Le jour où le syndrome du bébé secoué m'a retourné le cerveau

Illustration: Juliette Barbanègre

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C’est une enquête minutieuse, sensible et très émouvante. Elle raconte l’histoire d’Alexandre, un père au cœur d’un champ de bataille médico-judiciaire depuis le décès de son fils Eitan. C’était en 2013 dans un hôpital parisien. Les examens pratiqués sur le nourrisson permettent au corps médical de construire une certitude: Eitan souffrait du syndrome du bébé secoué. Le scanner cérébral et l’IRM ont dévoilé un hématome sous-dural et des hémorragies rétiniennes. Les signes cliniques sont assez clairs: le petit est mort d’avoir été secoué. La machine judiciaire s’emballe pour le père, le dernier à avoir été seul avec le bébé avant son admission à l’hôpital.

Lire les six épisodes: Bébés secoués: la contre-enquête

La surprise. Alexandre nie, se bat, clame son innocence et entame des recherches approfondies sur le syndrome du bébé secoué. Sa quête peut s’apparenter à une volonté de se disculper, mais Alexandre veut avant tout comprendre ce qui est arrivé à son bébé. La journaliste Sophie Tardy-Joubert a mené une contre-enquête sur le sujet qui m’a retourné le cerveau et aussi plongée dans des abîmes de perplexité.

La révélation. Ce que révèle l’enquête est presque inaudible pour moi. Le syndrome du bébé secoué (SBS) est sujet à controverse. Du moins, les signes cliniques menant au diagnostic du SBS. De vagues souvenirs d’enquêtes menées aux Etats-Unis remontent à la surface de ma mémoire (on peut les lire ici et ). Des parents ont été accusés à tort d’avoir tué leur nourrisson en les secouant. Je commence des recherches de mon côté tout en préparant la publication de l’enquête de ma consœur.

En Suisse aussi. Et là, je découvre une longue liste de procès ayant eu lieu en Suisse – de Meyrin à Zurich en passant par Yverdon et Sion – ces vingt dernières années. Parfois, ce sont les parents qui sont accusés, d’autres fois c’est la maman de jour ou la baby-sitter. Certains reconnaissent les faits, d’autres nient. Et le doute profite le plus souvent aux accusés. De relaxes en condamnations plus ou moins sévères, la Suisse n’est pas exempte de procès retentissants autour de bébés morts d’avoir été secoués et où l’expertise médico-légale est au cœur des débats judiciaires.

La base de l’expertise. Je me pose d’emblée la question de la solidité des expertises médicales présentées lors des procès en Suisse. Mes recherches me mènent à Genève, au Centre universitaire romand de médecine légale (CURML). Là, j’y rencontre le Pr Tony Fracasso, directeur adjoint du centre. Le médecin légiste voit passer tous les dossiers judiciaires de bébés secoués de Suisse romande, ainsi que tous les cas romands de maltraitance infantile débouchant sur une action en justice.

Lire aussi: «On ne peut pas secouer 500 bébés»: la difficile recherche sur les bébés secoués

Le faire parler. Les controverses qui ont émaillé certains procès depuis le début des années 2000 ont rendu les rares experts suisses du SBS peu diserts. Ils connaissent les controverses émaillant certaines procédures. Leur mutisme dans ces cas-là est aussi puissant que le déni de certains adultes ayant secoué un petit. Mais j’ai insisté. Je voulais vraiment savoir comment se construisait le diagnostic, quels signes cliniques sont pertinents, comment l’expertise médico-légale arrive à déterminer les causes d’un décès lorsque les signes de brutalités sont invisibles sur le corps…

L’exercice est d’autant plus difficile que les cas graves et mortels de SBS sont relativement rares en Suisse. Et si le Pr Tony Fracasso a finalement accepté de me recevoir, c’est que la recherche avance!

L’espoir. Même si ce n’est qu’à demi-mot, certains pédiatres et spécialistes de la maltraitance infantile reconnaissent que l’examen clinique et les symptômes du SBS (sang dans le cerveau, sang derrière les yeux, lésions dans le cerveau) peuvent prêter à controverses dans certains cas. Il faut donc que le monde médical puisse en avoir le cœur net!

Le CURML ne va évidemment pas secouer des bébés pour voir ce qui se passe, mais il va chercher les biomarqueurs sanguins correspondant au SBS. J’attends beaucoup de cette étude qui démarrent en collaboration avec les HUG, le CHUV et un hôpital lyonnais. Mais je vais devoir m’armer de patience: elle devrait durer quatre ans. D’ici là, je souhaite qu’il y ait le moins possible de bébés secoués!