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La confiance et le vaccin

Thierry Courvoisier

L'astrophysicien Thierry Courvoisier est professeur émérite de l'Université de Genève et ancien président de l'Académie suisse des sciences naturelles (2012-2015) et des Académies suisses des sciences. Il a aussi été président de l'European Academies Science Advisory Council (EASAC) jusqu'à 2019.

Une fraction non négligeable de nos contemporains envisage de refuser de se faire vacciner contre la Covid ces prochains mois. Parmi ceux-ci, on trouve des anti-vaccins de longue date, mais  aussi un certain nombre de membres du personnel médical en prise directe avec la maladie, les traitements lourds qu’elle requiert pour certains, voire les problèmes d’évacuation des cadavres de ceux qui n’ont pu être sauvés. Ces personnes ne sont en aucun cas dans la tranche de population qui met en doute la réalité de la maladie et refusera le vaccin en niant la réalité à la pandémie qui empoisonne la vie de nos sociétés. Ces personnes ne sont pas non plus à compter parmi celles qui ignorent les bénéfices de la vaccination en général. Leur refus est à chercher ailleurs.

Au fil des dernières décennies les inégalités se sont creusées au sein de nos sociétés tant occidentales qu’à travers le monde. Les plus riches se sont enrichis alors que les travailleurs n’ont pas vu leur niveau de vie s’apprécier notablement. Cette évolution s’est poursuivie et renforcée au fil de l’année écoulée: Une part des fonds considérables que les Etats ont dégagés pour combattre les conséquences de la pandémie est venue enrichir les plus riches, alors que les personnes faibles des sociétés se sont trouvées dans des situations parfois dramatiques.

Les gouvernements ont pris au fil de l’année nombre de décisions ayant un impact lourd sur la vie et le revenu de nos contemporains. Les autorités à tous les niveaux ont été soumises à de multiples et intenses pressions de groupes représentant des intérêts immédiats particuliers. Il fut dès lors fort difficile de prendre suffisamment en considération les recommandations de la communauté scientifique, même lorsque celles-ci prennent en compte les intérêts économiques des sociétés. Les positions scientifiques traitent en effet de la pandémie et des mesures sanitaires qui s’imposent, mais incluent souvent  des considérations économiques dont le but est de  minimiser l’impact global de la pandémie sur une échelle de temps de plusieurs mois ou années. Ces positions sont en principe, mais aussi en réalité, libres d’intérêts particuliers et ne bénéficient pas de lobbys puissants pour s’imposer aux plus hauts niveaux de décision.

Les Etats ont relativement largement ouvert les cordons de la bourse et, au moins lors de la première vague, agi avec célérité. Il n’en reste pas moins que le dédommagement des plus faibles, de ceux qui n’ont que peu de poids en terme de lobby, ont été trop longtemps laissés dans leurs difficultés. L’Etat a ainsi failli dans son rôle d’incarnation de la société dans son ensemble et s’est laissé devenir pour nombre d’entre nous un corps étranger. Il y a «nous», la population dans son ensemble, et «eux», les cercles gouvernants et la haute économie et finance. En corollaire, la dette publique et donc l’impôt n’est alors pas vu comme une solidarité de l’ensemble de la société, mais comme un outil manié par «eux» pour promouvoir une forme de société qui «les» sert.

Le personnel médical, mais aussi d’autres acteurs essentiels au fonctionnement de la société, les enseignants, les personnes en charge des services techniques et de voirie, le personnel de sécurité, ont été particulièrement touchés par l’écart entre «eux» et «nous». Ils ont mis en évidence combien la précarité du système de santé est due à des restrictions budgétaires sur des décennies; ils ont décrit leurs conditions de travail et les salaires qui sont les leurs. Tous nous avons pu constater que des tâches essentielles au bon fonctionnement de la société sont effectuées par un personnel compétent, dévoué et mal considéré. Tous ces acteurs ont été applaudis au fil des mois du printemps, mais rien n’a été fait pour prendre leur peine en considération autrement que par des paroles lénifiantes.  L’Etat de Genève a même été jusqu’à proposer de réduire les salaires de ces catégories d’employés, comme ceux des autres -une mesure à la limite de la grossièreté dans ces circonstances-.  La frustration induite par ce manque d’action concrète de la part de nos autorités envers le personnel médical, entre autre, aura sans nul doute ajouté à la défiance de beaucoup envers l’Etat en général.

Ces considérations correspondent dans une mesure certaine à la réalité. L’histoire et les économistes les évalueront quantitativement,  quand le recul nécessaire sera possible. Ils établiront aussi les responsabilités des uns et des autres. D’une certaine manière, cependant, il est irrelevant maintenant de connaître le détail de ces réalités; il suffit que la perception des processus de décisions, des décisions elles-même et des jeux de pouvoir soit telle que nous l’avons décrite ici pour que la confiance de la population envers leurs représentants et autorités soit sérieusement ébranlée et que les politiques suivies perdent la crédibilité essentielle à leur efficacité.

Cette analyse porte sur toutes les politiques mises en œuvre ces derniers mois. Il faut ajouter encore la perception plus ou moins réelle que l’industrie pharmaceutique s’enrichit indûment en produisant médicaments et vaccins, ce que suggère le cours des actions des producteurs de vaccins, pour que la défiance envers la politique de vaccination soit encore plus vive que celle que suscite d’autres aspects de la politique sanitaire et économique présente. C’est cette défiance ajoutée à la frustration de beaucoup dans de grands pans de la société qui induit une résistance à la vaccination jusque dans des cercles qui dépendent de manière vitale de son application généralisée.

Il est nécessaire pour sortir par le haut de la crise que nous vivons que nos autorités et les milieux économiques retrouvent la confiance de la population. Ceci ne pourra que passer par des politiques vues et comprises comme indépendantes de groupes de pression représentant des intérêts particuliers et, très probablement, par des efforts concrets en vue réduire les inégalités dans nos sociétés tant occidentales qu’au travers du monde. Nous ne viendrons à bout des enjeux que nous percevons pour les décennies à venir que  si nos processus de décisions retrouvent la confiance de la plus grande majorité des populations.

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