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Non, les vaccins ne vont pas nous rendre invincibles!

Fabrice Delaye

J’ai beaucoup travaillé sur la question des vaccins ces derniers mois, avec l’idée inconsciente que, comme une baguette magique, s’ils étaient efficaces et sûrs, ils allaient nous permettre de retrouver une vie plus normale et sociale. Mais le diagnostic de ma mère qui, je vous rassure, est restée asymptomatique bien qu’encore positive pendant plusieurs semaines, m’a ramené à une réalité plus immédiate.

Ici et maintenant, des milliers de gens meurent tous les jours du Covid. Plus de 10’000 chaque jour dans le monde. Un chiffre qui n’a jamais cessé d’augmenter depuis le début de la pandémie.

La question d’après, ce n’est pas quelle fête on fera dans six ou neuf mois quand tout le monde sera vacciné (si tant est que ce soit le cas et que ce soit efficace, on va y revenir) mais ce que l’on peut faire pour des personnes qui sont aux soins intensifs, comme c’est le cas actuellement pour quelques 800 patients en Suisse, 2800 en France et 22’000 aux États-Unis. Et pour toutes celles qui s'y retrouveront cet hiver et l'an prochain si, comme c’est probable, la maladie n’est pas éradiquée mais devient endémique.

Tous les experts avec qui j’ai parlé confirment que par rapport au printemps 2020, la prise en charge des patients Covid graves a beaucoup progressé. On sait mieux quand il est nécessaire de les oxygéner ou de les intuber. Mais peut-on les guérir? Question qui s’applique aussi à ce qu’on appelle les Covid longs, autrement dit ces cas qui, sans avoir forcément nécessité une hospitalisation, persistent sous forme de fatigues ou d’autres symptômes des semaines voire des mois après le diagnostic.

Dans les deux cas, la réponse est non. Aussi rapide qu’a pu être le développement des premiers vaccins (moins d’un an quand le record précédent était de quatre ans contre les oreillons), dans le domaine des traitements, on tâtonne toujours.

On peut classer ces traitements en trois grandes catégories:

1) Les antiviraux

Contrairement à un antibiotique qui tue une bactérie, un antiviral empêche un virus d’entrer ou de sortir d’une cellule. Il en perturbe la réplication et ralentit l’infection. Plusieurs sont efficaces contre d’autres virus. L’hydroxychloroquine (efficace in vitro contre les virus du SRAS et du MERS), le lopinavir (HIV) et le remdesivir (Ebola) ont fait l’objet d’une avalanche d’études cliniques. Elles concluent généralement à leur inefficacité ou à une très faible efficacité. Et il règne dans ce domaine la plus grande confusion avec des guerres de religion autour des doses, des moments d’intervention, des associations à d’autres traitements. Si bien que certains sont autorisés dans certains pays, et d’autres pas. La plus longue étude à leurs sujets menée par l’OMS a en tout cas conclu que ces antiviraux ne font pas de différence sur la mortalité à 28 jours.

2) Les anticorps

Dans ce domaine, deux approches sont testées: le transfert d’anticorps prélevés dans le plasma de personnes malades ayant développé une immunité vers des personnes chez qui elle est faible ou inexistante. Des essais cliniques sont menés depuis cet été mais l’écho que l’on en a pour l’heure est que les données initiales ne sont pas très encourageantes. Ce n’est pas le cas des anticorps recombinants, des anticorps artificiels et spécifiques contre le Covid. Ce sont ceux qui ont été prescrits au président Donald Trump, lequel sur Twitter a parlé de «miracle». Certains se montrent efficaces, en effet, surtout en début de maladie. Mais le problème est qu’ils sont hors de prix et rarissimes. Alors que les deux premiers viennent d’être autorisés sur le marché, leurs producteurs (Regeneron et Eli Lilly) ne peuvent les fournir qu’au compte-goutte aux hôpitaux américains. Et il y a peu de chances que ce pays submergé par la troisième vague les exporte. Raison probable pour laquelle ni l’Agence Européenne du Médicament ni Swissmedics ne leur ont délivré d’autorisation alors que l’agence américaine l’a fait.

3) Les immunosuppresseurs

Pour éviter les sur-réactions du système immunitaire (les orages de cytokines) qui aboutissent à ce que les anticorps s’attaquent aux cellules des organes du patient, divers immunosuppresseurs ont été testés. La plupart empêche l’expression d’une cytokine particulière comme l’interleukine 6 dans le cas de l’Actemra de Roche. Celui qui a donné les meilleurs résultats est un vieux corticoïde (voisin de la cortisone) qui réduit les inflammations en diminuant la réponse immunitaire. Mais la dexaméthasone n’agit que sur les symptômes graves et à un moment très précis. Pas question de la donner trop tôt (tout comme les autres immunosuppresseurs), parce qu’elle empêcherait que se construise la réponse immunitaire.

Quel argent pour la recherche si le vaccin est déjà là?

Cela ne signifie pas que des traitements ne soient pas possibles. Il y en a près de 600 en développement à des stades divers (auxquels s’ajoutent près de 200 vaccins). A Genève par exemple, Relief Therapeutics a adapté un traitement des troubles érectiles pour les formes graves de Covid avec des résultats très encourageants lors d’un essai clinique de phase I. Ce spin-off de Merck-Serono prépare maintenant un essai de phase II et sa valeur s’est envolée en bourse de 20 millions à 1,2 milliards...

Pour la suite du développement de ces thérapies, l’arrivée des premiers vaccins introduit toutefois des inconnues. J’en ai pris conscience en discutant avec le fondateur de Metriopharm, une start-up zurichoise qui développe une molécule immunomodulatrice qui pourrait jouer un rôle pour éviter les orages de cytokines tout en diminuant la réplication des virus. Pour vérifier que ses expériences en laboratoire fonctionnent chez l’homme, Metriopharm doit maintenant mener un essai clinique. Et pour cela lever des fonds.

C’est là que la question du vaccin revient et pas seulement pour cette start-up, mais pour toutes les entreprises ou institutions engagées dans le développement de traitements. Pourquoi des investisseurs ou des gouvernements financeraient-ils de coûteux essais cliniques si l’on a déjà un vaccin qui marche? Et comment recruter des volontaires pour tester un traitement (de même qu’un nouveau vaccin) expérimental dès lors qu’il y a des vaccins qui fonctionnent déjà?

C’est le risque de la période dans laquelle nous entrons. Bien sûr, on ne peut qu’espérer que les vaccins marchent et n'aient pas d’effets secondaires, y compris à long terme. Mais outre qu’on ignore la durée de leur efficacité et qu’il est difficile de savoir si la population va les accepter ou pas, les attentes qui se construisent déjà vont rendre la recherche clinique sur les traitements plus compliquée. Idem pour les autres vaccins.

Il suffit de jeter un œil aux chaînes financières pour voir que l’hubris, le sentiment d'invincibilité autour des premiers vaccins, s’est déjà installé. Les questions qui se posent là sont de savoir s’il faut mieux acheter les actions de l’opérateur de croisières Carnival ou d’AirBnB? On risque pourtant de le regretter quand, dans six mois ou un an, on recevra un téléphone pour nous dire qu’un proche à risque a été diagnostiqué au Covid alors qu’il n’y a toujours pas de traitement.

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