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Le remède sera-t-il finalement pire que le coronavirus?

Annick Chevillot

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Je ne suis pas une grande admiratrice de Donald Trump. Et son tweet du 23 mars où il affirmait «Nous ne pouvons pas laisser le remède être pire que le problème lui-même», m’a consternée. On ne peut pas comparer la perte de vies humaines à celle de points de croissance. Quelques jours avant, le 19 mars, la présidente du Conseil d’Etat vaudois Nuria Gorrite disait de son côté, à l’antenne de la RTS, le choix terrible auquel les autorités étaient confrontées: «Ou on envoie mourir les gens ou on les envoie au chômage.»

Marquantes, ces deux déclarations face à l’épidémie de coronavirus m’interpellent. Je me suis documentée, j’ai cherché des voix éclairantes dans le maelström de chiffres ascendants, de courbes alarmantes, de stratégies étatiques établies à la hâte. J’en ai trouvées très peu, au début du moins. Mais, depuis cette semaine, l’état de sidération dans lequel beaucoup d’entre nous ont été plongés se dissipe, légèrement. Les cerveaux semblent à nouveau et partiellement capables d’appréhender autre chose que le danger imminent: le coronavirus, les morts qu’il entraîne dans son sillage, l’impact sur la chaîne de soins hospitaliers. Des questions sur les externalités négatives des choix effectués à mi-mars émergent, timidement.

Parce que oui, se focaliser sur le danger imminent est normal et naturel, mais cela peut conduire à la catastrophe. En sommes-nous là? Nous dirigeons-nous vers une catastrophe commune, nationale, incontrôlable et inquantifiable? «Ruiner» le pays, et la population qui va avec, est-il le bon remède pour lutter contre Covid-19? Quels sont les indicateurs sur lesquels s'appuie le Conseil fédéral pour décider de l'échec ou de la réussite de sa stratégie de lutte contre le Covid-19?

Poser ces questions, c’est passer pour une personne amorale. Pourtant, elles sont nécessaires, vitales même! Pour une simple et bonne raison: il ne s’agit pas de choisir entre morts et chômeurs ou entre vies humaines et points de croissance. Mais aussi d’évaluer l’impact de la déscolarisation généralisée, de l'augmentation des violences conjugales, de l’accentuation des précarités sociales et de l’impact sur la santé en général créé par la rupture de chaîne de soins pour les patients souffrant d’autres maladies comme le soulignait le président de la Société médicale de la Suisse romande, Philippe Eggimann, dans une tribune publiée sur Heidi.news le 31 mars.

Le choix moral qui nous est imposé par la situation actuelle est le suivant: combien de décès dus à Covid-19 pensent pouvoir éviter nos autorités avec les mesures prises et combien de décès sont-elles prêtes à accepter à cause desdites mesures? Le véritable et fondamental enjeu est là.

Et loin de moi l’envie de préférer certains morts à d’autres, mais le choix fait par le Conseil fédéral nous confronte tous à cette équation-là. Le Centre for Evidence-Based Medicine résumait bien ce point de bascule le 30 mars: «Le confinement va nous mettre tous en faillite, nous et nos descendants, et il est peu probable à ce stade de ralentir ou d'arrêter la circulation du virus. La situation actuelle se résume à ceci: l'effondrement économique est-il un prix à payer pour arrêter ou retarder ce qui est déjà parmi nous?»

Sortir du tunnel aveuglant

Pour être capable de restaurer cette pensée globale nécessaire, il est urgent de combattre l’effet tunnel généré par la panique. Les neurosciences étudient ce phénomène sur des personnes soumises à un stress intense: pilotes d’avion, militaires, pompiers, etc. Confrontés à des dangers immédiats, leur cerveau «tunnelise» leur attention. Cette tunnelisation de l’attention peut être résumée ainsi: à trop se focaliser sur un danger imminent, on n’est plus capable d’appréhender des risques périphériques plus dangereux.

Dans un article paru le 17 juin 2015, le magazine français Sciences et Avenir expliquait comment «la concentration dont font preuve les pilotes de ligne lors de situation de stress intense peut se retourner contre eux», parce qu’ils ne sont alors pas capables de tenir compte d’informations périphériques cruciales pouvant mener au crash de leur appareil. Le professeur Frédéric Dehais, de l’Institut supérieur de l'aéronautique et de l'espace (ISAE) à Toulouse, travaille depuis de nombreuses années sur ce sujet et développe des «prothèses cognitives» pour l’aviation.

Le 31 mars, Daniel Schreiber, entrepreneur américain actif dans les fintechs et directeur de Lemonade, signait une tribune sur ce même sujet perturbant: «Les décès dus à des conséquences involontaires sont difficiles à compter, mais ils doivent quand même compter». Son propos: «Il ne suffit pas d'examiner l'impact de nos politiques sur l'aplatissement de la courbe du coronavirus; nous devons également essayer de prendre en compte les conséquences cachées et involontaires de nos politiques. The Lancet, par exemple, a calculé que la grande récession de 2008 a entraîné à elle seule 500'000 décès supplémentaires dus au cancer, avec ‘des patients exclus des traitements en raison du chômage et des réductions des soins de santé’. Une autre étude publiée dans le BMJ a estimé que la récession a causé 5’000 décès par suicide rien qu'en 2009.»

Où est l’outil de pilotage?

A ce stade, les autorités ne semblent pas encore capables de sortir de cet abrutissant effort contre l’ennemi invisible, le seul objectif qui compte, comme l’a confirmé Grégoire Gogniat, porte-parole de l’OFSP est: «La priorité absolue pour le Conseil fédéral est la santé de la population».

Des fissures dans l’édifice monolithique se font néanmoins sentir, comme la création de la Task Force scientifique Covid-19, le 31 mars. Ce qui n’empêche pas l’OFSP de camper sur ses positions accentuant encore le phénomène de persévération: tout le monde doit rester à la maison, ne doivent porter des masques que les malades, ne doivent être testés que les personnes à risque, etc. Alors même que le groupe de neuf experts présenté jeudi 2 avril à Berne étudie le port du masque pour tous et des tests massifs pour l’ensemble de la population.

Face à ces injonctions contradictoires, l’observatrice que je suis se pose légitimement la question: mais où est l’outil de pilotage de la crise? Sur quelles bases, scientifiques ou empiriques, ont été prises ces décisions? Les nombreux observateurs et acteurs contactés depuis une dizaine de jours arrivent à la conclusion qu’une bonne partie des décisions prises mi-mars l’ont été par un petit groupe restreint au sein de l’OFSP de manière empirique, sur la base de données scientifiques lacunaires.

Comme pour confirmer ces craintes, l’économiste du comportement et neuroéconomiste zurichois Ernst Fehr, professeur de microéconomie et de recherche économique expérimentale, ainsi que vice-président du département d'économie de l'Université de Zurich, accusait les politiciens de prendre des décisions basées sur des données insuffisantes dans une vidéo en allemand publiée sur le site de la NZZ, le 25 mars: «La base la plus importante pour la prise de décision est le nombre de nouvelles infections chaque jour. Et c'est une base de décision très imparfaite».

Contacté, l’office fédéral s’explique: «Ces données seront publiées. L’OFSP cite généralement les références scientifiques sur lesquelles il fonde ses décisions dans ses publications. Et les données scientifiques utilisées sont accessibles dans les sources habituelles d’informations scientifiques (Pub Med, sites de l’OMS, du Centers for Disease Control, de l’ECDC).» Sans préciser quelles études, ni avec quels experts, internes et externes.

Le rôle du Parlement

La tension existant entre réponses politiques et réponses scientifiques est palpable. Pour y voir plus clair et surtout obtenir des réponses, le Parlement a un rôle crucial à jouer. C’est l’organe de contrôle du Conseil fédéral. Mais il s’est «auto-suspendu», avant de convenir de la tenue d’une session extraordinaire début mai. Les membres des Commissions de la sécurité sociale et de la santé publique (CSSS) se réunissent le 16 avril pour évoquer la crise actuelle.

Contactés, plusieurs conseillers nationaux membres de la CSSS sont impatients de pouvoir discuter de tout cela. A l’instar de Pierre-Yves Maillard, conseiller national vaudois (PS):

«Le coronavirus est à l’évidence plus dangereux que la grippe, mais quels moyens se donne-t-on pour savoir à quel point et où on en est dans la diffusion de cette maladie? Ne faudrait-il pas créer des groupes représentatifs de la population et estimer avec eux régulièrement, au moyen de tests sérologiques, le nombre de ceux qui ont été atteints, parfois sans le savoir? Cela permettrait d’estimer un peu mieux les taux de mortalité et de savoir à quel stade de l’épidémie nous sommes. Pour estimer mieux la gravité de cette crise, on pourrait aussi essayer de savoir où en est-on dans l’évolution globale de la mortalité, toutes causes confondues. Ces données paraissent indispensables à un bon pilotage du Conseil fédéral. Il sera utile d'échanger avec l’OFSP sur ces questions.»

  • Pour Philippe Nantermod, conseiller national valaisan (PLR), «ils s’appuient sur les mêmes indices que nous, soit ceux que les cantons leur envoient, mais on en saura davantage après le 16 avril».

  • Pour Céline Amaudruz, conseillère nationale genevoise (UDC), «le Conseil fédéral et ses services doivent jouer la transparence quant aux données dont ils disposent, ceci notamment afin d'étayer l'action qu'ils mènent. Par contre, je ne juge pas utile de distraire des forces pour fournir des données qui ne seraient pas essentielles pour lutter contre le virus. La priorité doit être la santé, le reste peut se traiter plus tard.»

  • Et, enfin, pour Léonore Porchet, conseillère nationale vaudoise (Les Verts), «il est indispensable que les décisions du Conseil fédéral, en tout temps, soient prises sur la base de données et informations à disposition du Parlement. C’est pour cela que je regrette fortement que le Parlement n’ait pas pu suivre la gestion de crise et n’arrive qu’en aval de ces décisions.»

Ma question centrale de savoir si le remède sera pire que le mal a perturbé plusieurs de mes interlocuteurs ces derniers jours. Peut-être est-ce trop «morbide», pas encore le bon moment ou simplement que la déflagration sociale va permettre aux politiciens de jouer leurs cartes partisanes pour obtenir les avancées qu’ils estiment nécessaires.

De mon côté, je pense qu’il existe un risque (identifié par les autorités?) de tester à large échelle parce que l’on pourrait trouver que le coronavirus est moins mortel que les données sur lesquelles les autorités se sont appuyées pour justifier le confinement.

Précision et mise à jour du vendredi 10 avril: 

Le dernier paragraphe de l’article ci-dessus m’a valu d’être soupçonnée de «complotisme». Je me suis mal exprimée: cela m’incite à présenter mes excuses mais aussi à mieux expliquer certains aspects. Je ne pense pas qu’il existe la moindre intention de cacher quoi que ce soit à la population. Toutes mes excuses si mon propos a laissé planer un doute sur ce point.

Nous le disons depuis de nombreuses semaines sur Heidi.news: le Covid-19 n’est pas une simple grippe, il est dangereux et mortel, les décès se multiplient d’ailleurs dans notre entourage, et cette pandémie met le système hospitalier sous une terrible pression. 

Mais les mesures prises par le Conseil fédéral pour protéger la population du danger que représente Covid-19 ont des conséquences sur la santé de la population dans son ensemble: empêcher les médecins de ville (ambulatoire) de pratiquer hors urgence (ce que dit clairement l’ordonnance du Conseil fédéral du 13 mars) représente aussi un danger. 

Les données disponibles pour évaluer l’évolution de l’épidémie sont la relation entre le nombre de cas testés positifs et le nombre de morts. C’est-à-dire la létalité. Ces données sont imparfaites et évoluent constamment. Pour évaluer la gravité de l’épidémie, il faut également tenir compte du nombre d’hospitalisations. 

Ces paramètres combinés ont permis à Alain Berset, conseiller fédéral en charge de la santé, d’annoncer une stabilisation de l’épidémie dans le pays et d’envisager une sortie de crise avant la fin du mois d’avril, de manière sectorielle et progressive. A condition que l’on poursuive les mesures actuelles jusqu’au 26 avril.

La létalité actuelle de Covid-19 est d’environ 1,5%. Mon propos était celui-ci: elle baissera dès lors que l’on aura testé plus de personnes dans le pays. Que ce soit grâce à la politique ciblée de dépistage actuelle, à une politique élargie ou aux tests sérologiques en train d’être mis en place.

Mais la surmortalité de l’ensemble de la crise racontera sans doute une autre histoire. Il faudra plusieurs mois pour évaluer cette donnée, qui comprendra les renoncements aux soins, les personnes vulnérables non traitées, etc. On verra alors les effets collatéraux, sanitaires, sociaux et économiques, de la crise et de la réponse qui lui a été  apportée. Si ce chiffre dépasse la mortalité directe attribuée à Covid-19, ce sera un choc politique.

Mon erreur est d’avoir mal raccourci ce qui précède dans un paragraphe, en y incluant une question: les autorités ont-elles identifié ce risque politique. Mes excuses renouvelées pour cela.

Annick Chevillot

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