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Il n'y a pas que le coronavirus qui inquiète les médecins, il y a tous les autres patients aussi!

Philippe Eggimann

Mobilisé contre la pandémie de coronavirus, le corps médical subit des restrictions de pratiques imposées aux cabinets par la Confédération. Ne plus traiter les patients fragiles ou chroniques peut engendrer une dégradation simultanée de la santé de la population pour un coût humain exorbitant. Le Dr Philippe Eggimann, président de la Société médicale de la Suisse romande (SMSR) et de la Société vaudoise de médecine (SVM), lance un appel urgent.

Médecins installés ou hospitaliers, médecins spécialistes ou généralistes, médecins de ville ou de campagne, et même parfois médecins retraités, l'ensemble du corps médical est actuellement pleinement mobilisé et solidaire contre la pandémie de coronavirus.

Mais il n’y a pas que le coronavirus qui inquiète les médecins, car tous les autres besoins médicaux de la population n'ont pas disparu. Or l’on constate que de nombreux patients ont annulé ou repoussé des consultations ces quinze derniers jours, parfois pour ne pas surcharger leur médecin, parfois par peur de sortir de chez eux. Ce faisant, ils ont aussi pris des risques pour leur santé qu’ils ne prennent pas en temps normal. Une dégradation générale de l’état de santé de la population et, notamment, des patients fragiles ou chroniques, est clairement à craindre si la situation ne s’inverse pas.

Une urgence sanitaire: garantir à nouveau aux patients un accès intégral au système de santé

Même en période de pandémie, il est essentiel que la population puisse continuer de disposer d’un accès large au système de santé. Sinon, non seulement après le coronavirus, mais ces prochaines semaines déjà alors que le pic n'est pas atteint, le risque est grand de devoir affronter une deuxième vague épidémique, cette fois composée d'urgences médicales de tous ordres. Tout ceci à cause de problèmes de santé ignorés, détectés trop tardivement, ou qui se seront aggravés pendant des semaines ou des mois faute de traitement.

Après une phase de sidération bien compréhensible, il faut donc encourager dès maintenant toute la population romande à reprêter attention à son état de santé, et notamment à appeler son médecin en cas de problème! Pas compliqué, non? Et pourtant…

Le 13 mars, le Conseil fédéral a interdit par voie d'ordonnance les «examens, traitements et thérapies (interventions) non urgents» (Art. 10a) aux acteurs sanitaires. Il s’agissait en substance d’éviter de faire courir des risques supplémentaires de contamination aux patients fragilisés (déplacements, salles d’attente), comme aux autres d’ailleurs, et de conserver suffisamment de troupes médicales mobilisables et valides pour le front prioritaire du coronavirus.

Fallait-il dès lors complètement fermer les cabinets médicaux? Surtout pas, même si certains l’ont d’abord pensé. Dans la foulée, plusieurs cantons ont ainsi précisé que les cabinets devaient rester ouverts pour les cas urgents, sans toutefois les définir. Charge aux médecins, avec leurs patients, de déterminer à distance si une consultation ou une intervention a priori non-urgente pouvait être différée de deux-trois mois sans risque excessif...

«Cette obscure clarté tombant des étoiles…», comme l’écrivait Pierre Corneille, a semble-t-il quand même incité la majorité des cabinets médicaux à rouvrir ou à ne pas fermer. Ce qui est une bonne chose. Pour garantir la «biosécurité» des lieux d'attente, de consultation et de traitement, des mesures renforcées ont ainsi été prises pour séparer les flux de patients atteints ou potentiellement atteints du coronavirus, ainsi que dans le domaine de l’hygiène et de la protection (espacement des consultations, nettoyage/désinfection des surfaces, masques lorsque cela est approprié, etc.). Les médecins s’organisent aussi pour pouvoir effectuer plus de consultations téléphoniques et de télémédecine, pour éviter des déplacements à leurs patients.

Même si le risque zéro n’existe pas, tous les cabinets sont devenus plus sûrs que jamais. Dans l’intérêt prioritaire des patients, qui n’ont pas envie de mourir du coronavirus, mais pas non plus d’autre chose, l’accès le plus large possible au système de santé doit maintenant être rapidement rétabli.

Une urgence économique: garantir la survie économique des cabinets médicaux

Permettre aux cabinets médicaux de travailler normalement est un double enjeu, sanitaire et économique. S'ils ne peuvent que prendre en charge les urgences pendant des mois, mais doivent rester ouverts en permanence, il faudra très rapidement placer de nombreux cabinets sous assistance respiratoire économique. Comme toutes les PME, les cabinets ont des coûts fixes, parfois très importants selon les spécialités: personnel, loyers, leasings, équipements médico-techniques, et bien sûr, impôts.

Les relevés nationaux effectués par l’Office fédéral de la statistique ont montré que ces charges représentent près de 2/3 du chiffre d’affaire. De nombreux médecins ont déjà fait part à leurs associations professionnelles d’une baisse considérable de leur activité et de leur peur de devoir déposer le bilan avant l'été, si on les empêchait de soigner leurs patients et donc de facturer des prestations.

Le risque n’est donc pas nul du tout qu’au sortir de la crise du coronavirus, alors que la population romande voudra se précipiter chez son médecin pour de multiples autres soucis de santé, de nombreux cabinets médicaux soient rayés de la carte. Avec des délais d’attente de plusieurs mois pour obtenir une consultation médicale chez ceux qui auront réussi à tenir le coup, mais seront surchargés. Certains chantres de la limitation du nombre de cabinets s’accommoderaient peut-être d’un tel scénario, mais le prix humain à payer serait sans doute exorbitant.

Pour sa santé, aujourd’hui et demain, la population romande et suisse a absolument besoin d'un réseau dense de cabinets médicaux de proximité et de spécialistes, pleinement fonctionnels. A défaut, notre qualité de santé et notre espérance de vie, parmi les plus élevées au monde, ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir.

Pour toutes ces raisons, assouplir au plus vite et au maximum les limitations de pratiques imposées en urgence par le Conseil fédéral aux cabinets médicaux est clairement une urgence de santé publique.

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