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La presse reçoit-elle des injonctions du pouvoir sur les sujets sensibles?

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Pixabay / Thomas Skirde

Une lectrice nous adresse cette question:

«La presse subit-elle des injonctions du gouvernement sur la manière de traiter les sujets sensibles? Si la réponse est non, vous sentez-vous un devoir paternaliste envers vos lecteurs, qui vous pousserait à éviter certains débats pour ne pas "rendre la situation encore plus compliquée qu’elle ne l’est déjà"?»

Mettre le suivi de l’actualité sur pause pour prendre le temps de répondre aux questions que nous posent nos lectrices et nos lecteurs: telle est notre ambition, cette semaine, sur Heidi.news. Mais toujours avec la même intention, celle d’aller au fond des choses, avec expertise et précision.

La réponse d’Yvan Pandelé, journaliste au Flux santé. Chère lectrice, merci de prendre le temps de nous poser la question! Nous lisons beaucoup de commentaires un peu soupçonneux en ce sens, mais il est rare qu’on nous les adresse directement. Nous sommes pourtant ravis d’y répondre. :-) Eh bien non, nous ne recevons pas d’injonctions et nous n’avons pas de téléphone rouge avec le Conseil fédéral. En revanche, nous passons notre temps à nous demander si un sujet vaut la peine d’être abordé. Je développe.

L’indépendance. J’ai appelé Serge Michel, cofondateur et directeur éditorial de Heidi.news, pour lui demander de but en blanc:

«— Dis-moi Serge, on reçoit des injonctions émises en haut lieu?

— Aucune. On est totalement indépendant et si le gouvernement nous donnait des injonctions, on trouverait ça tellement louche qu’on enquêterait dessus.»

Cet échange (faussement formel, vous l’aurez compris) dépeint une réalité: le journaliste est retors et déteste qu’on lui dise comment faire son métier. Je ne peux pas vous garantir que les plumitifs aux ordres n’existent pas – je ne suis pas dans la tête de chaque confrère – mais l’indépendance est au cœur de notre métier, chez Heidi.news comme dans toutes les bonnes rédactions.

Si vous cherchez des pressions et des injonctions, vous trouverez plutôt qu’elles s’exercent sur… nos interlocuteurs. Il n’est pas rare que des consignes circulent en haut lieu pour interdire à des collaborateurs (y compris dans des postes à responsabilité) de parler à la presse, et que des services de communication, dans le privé mais aussi le public, exigent un droit de regard et de relecture exhorbitant sur la moindre parole. C’est un problème récurrent — dont nous serons sans doute amenés à reparler en détail bientôt.

Le paternalisme. J’en viens au cœur de votre question, qui soulève des débats plus intéressants. Sommes-nous paternalistes? Autrement dit, succombons-nous à la tentation de dicter à nos lecteurs ce qu’ils doivent penser? J’espère que non! En revanche:

  • Nous avons vocation à choisir nos sujets, c’est même une partie essentielle de notre métier.

  • Et nous avons la responsabilité de notre couverture, car nous participons à façonner le débat public.

En soutenant Heidi.news, vous autres lecteurs ne nous confiez pas seulement un peu de votre argent (merci), mais aussi un peu de votre confiance (deux fois merci). Et ce, pour établir une hiérarchie de l’information qui ait du sens, pour décider ce qui mérite d’être traité et comment (actualité, témoignage, analyse, entretien, tribune…). En vertu de quoi nous passons notre temps à naviguer entre deux écueils:

  • Fermer le débat public, en ne traitant que des sujets consensuels et en refusant les avis divergents,

  • Servir de porte-voix aux opportunistes ou à la moindre théorie farfelue de passage.

Chaque rédaction, chaque journaliste, choisit où placer le curseur. Mais il doit y avoir un curseur. Parce que nos ressources sont limitées, que votre temps est précieux, et que vous n’avez sans doute pas très envie de lire des affirmations tonitruantes le mardi, l’exact contraire le jeudi, et le surcontraire le samedi. Entre l’ouverture d’esprit et le cynisme, la frontière est mince.

La pandémie accentue cette responsabilité, car les polémiques vont bon train et les enjeux sont vitaux — parfois au sens propre. De même que nous essayons de ne pas vous survendre des traitements, nous préférons souvent passer notre tour sur une information jugée fragile ou fantaisiste plutôt que de lui accorder une importance démesurée. Et la réfuter après coup, si elle finit par faire son chemin dans le débat public. Ce n’est pas du paternalisme, c’est du… journalisme?

Il arrive aussi, en santé surtout, que nos interlocuteurs adoptent eux-mêmes une attitude parternaliste, en calibrant un message qu’ils espèrent nous voir répercuter. C’est le syndrome du médecin se voulant apôtre de santé publique («les vaccins n’ont aucun effet indésirable»), ou de l’officiel qui fuit les ennuis («les recommandations de l’OFSP sont suivies à la lettre»). C’est agaçant mais pas très surprenant: vous savez, rares sont les gens qui parlent à coeur ouvert aux journalistes. Charge à nous de lire entre les lignes, changer d’interlocuteur, revenir à la charge — bref, trier le bon grain de l’ivraie pour vous livrer une information honnête.

Le cœur de Joe et les larmes de Donald. Votre question se poursuit par un cas d’espèce:

«Un exemple flagrant dans votre message du jour: "Que ferons-nous si Biden fait une crise cardiaque?" Jamais dans vos lignes vous n’aviez parlé des faiblesses potentielles du candidat septuagénaire jusque-là. Pourquoi? Il n’est pourtant pas dénué d’aspérités...»

Vous faites référence à l’éditorial du samedi 20 janvier, destiné à ouvrir le grand bal des questions de cette semaine. Celui-ci mentionnait un exemple fictif d’actualité impossible à ignorer: le décès de Joe Biden. Je vous promets que nous n’avons pas d’information confidentielle sur la santé du locataire de la Maison-Blanche! D’après son dossier médical, Joe Biden a quelques troubles du rythme cardiaque – mais qui n’en a pas à 78 ans? Je ne crois pas que ce fait, consultable partout et connu de tous, soit un sujet incontournable pour un journal suisse romand.

Vous évoquez aussi les accusations de fraude électorale émises par Donald Trump, et vous étonnez que nous n’ayons pas donné suite. L’ex-président mentait tellement que les grands journaux américains font des infographies et des statistiques sur la base de ses fausses affirmations… Vous comprendrez que nous ayons un peu de mal à lui accorder du crédit. Mais, là encore, vérifier ces assertions est un travail qui dépasse le champ d’une petite rédaction romande. D’autres l’ont fait.

Le débat sur la pandémie. Vos interrogations portent enfin sur le traitement journalistique de Covid-19.

«Dans la population, les mesures drastiques imposées pour lutter contre le Covid-19 sont remises en questions. Dans la presse: jamais. Et pourtant... est-ce raisonnable de prétériter de la sorte les acteurs des domaines d’activités très impactés ainsi que les jeunes générations en les privant d’une formation universitaire valable et en leur offrant un monde ruiné et psychologiquement cabossé? Les chiffres montrent que les cas mortels de Covid-19 en-dessous de 70 ans sont peu nombreux et en-dessous de 50 ans quasi inexistants. Serait-il possible pour la presse d’amener le débat sur la cohérence et le bien-fondé des mesures sanitaires qui nous enchaînent?»

C’est un questionnement sans fin, mais je voudrais faire valoir quelques points. La «presse» n’existe pas vraiment, il n’y a que des médias – chacun avec sa ligne éditoriale. De par ses thématiques d’élection, Heidi.news est marquée par une culture forte de journalisme scientifique, qui tend à mettre l’accent sur les faits, les avis d’experts, l’analyse et les controverses scientifiques. Des formats où la matière est dense et chaque affirmation, pesée.

Or, l’immense majorité des personnes avec qui nous discutons dans ce cadre estiment que les mesures sont globalement incontournables, au vu de la situation. Notre couverture reflète pour bonne part cet état de fait.Vous trouverez donc souvent les sujets de castagne en filigrane dans nos articles, et beaucoup moins souvent dans nos titres.

Mais n’exagérons rien: il existe une place pour les opinions et les prises de position franches chez Heidi.news. Y compris dans nos rangs, lorsque nous nous interrogeons sur l’impact des mesures de santé publique, le peu d’empressement de Berne à mettre la main au porte-monnaie, l’immixtion des autorités dans la sphère privée ou les manquements de la riposte sanitaire, ou encore lorsque le fédéralisme fait s’arracher les cheveux à notre responsable santé. Je vous invite à fouiller dans les archives, en attendant le prochain coup de gueule!

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