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«Les mesures sont loin de suffire», alerte le président de la task force scientifique

Projections sur les capacités de la Suisse en soins intensifs, adapté depuis le graphe de la task force (voir ci-dessous)

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Ce vendredi 23 octobre, le point sanitaire de la Confédération a été l’occasion pour les différents acteurs de s’exprimer sur les indicateurs Covid-19: l’OFSP, les médecins cantonaux, le Seco et la task force scientifique. La situation épidémique en Suisse est plus qu’inquiétante, tous en conviennent. Mais le Pr Martin Ackermann, président de la task force, s’est laissé aller à formuler un point de vue sur la politique sanitaire: les mesures actuelles ne suffisent pas. Un brief publié ce jour vient à l’appui de cette analyse.

Pourquoi c’est notable. La task force scientifique a pour rôle de livrer des avis sur la situation sanitaire, la trajectoire et les mesures possibles, mais prend habituellement garde de ne pas empiéter sur les plates-bandes du Conseil fédéral et des cantons. Cela se traduit par des déclarations factuelles a minima, qu’il s’agit de lire entre les lignes. Mais comme lors de la première vague, la détérioration de la situation met ce consensus à rude épreuve. Car si l’épidémie se poursuit au rythme actuel, la saturation des hôpitaux devrait se produire dans 2 à 4 semaines.

Tout double chaque semaine. Aucun doute, l’épidémie est bien dans une phase exponentielle, et cette fois tous les indicateurs sont concernés. Au regard des chiffres, les soins intermédiaires et les soins intensifs sont le vrai goulet d’étranglement du système sanitaire.

Andreas Stettbacher, délégué du Conseil fédéral pour le Service sanitaire coordonné (SSC), a établi un bilan chiffré de la situation dans les 150 hôpitaux du pays (en date de vendredi midi):

  • sur les 22'000 lits de soins aigus que compte le pays, quelque 16'000 sont occupés dont un peu moins de 700 par des patients Covid-19

  • sur 465 lits de soins intermédiaires, 313 sont occupés dont 49 par des patients Covid-19

  • sur environ 1100 lits de soins intensifs, 700 sont occupés dont 144 pour les patients Covid-19

Martin Ackermann, président de la task force:

«Nous avons constaté que les hospitalisations doublent chaque semaine, que les transferts en soins intensifs doublent chaque semaine, et que le nombre de décès double chaque semaine.»

Or, les mesures de santé publique mettent deux semaines à se traduire sur les flux de patients hospitalisés. La situation est donc critique, et «le temps presse», estime-t-il.

Droit dans le mur. A quel point le temps-presse-t-il? Pour le savoir, les épidémiologistes de la task force ont produit un nouveau brief, publié ce 23 octobre. Tout le raisonnement tient en un graphe, montré en conférence de presse.

capacités lits intensifs.jpg

Occupation passée, actuelle et prévue des lits dans les unités de soins intensifs (USI). Source: task force scientifique de la Confédération, brief du 23 octobre 2020.

Pour le lire:

  • en gris foncé: les lits occupés par des patients non-Covid-19 par le flux constant de patients nécessitant des soins intensifs

  • en gris clair, les lits occupés par les patients non-Covid-19* pour des procédures électives (chirurgie programmée, typiquement), évitables si la situation l’exige

  • en vert, le flux de patients Covid-19

  • en pointillés verts, le nombre de lits de soins intensifs certifiés

  • en pointillés rouges, le nombre de lits maximums que la société suisse de médecine intensive (SSMI) estime pouvoir dégager

Viennent ensuite les prévisions:

  • la ligne en orange repose sur un temps de doublement de 7 jours du nombre de nouveaux patients Covid-19 nécessitant des soins intensifs: c’est la situation actuelle

  • en jaune, le temps de doublement à 10 jours représente la fourchette haute au vu de l’incertitude sur les données

  • en rouge, le temps de doublement de 5 jours représente la fourchette basse

Avec le rythme actuel, et quel que soit le temps de doublement précis, la saturation du système de santé est donc programmée à courte échéance. Martin Ackermann:

«Nous devons arrêter cette épidémie et si nous n’y parvenons pas, les lits de soins intensifs seront pleins d’ici début novembre, entre le 5 et le 18 novembre, d’ici deux à trois semaines.»

L’impact des mesures. Les prévisions alarmistes de la task force reposent sur l’hypothèse que l’épidémie continuera à progresser au même rythme. Est-ce le cas? Tout dépend des mesures mises en place et de leur observance par la population. Mais celles-ci mettent deux semaines à produire un effet et, face aux questions de journalistes, le président de la task force a fini par donner une opinion limpide:

«Nous pensons que les mesures [actuelles] sont loin d’être suffisantes.»

Le raisonnement figure dans le document de la task force, qui va jusque à préciser:

«Même un lockdown complet et immédiat mettrait encore une pression immense sur le système des soins intensifs.»

Pour résumer:

  • ·la situation épidémique au 21 octobre est «très similaire» à celle du 16 mars 2020, date à laquelle le semi-confinement a été déclaré

  • seul le semi-confinement a permis de casser la dynamique épidémique, en ramenant le nombre effectif de reproduction de l’épidémie en-dessous de 1

  • si de telles mesures étaient décidées maintenant, il faudrait 3 à 4 semaines pour revenir à la situation de fin septembre, quand le nombre de nouveaux cas a commencé à exploser

Il existe par ailleurs deux facteurs très défavorables par rapport à la première vague:

  • l’adhésion de l’ensemble de la population aux mesures est plus difficile à obtenir

  • les conditions météorologiques vont se dégrader, accélérant la contagion

Conclusion noir sur blanc:

«Chaque jour compte dans le calendrier de mise en œuvre des mesures de contrôle supplémentaires.»

Au nom de la task force, Martin Ackermann appelle ainsi chaque citoyen à privilégier le télétravail et «limiter ses contacts, sans attendre les mesures».


* [MAJ 26 octobre. Une première version de l’article mentionnait par erreur cette catégorie comme étant celle des patients Covid-19 programmés. Il fallait lire patients non-Covid-19.]

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