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«La seule chose à faire est de paniquer, pour éviter trop de morts en Suisse»

L'avocate genevoise Elka Gouzer adresse cette lettre ouverte aux autorités, qu'elle accuse de complaisance coupable face à la pandémie Covid-19. Pour elle, ralentir la propagation au maximum, pour que les services sanitaires aient une chance de suivre, implique de faire paniquer la population, afin qu’elle arrête de sortir, de minimiser, de croire que ça n’arrive qu’aux autres.

«Pas de panique!» nous répètent nos autorités. Je pense au contraire, qu’il faut paniquer car dans une situation de grand danger comme actuellement, la panique est meilleure conseillère que la complaisance bêta et les paroles lénifiantes dont on nous abreuve.

L’OFSP change de directives de jour en jour et n’ose pas prendre les décisions qui s’imposent (et que l’OMS nous supplie de prendre depuis des semaines). Notre médecin cantonal bagatellise le coronavirus d’une manière que je n’hésite pas à qualifier de coupable.

L’Etat tenu responsable?

Pour ne prendre qu’un exemple: une employée de restaurant est diagnostiquée comme ayant le Covid-19 par le centre de dépistage des HUG, mais n’est pas testée car elle a moins de 65 ans et on ne teste plus les moins de 65 ans sauf s’ils ont une morbidité spécifique. Le gérant du restaurant demande au médecin cantonal s’il doit fermer son restaurant pour 14 jours afin de protéger les autres employés et les clients. Réponse de médecin cantonal (qui n’a pas assisté à la consultation): dès lors qu’il n’y a pas de résultat de test confirmant le Covid-19, cette employée doit être considérée comme ayant une simple grippe et il n’y a pas lieu de prendre la précaution de fermer le restaurant.

J’espère qu’il n’y aura pas de mortalité consécutive à cette prise de position. Mais s’il devait malheureusement y en avoir, il ne faudra pas que le médecin cantonal et l’Etat de Genève, son employeur, s’étonnent d’être recherchés en responsabilité civile, voire pénale.

Pas de distance sociale pour les musiciens

Il y a deux jours, le Conseil d’Etat a annoncé de nouvelles mesures: les manifestations de plus de 100 mais de moins de 1000 personnes sont interdites, sauf pour les théâtres, concerts, cinémas, etc. Pourquoi? Parce que les participants sont assis et peuvent théoriquement respecter une distance sociale suffisante. Et tant pis pour les acteurs et musiciens qui, eux, ne peuvent évidemment pas respecter une distance sociale. Et on oublie la contamination possible du public par les sièges (les virus survivent 12 heures sur le bois et les tissus, apparemment) ou due au fait que tout ce petit monde passe deux heures dans un lieu clos, non ventilé.

Selon les statisticiens, le nombre de malades double tous les 6 jours environ. Nous sommes à 858 cas confirmés ce 12 mars. Ce qui signifie qu’il y aura plus de 600'000 cas d’ici le 12 mai. Faites le calcul vous-même, c’est facile. Si seulement 15 % de ces cas nécessitent des soins hospitaliers, il faudra 90'000 lits réservés pour cette maladie d’ici deux mois. Or nous n’avons pas en Suisse la possibilité de trouver 90'000 lits à la fois pour les seuls malades du Covid-19 (nous disposons de 40'000 lits hospitaliers en Suisse, en tout).

Il faudra choisir qui a le droit de vivre

Nous n’avons pas non plus le personnel médical pour s’occuper de 90'000 personnes gravement malades, voire dans un état critique; nous n’avons pas les habits et masques de protection nécessaires et certainement pas les ventilateurs. Comme déjà en Italie, il faudra trier: décider qui a droit au ventilateur et donc qui a une chance de s’en sortir, et qui il faudra abandonner à son sort. Le crash du système hospitalier suisse parait inévitable; il suffit de regarder ce qui se passe en Italie voisine pour comprendre ce que ça signifie. Et ce n’est pas beau à voir.

La seule chose à faire est de ralentir la propagation au maximum pour que les services sanitaires aient une chance de suivre. Ce qui implique la nécessité de faire paniquer la population, pour qu’elle arrête de sortir, de minimiser, de croire que ça n’arrive qu’aux autres. Ce qui implique d’interdire toutes les réunions non essentielles telles que les manifestations culturelles, sportives, religieuses, familiales, etc., de fermer les restaurants et bars, d’inviter les entreprises à favoriser le travail à domicile, de décourager les sorties de toutes sortes.

Oui, le coût économique sera important et il faudra soutenir les entreprises et personnes impactées, mais il sera moindre que celui qui résultera des demi-mesures actuelles. Et il y aura beaucoup moins de morts.

PS: les mesures drastiques demandées par Elka Gouzer n’ont pas été adoptées. Lisez sa 2e lettre ouverte: Qu’attendons-nous, en Suisse et à Genève, pour entrer en lock-down complet?

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Elka Gouzer est avocate et femme d'affaires. Elle suit de très près l'évolution du coronavirus Covid-19 depuis janvier.

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