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Les Etats-Unis se servent de la pandémie pour s’en prendre à la Chine

Keystone / Alex Pavlevski

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est trouvée empêtrée dans la colère de Donald Trump vis-à-vis de la Chine peu de temps après que l’épidémie se soit abattue sur les Etats-Unis. Le président américain menace désormais d’interrompre le financement de l’organisation et de reconsidérer l’appartenance de son pays aux instances dirigeantes de l’OMS si celle-ci échoue à mettre en place «des améliorations substantielles d’ici 30 jours». Quelles sont les racines et les prolongements de cette nouvelle «guerre froide» entre les deux superpuissances? Quel pourrait en être l’impact sur la Genève internationale? Quelques éléments de réponse avec David Sylvan, directeur de recherche au Graduate Institute de Genève et spécialiste des États-Unis.

L’histoire longue. Depuis l’après-guerre, les Etats-Unis sont coutumiers des manœuvres consistant à suspendre leur financement ou se retirer des organisations internationales. «Rien de nouveau sous le soleil», explique David Sylvan. Le pays s’est ainsi retiré:

  • du réseau de coopération policière Interpol, dans les années 50,

  • de l’Organisation internationale du travail (OIT), dans les années 70,

  • de l’Unesco, l’agence des Nations unies en charge de l’éducation, la science et la culture, dans les années 80.

«Ils ont réintégré l’Unesco quelques années plus tard parce que la raison pour laquelle ces agences existent sont les mêmes que celles pour lesquelles les Etats-Unis finissent par les soutenir. Je suis persuadé qu’ils vont aussi réintégrer l’OMS», poursuit David Sylvan. Très rapidement si Joe Biden est élu, plus lentement si c’est Trump, mais «c’est ce qui va se passer dans tous les cas».

L’OMS, ce bouc émissaire. Au-delà de son statut de cible facile, l’OMS est surtout attaquée parce qu’elle sert de terrain d’influence à la Chine. La pandémie est l’occasion pour les Américains de focaliser leurs griefs à un endroit stratégique pour l’Empire du milieu. David Sylvan:

«En général, les élites américaines n’aiment pas la Chine, et une portion significative des Républicains en ont contre les organisations internationales. Quand un événement comme Covid-19 se profile, c’est l’occasion parfaite pour aligner leurs positions.»

Des attaques ad hoc. Les arguments brandis par les Etats-Unis à l’encontre de l’OMS sont en réalité avant tout destinés à attaquer la Chine. David Sylvan:

«Si les Etats-Unis souhaitent s’en prendre à la Chine, il leur suffit d’identifier des organisations internationales à qui adresser des reproches. Peu importe que les arguments soient fondés, pertinents ou de bonne foi.»

Les élections en filigrane. Dans la perspective des élections présidentielles en novembre, Donald Trump souhaite détourner sa base électorale, de même que la communauté internationale, de sa gestion calamiteuse de l’épidémie aux États-Unis. Il s’agit également de faire endosser à son concurrent démocrate, Joe Biden, les habits d’un partisan de la Chine.

La réussite économique chinoise inquiète. David Sylvan:

«Ce qui panique les élites américaines en ce moment est l’idée qu’un pays dirigé par un parti unique ne respecte pas les règles du jeu et s’en sorte très bien. L’OMS est simplement au mauvais endroit, au mauvais moment. Beaucoup d’opposants à la Chine n’apprécient pas Donald Trump, mais il s’est noué une alliance objective. En d’autres termes, le président américain jette de l’huile sur le feu mais il n’est qu’un symptôme du conflit opposant les États-Unis à la Chine.»

Pendant la Guerre froide, dominait l’idée que les États avec une économie planifiée finiraient par s’effondrer à long terme. L’Union soviétique était un concurrent sérieux sur les plans idéologique et politique, mais n’a jamais constitué une menace économique de poids.

Pourquoi la Chine irrite les Etats-Unis. À la différence de l’immense majorité des autres pays, la Chine ne respecte pas les règles du jeu international telles qu’elles ont été édictées par les Américains. Et ce dans plusieurs domaines:

  • la propriété intellectuelle et le commerce,

  • les questions militaires et diplomatiques en Asie de l’Est et du Sud-Est, ainsi qu’en Afrique.

Une nouvelle guerre froide? Beaucoup de cercles d’influence américains – où l’on trouve des Républicains et des Démocrates, des chefs d’entreprises et des financiers, des militaires américains, la Navy, des intellectuels et éditorialistes – voient désormais la Chine comme le premier concurrent sérieux des Etats-Unis depuis la Guerre froide. David Sylvan:

«Je n’emploierais pas le terme de "nouvelle guerre froide" parce que les Etats-Unis n’ont jamais pris la Chine très au sérieux à l’époque.»

A l’occasion, la Chine a même été instrumentalisée pour contrecarrer l’Union soviétique. De nos jours, le pays représente surtout un défi au «modèle» américain. Mais pour l’instant, le concurrent n’est pas à la hauteur en matière de puissance militaire ou d’influence financière, cette dernière sphère restant dominée par le dollar.

«On pourrait défendre l’idée qu’il n’y jamais eu deux superpuissances depuis 1945. Mais les Etats-Unis s’inquiètent de voir la Chine en devenir une.»

Une situation dangereuse. Si la situation présente n’est pas à proprement parler une «guerre», elle n’est, pour autant, pas dénuée de risques.

  • à court terme, il y a une pandémie à gérer;

  • à moyen et long terme, l’intégration profonde de la Chine aux réseaux de production et aux chaînes de valeur mondiales pose problème.

«Il n’est pas possible de résoudre simplement la situation. Les tensions vont sans doute aller crescendo dans les années à venir. Il y aura des pressions autour des liens économiques avec la Chine.»

Trump et ses alliés ont exacerbé les tensions. Même dans l’hypothèse où Joe Biden serait élu à la Maison-Blanche, les frictions avec la Chine devraient se poursuivre, sur des sujets considérés comme d’importance et au centre de l’échiquier politique, aussi bien côté Républicains que Démocrates.

«Donald Trump n’est pas seul à la manœuvre. Beaucoup de proches collaborateurs du président sont très hostiles à la seule idée que puissent exister des organisations internationales. John Bolton, un Républicain de centre-droit à l’ancienne, ancien conseiller national à la sécurité de Trump, avait l’habitude de dire en plaisantant qu’il faudrait raser les quinze étages supérieurs du siège des Nations unies, à New York.»

Le risque de propagation politique. Les positions anti-Chine resteront dominantes dans les cercles de décisions et les institutions politiques américaines, dont le Congrès, même si Joe Biden remporte l’élection, et devraient continuer d’influencer l’attitude américaine vis-à-vis des Nations unies et des autres acteurs internationaux.

«Les hommes politiques américains pensent toujours qu’il peuvent marquer des points en éreintant les organisations internationales. On va voir de plus en plus d’activités de la Chine être dénoncées et pointées du doigt. Les organisations internationales, dont c’est pourtant la vocation, n’arriveront pas à se maintenir au-dessus de la mêlée.»

Le cas du retrait américain de l’Organisation internationale du travail (OIT) est de nature un peu différente. Pour David Sylvan, cette décision s’intègre dans une croisade américaine généralisée contre le commerce international, et ne cible la Chine qu’à titre annexe.

Les incertitudes. La principale question ouverte demeure l’ampleur des coupes budgétaires américaines auprès des organisations internationales. Conclusion de David Sylvan:

«La majorité des organisations – l’OIT, les agences des Nations unies, l’Otan et quelques autres – vont faire profil bas pendant les six prochains mois et prier pour que Joe Biden remporte les élections, afin de limiter la casse.»


L’article original, signé Kyra Dupont, a été diffusé en anglais sur la plateforme Geneva Solutions, dédiée à la santé globale. Il a été traduit de l’anglais par Yvan Pandelé pour Heidi.news.

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