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Mieux soigner le cœur des femmes est une nécessité pour parvenir à l'égalité en santé

Cette jeune femme manifestait à Lausanne à l'occasion de la grève des femmes en 2019 | Keystone / Jean-Christophe Bott

À l’occasion de la Grève des femmes ce dimanche 14 juin 2020, Heidi.news vous propose de relire cet article gratuitement.

Les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité en Suisse, tant chez les femmes que chez les hommes. Pourtant, les crises cardiaques ont été considérées pendant longtemps comme des maladies d’homme bien que la mortalité cardiovasculaire soit plus importante chez les femmes. Une meilleure reconnaissance des spécificités de sexe et de genre, ainsi que le fait d’en tenir compte dans la prise en charge des accidents cardiovasculaires participeraient à améliorer le pronostic des patientes.

Pourquoi on en parle. Les femmes et les hommes ne sont pas égaux en matière de santé. En cause: des différences biologiques et, parfois, des différences liées aux catégories sociales de genre. Améliorer la qualité des soins nécessite donc une meilleure compréhension et intégration de la dimension du genre et du sexe dans la pratique. Bien que la Suisse accuse un léger retard en la matière, la notion d’approche genrée en médecine gagne de l’importance depuis plusieurs années.

De quoi on parle. Alors que le sexe désigne les différences biologiques entre les hommes et les femmes, le genre désigne les rôles, les identités et les relations sociales associés aux hommes et aux femmes dans une société.

Carole Clair, co-cheffe du département de formation, recherche et innovation à Unisanté, le centre universitaire de médecine générale et santé publique du canton de Vaud:

«Quand nous parlons de genre en santé, il peut s’agir de stéréotypes de genre comme les injonctions qui sont faites par exemple aux hommes de ne pas se signaler s’il y a un problème de dépression ou le fait de moins prendre au sérieux une femme qui se présente avec de la douleur.

Ce qui est intéressant avec le genre, c’est que nous le voyons comme un continuum: plutôt masculin, plutôt neutre ou plutôt féminin. C’est une notion qui change aussi en fonction des périodes et des cultures. La définition n’est pas simple.»


Aujourd’hui, le terme approche genre en médecine regroupe tant les recherches qui concernent à la fois le genre et le sexe que celles qui se concentre sur l’un ou l’autre.

Influence du sexe en matière de maladies cardiovasculaires. Les différences biologiques entre hommes et femmes ne s’arrête pas au système reproductif. Pour preuve: le système cardiovasculaire.

  • Les femmes vont développer des maladies cardiovasculaires, en moyenne, dix ans plus tard que les hommes. Les femmes auraient une protection relative à ce type de maladies notamment grâce aux œstrogènes, des hormones principalement sécrétées par les ovaires, en pré-ménopause.

  • Les femmes ont davantage tendance à avoir des atteintes microvasculaires (au niveau des petits vaisseaux) que les hommes. Des différences physiologiques comme le calibre des artères, plus fins en moyenne chez les hommes que chez les femmes, seraient à l’origine de ces tendances. Cette différence physiopathologique influence notamment le fait que le corps médical détecte plus difficilement les problèmes cardiaques chez les femmes.

  • Lors d’un infarctus, les femmes ont davantage de symptômes dits atypiques. Les symptômes classiques sont des douleurs dans la poitrine qui irradient dans le bras gauche et la mâchoire, un sentiment de serrement dans la poitrine et de la difficulté à respirer.

Les symptômes moins «typiques» sont:

  • des nausées et des sudations,

  • un étourdissement,

  • une gêne dans le thorax,

  • un malaise ou de la fatigue.

Ils sont parfois reconnus plus tardivement, voire attribués à une autre origine comme l’angoisse ou une maladie virale.

Une étude datant de 2013 et réalisée avec une cohorte d’environ 1000 participants âgés de moins de 55 ans montre que 19% des femmes ne présentent pas de douleur à la poitrine lors de l’accident cardiovasculaire contre 13,7% pour les hommes.

Carole Clair:

«Le fait que la fréquence de ces symptômes soit différente est lié au sexe, car ils découlent de différences anatomiques, mais la question est également liée au genre dans le sens que ces symptômes dits atypiques ont été moins étudiés.

En incluant davantage de femmes dans la recherche et dans les études cliniques, nous serions meilleurs pour reconnaître les symptômes et poser les diagnostics.»

Influence du genre en matière de maladies cardiovasculaires.

  • Au niveau de la prise en charge: Selon une étude lausannoise, les hommes ont une probabilité deux à trois fois plus élevée d’être référés à un cardiologue par leur médecin de premiers recours que les femmes. Par ailleurs, une autre étude suisse récente montre un délai de prise en charge de 41 minutes supérieur chez les femmes que chez les hommes entre le moment où ils ressentent les premiers symptômes et commencent les examens médicaux. Enfin, les femmes sont également moins susceptibles d’avoir des examens complémentaires.

Carole Clair:

«La différence de 41 minutes entre les hommes et les femmes peut être attribuée à différents facteurs. Dans cette étude, la majorité du retard était attribué au délai que les femmes mettaient pour appeler les secours à défaut notamment de reconnaître leurs symptômes. La prise en charge était ensuite relativement similaire.

D’autres études ont cependant montré des délais de prise en charge plus importants. Les soignants seraient moins rapides pour faire des investigations. Une conséquence du fait que pendant longtemps, la maladie a été attribuée principalement aux hommes. On n’évoquait peu ou pas ce diagnostic chez les femmes. Même si l’épidémiologie a beaucoup changé, nous sommes encore un petit peu en retard avec les connaissances. Ce type de biais fait que les soignants vont moins rapidement évoquer le diagnostic, voire passer à côté.»

Carole Clair:

«Je pense qu’en faisant de la recherche qui inclut les femmes, les minorités et d’autres ethnies que les Blancs, nous amènerions davantage de qualité et nous assurerions que les traitements ne sont pas efficaces que chez l’homme blanc.

Au niveau de l’enseignement, il faut parvenir à conscientiser les soignants et soignantes aux stéréotypes que nous avons et rendre attentifs les futurs médecins aux connaissances des différences biologiques liées au sexe.»

La chercheuse évoque un biais au niveau de l’apprentissage des étudiants. Par exemple, les échographies cardiaques sont majoritairement effectuées sur les hommes durant la formation universitaire pour des questions pratiques. Il est plus facile de demander à un homme de se mettre torse-nu pour faire l’examen, explique-t-elle.

Un retard. À l’heure actuelle, la Suisse accuse un retard en la matière. Contrairement à la Commission européenne, le Fonds national suisse pour la recherche (FNS) n’impose pas aux chercheurs, lors d’une demande de financement, de préciser comment et pourquoi ils vont inclure des sujets hommes et/ou femmes dans leur recherche, ni d’analyser les différences obtenues.

Un élan. Cependant, au niveau des structures universitaires, l’approche fait son chemin. Un CAS «sex-and gender-specific medicine» débutera au printemps. Il est le fruit d’une collaboration entre les universités de Zurich et de Berne, à laquelle contribue également l’Université de Lausanne et l’unité médecine et genre d’Unisanté.

Fin 2019, les différentes universités de médecine se sont également réunies dans le but de partager et de créer un réseau.

Carole Clair:

«Nous avons observé une super énergie et une belle volonté de collaborer. Chaque université a expliqué comment elle traite ou projette de traiter la question. Différentes initiatives sont en train de se mettre en place au niveau des cursus universitaires.»

Les pistes. Du côté de Lausanne, des cours et séminaires de médecine et genre sont dispensés aux étudiants de médecine. Il leur est notamment proposé de réfléchir, sur la base de cas cliniques, à ce qui serait différent si le patient était une patiente et vice et versa. Ils ont également la possibilité de suivre un cours à option sur les questions LGBTQ et santé.

Carole Clair:

«C’est très difficile de montrer l’impact de l’enseignement sur la pratique médicale, mais des études ont montré que l’instauration d’un protocole précis basé sur les différences hommes/femmes pour la prise en charge de la douleur thoracique aux urgences, par exemple, améliore sensiblement la prise en charge du patient avec un impact sur la mortalité.»

L’unité médecine et genre d’Unisanté vient également d’obtenir un financement du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour leur projet: construire un index de genre propre au domaine de la santé. Cet instrument de mesure sera adapté au contexte suisse, et spécialement applicable à la recherche dans le domaine de la santé.

La nuance. Attention à ne pas croire qu’en matière de genre et de santé, le biais soit toujours en faveur des hommes. Des disparités de prise en charge sont observées en défaveur des hommes notamment en matière de maladies psychiques et d’ostéoporose où les cohortes féminines prédominent dans les recherches cliniques.

Fait glaçant: le taux de suicide était, en 2016, presque trois fois plus élevé chez les hommes. En cause: un accès plus prononcé aux armes à feu et des normes sociales qui poussent la gente masculine à taire son mal-être.

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