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Le regard des sciences est plus efficace que les auto-flagellations face à la pandémie

Thierry Courvoisier et Alex Mauron

Astrophysicien, Thierry Courvoisier est professeur honoraire à l'Université de Genève. Il a été président de l’académie suisse des sciences naturelles et président des académies suisses des sciences. Alex Mauron a été professeur de bioéthique à la Faculté de médecine de l’Université de Genève et fondateur de l'Institut Éthique Histoire Humanités de cette Faculté. Il a été membre de la Commission nationale suisse d’éthique en médecine.

D’innombrables virus infectent l’être humain ou cohabitent avec lui, le dernier à faire parler de lui est le virus SARS-CoV-2, agent de la maladie appelée Covid-19. Au cours du dernier trimestre 2019, ce virus est passé de la chauve-souris à l’homme via un hôte intermédiaire, peut-être le pangolin. Par le jeu des mutations génétiques et de la sélection naturelle, il s’est adapté à nous et a circulé discrètement au sein de populations humaines avant de déclencher la pandémie que nous vivons. L’histoire, sans être connue dans tous ses détails, est bien établie. C’est une histoire classique de la coévolution des virus et des humains. 

C’est aussi un des innombrables fils qui lient entre eux différents éléments du vivant, y compris le vivant humain. D’ailleurs notre intrication avec le monde microbiologique s’avère beaucoup plus intense qu’on le pensait jusqu’à récemment. Par exemple, le microbiote intestinal est une communauté de microorganismes qui remplit un grand nombre de fonctions dans notre métabolisme, de l’immunité jusqu’au niveau du système nerveux, au point qu’on parle d’axe microbiote-intestin-cerveau. Le microbiote est donc un organe humain à part entière, tout en étant d’origine extrahumaine: un morceau d’environnement qui fait partie de nous.

La mise en évidence des fils qui tissent la toile du vivant et dont nous sommes partie prenante résulte du travail des naturalistes et des physiologistes depuis de nombreux siècles, relayés à l’époque moderne par l’ensemble des sciences naturelles. Si l’on prend l’exemple du coronavirus, cela met en jeu la physique et la biochimie qui éclairent la structure des macromolécules de la particule virale et de ses récepteurs à la surface des cellules humaines, la pathologie qui explore la dynamique de la maladie, la pharmacologie qui cherche comment intervenir sur ces mécanismes, la virologie et l’épidémiologie qui explorent l’évolution des populations virales et leurs interactions avec les populations humaines sous l’angle de la santé, sans oublier les sciences sociales qui étudient les représentations collectives et les phénomènes sociaux associés à la pandémie. La médecine s’appuie sur l’ensemble de ces démarches scientifiques pour prévenir, soigner et guérir.

Le travail nécessaire pour suivre ce fil d’un bout à l’autre relève intégralement de la démarche scientifique, faite d’exploration sans relâche des zones d’ombre, de doute méthodique appliqué à chaque hypothèse et de vérifications expérimentales soumises à un examen critique. Dans le cas du Covid-19, le progrès scientifique se déroule devant le public, l’urgence bouscule les procédures usuelles de publication et de vérification des résultats. Nous assistons aux progrès de la science pratiquement en temps réel.

Questions, hypothèses thérapeutiques, études cliniques sont diffusées par tous les canaux de communication planétaire à tous les publics: aux experts, au public concerné, curieux et de bonne foi, mais aussi aux «terribles simplificateurs» qui sévissent sur les réseaux sociaux.

Se faire une opinion sur le sérieux des uns et des autres; distinguer les résultats solides souvent accompagnés de doutes et de questions ouvertes, des déclarations bruyantes saturées d’a priori idéologiques et assénant des certitudes mal étayées est essentiel et demande un esprit critique que l’on ne peut que souhaiter être inculqué dans nos écoles.

En amont de la pandémie et de la réponse urgente qu’elle appelle en termes de santé publique et de médecine, il y a la problématique écologique dont la pandémie est une des manifestations les plus spectaculaires aujourd’hui. La transmission du virus -et de tant d’autres agents infectieux- de son réservoir animal à vous et nous n’est possible que si des contacts répétés ont lieu entre les animaux et les hommes, si les humains sont suffisamment proches pour que le virus passe d’un individu à l’autre assez souvent pour que l’infection se propage et enfin si les humains sont suffisamment mobiles pour que le virus se répande sur la planète entière. Nos modes de vie sont donc constitutifs des dynamiques qui alimentent la pandémie.

La proximité des humains et des animaux remonte au Néolithique et à l’invention de l’agriculture; c’est aussi le cas de la proximité croissante d’animaux domestiques de même espèce. Mais l’amplification de ces contacts, alimentée par la densité croissante des habitats humains et l’empiètement de ceux-ci sur les zones sauvages, est une évolution bien plus récente. Quant à l’augmentation extraordinairement rapide de la mobilité, elle date de ces dernières décennies. Tous ces éléments ont contribué à la pandémie actuelle. La compréhension de tous ces processus est un préalable pour nous permettre d’agir sur cette pandémie et celles qui ne manqueront pas de lui succéder.

Le regard que nous posons sur les interactions entre le monde viral et la société humaine du fait de la pandémie actuelle nous éclaire sur l’intrication des différents acteurs de la biosphère. Cette intrication inclut la croûte terrestre, les océans et l’atmosphère. Il est en effet possible de mesurer que le bruit sismique a décru à mesure que l’activité humaine diminuait ces dernières semaines. Il est aussi patent que l’air est devenu plus clair au-dessus de nos cités et que la faune marine est plus présente que jamais. C’est une illustration de ce que certains appellent l’Anthropocène, une époque géologique où l’action humaine est une composante essentielle et hautement visible de la planète et un des acteurs de son devenir.

Notons aussi que toute la chaîne d’interactions au sein du vivant, dont la pandémie est une illustration, est dépourvue d’intentions. Le coronavirus ne nous en veut pas. Il n’est pas l’instrument punitif d’une nature offensée par l’arrogance humaine, mais bien une manifestation impersonnelle des enchaînements de causes et d’effets reliant les humains à l’ensemble des processus naturels.

C’est important à relever car on assiste aujourd’hui au retour d’une conception rousseauiste d’une nature sacralisée, harmonieuse et innocente, violentée par une humanité pécheresse. Cela induit une vision moralisatrice dans laquelle l’humanité confrontée à l’énormité de la problématique écologique est appelée à la pénitence et au renoncement: A certains égards, cette attitude est un rappel de la vision d’antan qui considérait les épidémies comme des châtiments dus à la colère divine, qu’il faut apaiser par force processions et prières. Le regard rationnel sur le monde hérité des Lumières et l’essor des sciences qui a suivi sont, on le voit maintenant, autrement plus efficaces que les incantations ou les auto-flagellations des siècles passés pour faire face à la pandémie.

Les événements actuels nous suggèrent plutôt que l’humain, loin d’être pour la nature un vis-à-vis malfaisant ou irresponsable, est une composante de la nature elle-même. Diviser le monde entre humains d’une part et nature ou environnement d’autre part n’est pas une catégorisation fructueuse. Nous devons au contraire considérer nos sociétés comme éléments de l’ensemble de notre planète et influer sur leurs cours en intégrant leurs interactions avec les autres formes du vivant.

La profonde imbrication des éléments de la vie, de la planète et des sociétés implique que les décisions que nous prenons peuvent avoir des conséquences très éloignées de leur champ d’application immédiat. Pour ne prendre qu’un exemple, nos habitudes vestimentaires, pensées pour notre confort et notre élégance, modifient les conditions de vie d’ouvriers au Bengladesh, mais elles touchent encore les fournisseurs de matière première, le coton parfois, produit à grand renfort de pesticides en Amérique, et les transports maritimes. Nos achats de mode touchent donc la société bangladaise, la biodiversité en Amérique et la faune macroscopique et microscopique associée, l’industrie chimique mondiale, le cycle de l’eau dans les régions de production, la consommation et donc l’extraction de pétrole brut pour les transports maritimes et donc la pollution atmosphérique et le climat.

Dans ces conditions nos décisions politiques et économiques doivent être vues non seulement pour leurs conséquences locales et immédiates mais encore dans un cadre beaucoup plus large, voire planétaire. Cette mise en perspective dépasse de loin les capacités de discernement d’un marché libéral. Elle exige l’élaboration d’un cadre et d’un véritable dessein pour la planète dans lesquels ces décisions s’inscrivent, une tâche que nous devons aborder en citoyens du monde, sans considérations d’intérêts particuliers, qu’ils soient économiques, financiers ou nationaux.

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