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La violence domestique, enjeu à haut risque du confinement

Image d'illustration. | KEYSTONE/DPA/Monika Skolimowska

Exceptionnellement, nous avons décidé de mettre cet article à disposition gratuitement tant ce sujet est important dans cette période troublante.

Les mesures mises en place pour lutter contre la propagation du coronavirus bouleversent les familles, désormais enfermées à la maison, sans les soupapes que sont le travail, la crèche et l’école, avec des interactions sociales réduites au minimum. Pour celles qui sont déjà fragiles, le défi est immense. La police, les autorités et professionnels des réseaux d’aide sociale anticipent une hausse des violences domestiques.

Pourquoi on en parle. Le sujet inquiète les autorités de manière palpable, même si elles indiquent pour l’heure ne pas constater d’augmentation des cas. La Confédération a mis en place une task force, coordonnée par le Bureau fédéral de l’égalité entre hommes et femmes, pour suivre l’évolution de la situation, s’assurer que les ressources suffisantes soient disponibles et évaluer la nécessité d’action supplémentaire. Certains cantons ont déjà pris des mesures, comme l’organisation de solutions d’hébergement additionnelles en cas de demande accrue.

Les risques. Béatrice Cortellini, directrice de l’association Aide aux victimes de violence en couple (AVVEC), à Genève, explique:

«La violence conjugale est composée de plusieurs strates, que l’on peut comparer à un escalier: violence verbale, psychologique, physique et, tout en haut, tentative d’homicide. Chaque stress peut faire passer un couple à la marche suivante. Dans les circonstances actuelles, les risques d’arriver plus rapidement à l’échelon supérieur sont élevés.

En Suisse, ce n’est pas dans la rue qu’une femme est le plus en danger, mais à la maison. Plus précisément: à la maison, le dimanche, après 18h, alors que les gens sont les uns sur les autres depuis deux jours et que les enfants fatigués courent dans les pattes des parents. En extrapolant, on peut imaginer l’effet du confinement.»

Les spécialistes indiquent que la précarité économique (les petits métiers sont particulièrement touchés par la crise), la consommation d’alcool ou encore l’isolement social sont également des facteurs de risque de la violence domestique que le confinement amplifie.

Camille Maulini, avocate genevoise active dans la défense des victimes de violences conjugales et sexuelles, relève également que, dans les cas de violence au sein des couples, il existe souvent d’importantes divergences concernant l’éducation des enfants.

«La présence accrue des enfants à la maison va exacerber les tensions. Et cette présence inhabituelle soulève un autre problème: les enfants vont être témoins des violences encore plus que d'habitude.»

La complexité du terrain. Sur le terrain, la prise en charge s’annonce compliquée. Muriel Golay, directrice du Centre genevois de consultation pour les victimes d’infractions LAVI:

«Quitter un contexte violent en étant tout le temps à la maison avec la famille, les enfants qui ne vont pas à l’école, c’est compliqué. En temps normal, les victimes nous contactent plus facilement hors de la présence de leurs proches, sur le chemin du travail, par exemple. Là, il est beaucoup plus difficile d’effectuer des démarches discrètement.»

Même son de cloche du côté d’AVVEC. L’association a remplacé depuis le lundi 16 mars tous ses suivis qui s’effectuent d’habitude en personne par des consultations par téléphone ou vidéoconférence. «Quand tout le monde est sous le même toit, il est évident que cela corse les choses, indique Béatrice Cortellini. Il faut s’organiser pour se parler et mettre en place des stratégies, ce qui peut générer pas mal d’angoisses.»

L’avocate Camille Maulini rencontre déjà ce type de difficultés:

«Nous avons contacté par téléphone toutes les personnes qui avaient un premier rendez-vous annulé en raison du Covid-19, afin d’évaluer l’urgence de leur situation. Plusieurs nous ont dit qu’elles ne pouvaient pas parler. Comment les femmes qui se sentent surveillées jour et nuit vont-elles pouvoir communiquer? De plus, les victimes de violences conjugales ont déjà des difficultés à s’exprimer sur leur situation en temps normal. Pour tisser un lien de confiance, le contact en personne est beaucoup plus efficace que le téléphone, surtout si la personne n’est pas francophone et a besoin d’un interprète.»

Les mesures préventives. Le mot d’ordre, confinés ou non, c’est «sortir de l’isolement». Dans les circonstances actuelles, l’enjeu consiste à trouver des moyens pour y parvenir tout en restant à domicile. Discuter sur Skype avec les amis ou la famille, faire un jeu à quatre par téléphone avec les copains des enfants, continuer de travailler si cela est possible… «Dans beaucoup de situations, cela calme tout le monde de savoir que quelqu’un d’autre entend, indique Béatrice Cortellini. Il est essentiel que d’autres personnes ‘entrent’ dans l’appartement.»

Le message des autorités. Les Cantons et la Confédération ont activement communiqué sur le sujet ces derniers jours. Ils soulignent que le réseau de prise en charge maintient ses activités, malgré les mesures exceptionnelles pour lutter contre le Covid-19, et que les foyers d’urgence, la justice et la police continuent leur travail. Sylvie Durrer, la directrice du Bureau fédéral de l’égalité entre hommes et femmes:

«Nous voulons à tout prix éviter que les femmes pensent que le réseau ne fonctionne pas. Notre message, c’est que la tolérance zéro continue, que nous sommes aux côtés des victimes et qu’il est possible d’agir.»

À Genève, un inspecteur de la police judiciaire (nom connu de la rédaction) ne cache pas son inquiétude. Depuis le début de la quarantaine, il constate une nette augmentation des violences graves. Concernant la violence domestique, il s’attend à une situation tristement inédite sur la durée, les pics étant habituellement ponctuels comme lors des grandes rencontres sportives ou les week-ends suivant la paie du salaire. Il estime que la sensibilisation est encore loin d’être suffisante.

«Il est primordial d’informer sur ce qu’il est en train de se passer, de verbaliser le problème. Tant que l’information ne circulera pas mieux, il continuera d’y avoir des drames. Mais le sujet est tabou et les autorités ne veulent pas inquiéter la population. Rien que le port du masque a d’abord été interdit à la police sous prétexte d’être anxiogène, alors je vous laisse deviner ce que les autorités diront si des plateformes d’aides sociales proposent de sensibiliser à grande échelle sur les risques de violences conjugales et domestiques liées au confinement.»

Les chiffres. Il n’existe aucun chiffre officiel de la violence domestique depuis le début de l’épidémie en provenance des pays plus avancés que la Suisse dans la crise. Seule indication, la directrice de Weiping, une association chinoise de défense de droits des femmes basée à Beijing, citée par la BBC, fait état de trois plus de demandes de victimes en raison du confinement.

Selon les statistiques du Bureau fédéral de l’égalité entre hommes et femmes:

  • En 2018, 18 522 infractions de violence domestique ont été enregistrées.

  • Les infractions les plus fréquentes sont les voies de fait, les menaces, les injures et les lésions corporelles simples.

  • En moyenne, une personne meurt toutes les deux semaines des conséquences de la violence domestique.

  • La Suisse recense en moyenne 50 tentatives d’homicide par an dans le cadre domestique.

  • Ces homicides et tentatives d’homicide touchent en premier lieu les femmes (62,6% des cas), puis les hommes (25,4%), et enfin les enfants (12%).

Avec la collaboration de Lorène Mesot.

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