pas accueillir de patients des pays voisins. Il y a eu comme un malaise. Cela ne passait pas. Les douaniers suisses ont ordre de laisser passer les soignants frontaliers, mais pas les patients ayant besoin de soins? Quand on est médecin, on soigne, quelle que soit la nationalité. Le virus non plus ne fait pas de différence entre les Suisses et les autres.» *

Nous voilà ramenés à cette indispensable, inévitable mondialisation. Nous sommes tous citoyens du monde, même s’il est infecté.

Chaque jour, la newsletter qui vous livrera infos, témoignages et analyses au cœur des hôpitaux.

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