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Le Grand Confinement, ou le temps dilaté

Tibère Adler

Cette tribune de Tibère Adler, éditeur et directeur de Heidi.news, est extraite de notre nouvelle Revue «Le Grand Confinement», à commander sur notre site. Vu l'intérêt public de sa réflexion, elle est exceptionnellement publiée en accès libre. Heidi.news vit de ses abonnés, sans publicité. Rejoignez-nous, à partir de 16 francs par mois!

“Up and down, up and down

I will lead them up and down

I am feared in field in town

Goblin, lead them up and down”

― William Shakespeare, A Midsummer Night's Dream (Le Songe d’un nuit d’été)

Puck, l’elfe-lutin bondissant du Songe d’une nuit d’été, organisait les fantasmes et fantaisies des humains, entre rêve et réalité. La malicieuse créature «crainte à la ville et à la campagne», faisait danser à sa baguette les humeurs des humains, «up and down». Au printemps 2020, c’est un virus n’ayant pas encore trouvé son Shakespeare qui a pétrifié le monde, en lui jetant un sort d’immobilité planétaire d’une ampleur inédite.

À l’heure où j’écris ces lignes (août 2020), le virus rôde encore. L’évolution et les effets de cette pandémie ne sont pas encore pleinement visibles, ni connus. Pourtant, il est déjà clair que le Grand Confinement restera dans les annales comme un moment sortant totalement de l’ordinaire. Cette période entre stupeur et hébétude a frappé les esprits.

Sur ce socle figé, de puissantes accélérations ont pris appui, dont la vitesse aurait été impensable sans la pandémie. Inversement, le Grand Confinement a provoqué des décélérations brusques, d’une puissance exceptionnelle. Notre perception du temps et de l’urgence en a été profondément modifiée.

La dilatation du temps

Durant quelques semaines, pour une grande majorité des humains, le Grand Confinement s’est joué comme une pièce hors du commun. Comme si le temps s’écoulait plus lentement, différemment, dans un cadre totalement inédit. Pour quelques-uns au front (par exemple le personnel soignant, les livreurs de marchandises commandées en ligne ou les journalistes de Heidi.news), le Grand Confinement a été une période d’une intensité folle, similaire à des états de catastrophe ou de crise exceptionnelle. Mais c’est bien l’effet de ralentissement généralisé du Grand Confinement, avec toutes ses conséquences pratiques, qui en a fait l’originalité.

Le temps mesuré et mesurable n’a pas été affecté par le coronavirus. La seconde qui s’égrène dans les horloges électroniques est toujours définie par un nombre précis d’oscillations de l’atome de césium (9 192 631 770 exactement). Pourtant, le temps perçu par une grande majorité a été celui d’un grand ralentissement, dans un sentiment de temps dilaté.

Techniquement, la dilatation est un effet relativiste (vérifié par l’expérience) selon lequel la durée d'un phénomène apparaît, pour un observateur en mouvement, supérieure à sa durée mesurée par un observateur immobile. En d’autres termes, un même phénomène prend plus de temps, donc paraît plus lent quand il est vu en mouvement. Ou encore, sans prétention scientifique: les acteurs d’un phénomène en ont une perception plus lente que les observateurs extérieurs. Le caractère quasi-universel du Grand Confinement en fait peut-être la plus grande expérience partagée de dilatation du temps. Chaque être humain, ou presque, a été concerné. Chacun est donc devenu acteur du phénomène, d’où un sentiment partagé de temps lent, unique et exceptionnel.

Pour certains, ce fut une expérience hédoniste de temps retrouvé, un «confinement doré». Pour d’autres, une période de stress et d’adaptation à des situations nouvelles, avec des déplacements réduits à la portion congrue. Pour d’autres encore, une période intense de triple charge à domicile, entre le professionnel (travail à distance), la garde des enfants (écoles fermées) et le maintien des liens familiaux (notamment avec les personnes âgées isolées). Bref, à chacun son Grand Confinement. Mais tous ont connu les mêmes dénominateurs communs: une longue parenthèse, sans les balises habituelles du temps quotidien; l’impatience de savoir quand «le problème serait résolu» alors qu’il était à peine connu; la grande «corona-fatigue» d’une épidémie interminable.

Accélérations dans l’immobilité

Dans ce temps subitement devenu long, ralenti, nous avons pourtant assisté à des développements extraordinaires. Ce n’est pas le moindre paradoxe du Grand Confinement que l’immobilité imposée ait débouché sur quelques accélérations fulgurantes.

Du jour au lendemain, des millions d’employés ont reçu l’instruction de ne plus se déplacer à leur bureau et de travailler, autant que possible, depuis leur domicile. Des millions de réunions ont été remplacées par des séances en ligne.

Des millions d’étudiants ont été invités à suivre leurs cours en ligne, seule possibilité d’enseignement quand les campus étaient fermés. Des millions de parents, informés en dernière minute de la fermeture des écoles et des crèches, ont dû garder leurs enfants à la maison. Des millions de commerçants, restaurateurs, entrepreneurs ont dû, d’un jour à l’autre, fermer boutique pour des raisons sanitaires. Des millions de travailleurs ont été mis au chômage partiel par leurs entreprises. Des millions de consommateurs ont acheté en ligne plutôt que de se rendre physiquement dans un commerce. Des milliards de personnes ont appris à se laver les mains, à garder leurs distances, à porter un masque (et ce n’est pas fini). D’innombrables gouvernements de pays, de régions, de collectivités publiques ont décidé dans l’urgence de mesures exceptionnelles de soutien financier pour limiter les conséquences économiques de la pandémie. Des centaines d’entreprises testent de possibles vaccins, des milliers de chercheurs publient à tour de bras dans les revues scientifiques, en court-circuitant les processus de vérification habituels.

Tout n’est pas bon, tout n’est pas sain dans ces accélérations. Pour la plupart, elles ne sont en rien innovantes, mais simplement une intensification de la fréquence de processus déjà connus. Mais le Grand Confinement restera comme un marqueur d’une puissance phénoménale, en raison de la vitesse à laquelle tout a basculé.

Qui aurait pu croire que les entreprises et administrations publiques passent au télétravail quasi-intégral en quelques jours? Alors que tant de hiérarchies persistent à exiger la présence de leurs employés au bureau, par inertie ou manque de confiance.

Qui aurait pu croire que les universités et les écoles basculent dans l’enseignement à distance en quelques semaines? Le dynamisme de l’EPFL avait positionné cette institution en leader européen des MOOC il y a quelques années, mais la fermeture intégrale des campus a fait basculer définitivement l’enseignement tertiaire dans le numérique. Ce que l’école primaire ou secondaire a eu plus de peine à faire. Depuis des années, de laborieux projets de «numérisation», limités à l’emploi de certains outils («faut-il fournir des tablettes aux élèves?») étaient en gestation dans les Départements de l’instruction publique. Les rares champions de l’enseignement digital étaient freinés par leurs hiérarchies ou par leurs collègues. Au moment du Grand Confinement, certains professeurs ont assuré brillamment leur vocation, pendant que d’autres disparaissaient du radar, de même qu’une partie des élèves.

Qui aurait pu croire que certaines collectivités publiques allaient dans l’urgence simplifier et numériser massivement leurs procédures? Pour tenter de maintenir l’emploi (chômage partiel) ou pour financer rapidement des entreprises en difficulté, des exécutifs ont choisi des raccourcis, remplaçant immédiatement les complexes formulaires de contrôle préalable par des décisions d’octroi immédiat, avec contrôle postérieur des possibles abus.

L’incroyable nouveauté du Grand Confinement n’est donc pas l’accélération en soi, mais la preuve du possible. Le télétravail à grande échelle? L’enseignement à distance dans toutes les université et les écoles? Les procédures administratives simples et accessibles en ligne? C’est possible! En circonstances normales, il eût fallu des années d’hésitations, de laborieux compromis, de combats contre les préjugés, d’élimination de faux tabous avant de, peut-être, tenter une expérience limitée, organiser un petit test, créer un nouveau comité Théodule. Mais que ferons-nous de ces expériences? Ce qui est démontré comme possible n’est pas nécessairement souhaitable. Un rééquilibrage entre «numérique» et «présentiel» sera nécessaire. Mais comme la preuve du possible est faite, des équilibres nouveaux pourront être décidés en pleine connaissance de cause, avec plus d’options fiables et moins de préjugés paresseux.

Arrêts d’urgence

Tout ne fut pas qu’accélération durant le Grand Confinement. Les ralentissements brusques imposés par les mesures humaines et politiques décidées pour lutter contre la pandémie ont aussi été inédits par leur ampleur.

Des activités économiques entières ont été interdites durant plusieurs semaines, en tout cas sous leur forme «physique»: magasins fermés, spectacles interdits. Les recommandations sanitaires, le télétravail massif et la fermeture des écoles ont drastiquement réduit les déplacements, que ce soit en voiture ou transports publics. Les aéroports se sont vidés de presque tous leurs passagers. Le nombre de vols a plongé en chute libre. La consommation de pétrole est tombée si bas que les producteurs, pour la première fois de l’histoire des énergies fossiles, ont payé leurs clients pour qu’ils en consomment.

Ces décisions-couperets ont eu pour les entreprises, les travailleurs et les indépendants des conséquences qu’il n’est pas encore possible d’évaluer. L’automne 2020 donnera les premières indications de l’ampleur de la crise économique liée à la pandémie. En revanche, la réduction massive des déplacements (entre autres) a eu des effets positifs immédiats pour l’environnement, notamment la forte baisse de la production de gaz à effets de serre. Pourtant, pas de conclusions hâtives. Même deux ans de confinement ne suffiraient pas à lutter efficacement contre le réchauffement climatique à moyen terme.

L’impact le plus sous-estimé du Grand Confinement a été le recul du bruit. Avec la limitation du trafic et des vols, les décibels perçus par chaque être humain ont spectaculairement chuté, même en ville. Ce sentiment ne semble pas se limiter à une perception subjective. Des premières études démontrent en deux mois une chute du bruit de fond sismique produit sur la planète. Une décrue d’une telle ampleur n’avait jamais été mesurée auparavant.

Le Grand Confinement a brusquement rappelé la valeur du silence, un bien précieux trop longtemps oublié. Nul doute que la lutte anti-bruit grimpera rapidement au sommet de l’échelle des priorités politiques.

Le virus se joue-t-il de nous, ou jouons-nous avec le virus?

Le coronavirus Sars-CoV-2, qui provoque la maladie appelée Covid-19, n’a pas de programme politique, pas de valeurs à prôner, pas d’agenda caché, pas de réputation à défendre; il est, tout simplement. Du point de vue de son «espèce» (si tant est qu’un virus fasse partie d’une espèce, alors qu’on ne sait même pas s’il faut le considérer comme un être vivant), la pandémie est un triomphe de mondialisation pour ce modeste organisme. Le virus est programmé pour se reproduire autant qu’il le peut, en infectant des cellules de tiers porteurs. Sa vigueur et son génome lui ont permis d’infecter des cellules d’êtres humains (mais pas seulement) sur la planète entière, en l’espace de quelques mois. Il a des effets inoffensifs chez beaucoup de porteurs, mais présente un danger mortel pour d’autres. D’où l’importance cardinale que nous, être humains, lui accordons, au contraire d’innombrables autres virus et bactéries ne menaçant pas notre rôle auto-attribué d’espèce dominante. Sur ce coup, l’homme a été rattrapé par la mondialisation «réelle », qui est biologique.

Le Grand Confinement est une invention humaine. Le confinement, dans ses multiples variantes, a été l’outil politique de gestion de crise utilisé par la majorité des gouvernements pour faire face à la crise sanitaire. Le Puck de Shakespeare qui se joue de nous est dans nos têtes, dans celles de nos gouvernants. Le virus n’est pas un lutin; il n’a pas été créé et disséminé par Obéron, roi des Elfes, comme dans le Songe d’une nuit d’été. Pourtant, nous aimons souvent jouer avec l’idée que SARS-CoV-2 a une vie propre, voire des intentions. Même des scientifiques réputés s’y mettent, pour faciliter leur communication: «Le côté sournois du virus m’a surpris», déclarait ainsi le prof. Laurent Kaiser, chef du Service des maladies infectieuses aux HUG. Pourtant, le Covid-19 n’est pas le symbole ou le médium de phénomènes que l’être humain a provoqué par son comportement. Ce qui est au cœur de la pandémie et des bouleversements mondiaux qu’elle a déjà provoqués, c’est le désir contrarié de maîtrise de son environnement par l’espèce humaine. L’ignorance et l’imprévisibilité sont des facteurs subjectivement aggravants du phénomène.

L’impact des mesures humaines décidées durant le Grand Confinement a été gigantesque. Une telle immobilisation n’a quasiment pas de précédent pour les êtres humains vivants au moment de la pandémie. Ces mesures ont-elles été appropriées? Le remède a-t-il été pire que le mal? Ou bien chacun se contente-t-il d’utiliser la crise pour se conforter dans ses propres convictions et pour mettre en avant les idées qu’il ou elle préconisait déjà auparavant? «The jury is still out» sur ces questions, seul l’avenir apportera les bonnes réponses pertinentes. En attendant, il faudra continuer à décider sans savoir vraiment. Le virus existe encore, le Covid-19 est loin d’être éteint. Et les prochaines épidémies se dérouleront aussi dans nos têtes.

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