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«Mère Corona»: le mythe de la femme chef d'Etat contre Covid-19

Wikimedia/By Governor General Of New-Zealand

Les pays dont les chefs de gouvernement sont des femmes se seraient mieux sortis de la première vague du Coronavirus que les autres. Est-ce là un cliché?

Pourquoi c’est important. Dans un tweet, qui a généré plus de 2000 likes et plus de 1000 retweets, le Forum économique mondial (WEF) l’affirmait: les pays où la lutte contre la pandémie a été dirigée par des femmes, à l’image de la Nouvelle-Zélande dirigée par Jacinda Ardern, auraient mieux réussi que ceux où les hommes sont à la tête de l'État. Le journal britannique The Guardian a également pris le train en marche dans un article, s’appuyant sur une étude. Mais que prouve-t-elle réellement?

Les femmes meilleures pour lutter contre Covid-19? Menée par deux économistes britanniques, l’étude compare le nombre absolu de cas confirmés et de décès dans 19 pays avec à leur tête des femmes avec les chiffres de 174 autres pays dirigés par des hommes. Et conclut que dans les pays dirigés par des femmes:

  • Les fermetures ont eu lieu plus tôt,

  • Il y a eu moins de décès et de personnes infectées.

La méthode. Comme l'étude pourrait être faussée par le faible nombre de pays ayant des femmes dirigeantes, les auteurs ont inclus d’autres facteurs, et comparé uniquement les chiffres de pays ayant des conditions similaires: taille de la population, du PIB, des dépenses de santé, ou même de l'égalité des sexes dans les pays.

Même dans ces conditions, les pays ayant des femmes à la tête du gouvernement ont obtenu de meilleurs résultats. Et ce, après avoir encore écarté les valeurs extrêmes des pays qui avaient exceptionnellement bien ou mal réussi.

Les limites. Est-ce à dire que les femmes sont-elles meilleures pour mener la lutte contre Covid-19? Lea Sgier, politologue à l'Université de Genève, explique qu’on ne peut malheureusement conclure:

«Il est impossible de l’établir sur la base de cette étude. Sur le plan méthodologique, l'étude est relativement superficielle. Les auteurs ont mis en corrélation des variables qui ne sont pas nécessairement liées à la question.»

Cela tient à deux raisons:

  • Comme c’est souvent le cas dans les études quantitatives, elle ne peut établir que des corrélations, pas de lien causalité.

  • Des critères qualitatifs importants ont été laissés de côté : le fait, par exemple, que la Nouvelle-Zélande soit une île n’est pas pris en compte, alors que cela a pu faciliter grandement l’isolement.

L'étude souffre par ailleurs de trois autres lacunes.

  • Avec seulement cinq pour cent de chefs d'État féminins en 2019, le groupe des femmes chefs de gouvernement est trop restreint pour que les comparaisons soient probantes.

  • L’étude se fonde sur 19 pays dirigés par des femmes sans préciser lesquels, ni quel type de gouvernement elles dirigent et  ni de quel pouvoir elles disposent réellement dans leurs systèmes politiques respectifs.

Lea Sgier précise:

«Un président est très puissant en France, mais pas en Suisse, où une femme présidente n'a pratiquement aucun pouvoir.»

  • Enfin, le fait que les femmes soient si rares à la tête des gouvernements signifie surtout que «les femmes qui arrivent au sommet d'un pays doivent être très, très bonnes, et très bonnes communicantes», explique Janie Steckenrider, politologue et co-auteur du livre Women As Political Leaders. C’est aussi un biais.

Personnes et gouvernements. Ensuite, au sein d’un gouvernement, le processus de prise de décision s’inscrit dans une logique très complexe et une chef d’État ne décide jamais seule. Lea Sgier ajoute:

«De longues négociation sont nécessaires, entre l’exécutif, les parlements, avec les groupes d’intérêts, au sein même du gouvernement... Un gouvernement n'est pas un individu — pas même dans une dictature. Ce qui sort d'un gouvernement, ce sont des mathématiques compliquées.»

En Suisse, par exemple, les organisations de lobbying sont connues pour jouer un rôle important dans la prise de décision politique. Sans même parler des cellules de conseil, qui peuvent survivre à plusieurs gouvernements, et pèsent de tout leur poids lors des décisions.

Les stéréotypes de genre. Malgré les critiques formulées contre cette nouvelle étude, la question demeure: les femmes dirigent-elles différemment des hommes? La politologue Janie Steckenrider poursuit:

«Il y a des qualités que les femmes ont tendance à avoir plus souvent que les hommes.»

Par exemple:

  • Les femmes dirigeraient de manière plus collaborative.

  • Les femmes seraient plus disposées à s'asseoir à la table des négociations.

Ainsi, une méta-analyse a mis en lumière que les femmes semblent diriger de manière plus démocratique et participative, tandis que les hommes sont plus susceptibles d'être despotiques. Mais ses conclusions doivent être considérées avec prudence:

  • Ces expériences ont été menées il y a plus de 20 ans,

  • Elles concernent le leadership dans les organisations en général, et non spécifiquement en politique.

La perception publique des femmes politiques. Autre problème: la perception, car on attend des femmes qu’elles soient empathiques, gentilles et dotées d’une haute intégrité morale. Il existe des données sur la manière dont les femmes chefs de gouvernement sont perçues par le public. Janie Steckenrider rappelle le surnom d'Angela Merkel en Allemagne: Mutti.

«On attend des femmes qu'elles fassent preuve d'empathie. Elles sont perçues comme des mères qui sacrifient leur vie pour le pays.»

Les diverses recherches le montrent également. Par exemple, une étude sur les sondages de popularité auprès de la population de 18 pays sur une période d'environ 40 ans, a révélé que les femmes chefs de gouvernement peuvent se permettre moins de faux pas que leurs collègues masculins, surtout sur les questions de corruption. Au Brésil par exemple, Dilma Rousseff a dû démissionner alors que son prédécesseur Lula da Silva restait populaire à travers les scandales.

Les attentes ne sont donc pas identiques :

  • Les électeurs exigent des femmes une plus haute intégrité morale,

  • Et si cette attente est déçue, la sanction électorale est plus forte.

En tant que femmes, on attend aussi des dirigeantes qu’elles fassent preuve de gentillesse et de compassion. Jacinda Ardern promeut activement cette image marketing du féminin lorsqu'elle déclare : «Je suis fière d'être une dirigeante empathique».

Cette perception varie cependant en fonction des sujets: il y a aussi dans un gouvernement des dossiers pour lesquels la confiance va plus spontanément aux femmes, comme:

  • les questions environnementales,

  • l'éducation,

  • la santé.

En conclusion. Pas étonnant, donc, que les femmes chefs d’Etat soient louées pour leurs réalisations dans le cadre de la pandémie de Covid-19: le sujet s'inscrit dans les idées traditionnelles sur la féminité. Jacinda Ardern incarne au plus près cette manière de gouverner. Lors des directs sur les médias sociaux, elle s'est adressée ainsi à sa population : «Soyez forts. Restez en bonne santé. Soyez gentil.» Le champ lexical d’une mère à ses enfants.

Il existe aussi des chefs d’Etat masculins qui ont fait preuve d'empathie, qui ont imposé un confinement précoce, et ont peu de morts à déplorer. Par exemple en Corée du Sud. Mais les hommes sont moins loués pour de telles décisions. Parce qu'ils sont des hommes, justement.


L’étude à la loupe

Nom de l’étude. Diriger la lutte contre la pandémie: est-ce que le genre joue vraiment un rôle?

Commentaire. L'étude utilise des chiffres très généraux et peu pertinents. Les chiffres des cas traités sont comparés de manière absolue — ce qui peut entraîner des distorsions. De plus, la liste des pays et la typologie des pays ne sont pas présentées de manière transparente dans l'étude. Il n'est donc pas possible de suivre la méthodologie de près. L'étude ne peut qu'établir une corrélation, mais ne peut pas prouver la causalité. La valeur probante de l'étude est donc faible - elle ne peut que fournir des indices.

Financement. Université de Liverpool, Université de Reading.

Type d’étude. Etude quantitative/observationnelle

Niveau de fiabilité. Etude non examinée par les pairs, données sur les cas de Covid-19 et les décès par Covid-19, données socio-économiques de l'ONU, 194 pays pris en compte.

Cet article a initialement été publié en allemand sur le site de notre partenaire Higgs.ch

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