L'humour de confinement: à qui le privilège de la blague en temps de pandémie?

Mélanie-Evely Pétrémont

Après des études en sociologie à l'Université de Genève et de philosophie à l'Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, Mélanie-Evely Pétrémont est doctorante et assistante d'enseignement au département de géographie et environnement de l'Université de Genève. Dans le cadre de sa recherche, elle s'intéresse à l'humour, son potentiel subversif et la manière dont les Afro-européens le mobilisent pour rendre compte de leur vécu du racisme au quotidien. Suite à ce qu'elle a observé pendant le confinement, elle a proposé ce texte à Heidi.news.

Depuis que les universités suisses ont décidé du passage au télétravail le 16 mars dernier, j'enseigne à distance. Comme la plupart de mes collègues, je suis confinée. Dès le premier jour, mes collègues et moi-même avons commencé à partager des vidéos humoristiques sur nos groupes WhatsApp. J'ai ri, partagé la plupart de ces vidéos. Au bout de quelques semaines, je ne les transmettais plus. Et aujourd'hui, je ne ris plus du tout. Et je me demande de quoi ce rire est le nom.

Ce texte interroge le privilège de ce que je nomme ici l’«humour de confinement», ou le fait de rire depuis chez soi en temps de pandémie du Covid-19. J'y questionne également ma responsabilité de chercheuse académique face à la surreprésentation des non-Blanc·he·s parmi les victimes de la pandémie.

Rire pour aller bien quand ça va mal?

A l'heure de la pandémie du Covid-19, le nombre de blagues et vidéos humoristiques explose sur les réseaux sociaux. Le vécu du confinement y occupe une place majeure. Les blagues portent sur la parodie des règles sanitaires officielles à la conciliation entre vie de famille et télétravail, en passant par l'aliénation causée par le manque de contacts sociaux prolongés.

Dans la plupart des cas, ces blagues et vidéos comiques sont écrites à la première personne, sous la forme de «punchlines» telles que: «Bientôt nous devrons aller chasser pour manger et je ne sais même pas où vivent les lasagnes» ou «Ce n'est pas parce que je me suis lancée dans la saison 1 des ‘Feux de l'amour’ que je suis pessimiste».

Quant aux vidéos, elles sont «faites maison» (c'est le cas de le dire), éditées sur des téléphones portables et partagées sur les réseaux sociaux. En voici quelques exemples:

  • L'autrice d'une vidéo filme ses voisins de l'immeuble d'en face. Campés sur leur balcon au premier étage, ils font descendre un chien pendu à sa laisse jusqu'au sol, où il fait ses besoins avant d'être remonté par la laisse.

  • Dans une compilation de 21 vidéos correspondant à autant de jours de confinement (formant une série où chaque situation correspond à un jour), un grand-père danse seul dans son salon avec la gestuelle d'un jeune homme en boîte de nuit (jour 1); une ménagère danse sur du hip hop, en actionnant les rouages de la porte du four comme s'il s'agissait d'une boîte à rythme (jour 14) provoquant la honte chez sa fille adolescente. Beaucoup de ces vidéos mettent en scène des enfants, ou des animaux. On rit de voir un comportement d'adulte chez un enfant, soit parce qu'il n'est pas conscient d'avoir un comportement d'adulte, soit parce qu'il n'a pas encore intériorisé la norme sociale ou le tabou qui interdit ce comportement. Lorsqu'une petite fille (jour 3) se met en joue avec son pistolet à eau et paraît se suicider, comme si, à la manière d'un adulte, elle vivait une dépression en raison du confinement au point d'avoir envie d'en finir. Idem pour un petit garçon (jour 5) qui littéralement, se tape la tête contre les murs. Ou quand un chien prend la place d'un humain en jouant du piano et hurlant à la mort comme s'il chantait, faisant danser un enfant à côté de lui (jour 15). Une autre grande thématique qui se dégage de ces vidéos est la mise en scène d'une inventivité «pour elle-même» que produirait l'ennui prolongé. Par exemple, quand un confiné propulse un CD dans un lecteur avec une batte de golf (jour 9) ou qu'une ampoule est vissée dans son culot à l'aide d'un drone téléguidé (jour 10). A l'inverse d'une inventivité de circonstance, l'inflexibilité des comportements habituels est également très utilisée comme ressort comique. Une vidéo montre un homme coupant le gazon dans son jardin à l'aide d'une paire de ciseaux et d'un peigne comme s'il s'agissait de cheveux (jour 7), un homme trinque avec son reflet décuplé par les miroirs de son ascenseur, comme s'il s'agissait  d'amis, un autre attise le feu d'un barbecue à l'écran de son poste de télévision (jour 8); semblable à un autre, également devant son poste, lançant des graines aux pigeons, alors qu'une femme joue au morpion avec son chat bien présent et qu'un homme déguisé en tigre court après son chien qui lui-même court après le chat dans son salon. Ces éléments humoristiques deviennent des mèmes à force de réplique et de diffusion sur les réseaux sociaux.

Les médias commentent largement ce phénomène en le qualifiant de réponse résiliente face à la pandémie. «Alors que l'épidémie de coronavirus nous oblige au confinement, mieux vaut rire de la situation plutôt que de se lamenter», peut-on lire sur un site comme AuFeminin. Rire permettrait de réduire l'angoisse, mettre à distante l'évènement effrayant, se distraire, maintenir les liens sociaux. La capacité de faire face à la situation en se montrant créatif est valorisé socialement. A en croire les médias, le confinement offrirait les conditions idéales pour booster la créativité sur internet, et la production des mèmes humoristiques en serait une forme.

Le rire positif à l'ère du capitalisme tardif

Selon Michael Billig (2005), le sens de l'humour est une des grandes valeurs des sociétés capitalistes. Rire serait non seulement bon pour la santé, il contribuerait aux bonnes relations humaines et à une meilleure rentabilité économique. Il faudrait savoir rire dans les situations difficiles, faire des blagues dans les relations hiérarchiques, rire pour accepter les inégalités. Une personne qui n'a pas de sens de l'humour est mal vue, car elle serait peu résiliente, peu flexible dans les relations de travail, trop pessimiste face aux problèmes du monde. De fait, il n'est pas rare de voir un·e supérieur·e hiérarchique avoir recours à l'humour pour relever une erreur de son employé·e. L'humour permet dans ces cas de minimiser l'autorité d'un ordre et lisser les rapports de pouvoir structurant la relation hiérarchique tout en disciplinant les subordonné·e·s. Cette approche occidentale de l'humour disciplinaire pour le maintien d'un ordre social se forge au 17e siècle dans le courant philosophique du positivisme idéaliste qui soutient que nous rions soit pour nous sentir supérieur·e·s aux autres, voire à soi-même dans certains cas (c'est le cas de l'autodérision), soit pour mettre à distance l'anormal. Ces deux fonctions du rire ne s'excluent pas. Combinées, elles produisent une injonction disciplinaire et font reposer le succès et l'échec du bien-être social sur l'individu. Ce positivisme aussi qualifié de "souriant" («smiling positivism») est renforcé à l'ère du capitalisme tardif (Billig, 2005). Dans un monde en pleine crise pandémique, aller bien dépendrait de la capacité de résilience des individus. L'humour de confinement est l'expression de ce positivisme souriant.

Refuser le rire, être une rabat-joie

Face à cet enthousiasme, il me semble important de rappeler à quel point la créativité et la résilience de cet humour de confinement sont l'apanage d'une minorité. Qui produit et consomme cet humour de confinement? C'est bien simple, celles et ceux qui sont confinés, à savoir celles et ceux qui ont le privilège de l'être. A savoir, celles et ceux qui bénéficient d'un logement, d'eau courante, des conditions matérielles d'existence qui permettent la distance sociale nécessaire pour ne pas être contaminé et de «se laver les mains». A savoir, celles et ceux qui sont en télétravail et qui ne sont pas obligé·e·s de prendre des transports publics et de continuer à travailler parfois sans protection pour survivre en ces temps de pandémie. Celles et ceux qui ont le luxe de s'ennuyer de passer le temps en attendant que les choses reviennent à la normale. Il est évident que rire dans ces conditions reste un privilège de celles et ceux qui, le temps de la blague, se rappellent le caractère temporaire de la suspension de la normalité.

Les plus exposé·e·s au Covid-19 sont les caissières, le personnel soignant et de voirie, les travailleuses et travailleurs précarisé·e·s dans des secteurs très souvent féminins (soins aux personnes et vente) qui continuent de se rendre sur le lieu de travail au bénéfice de contrats parfois précaires en transports publics. Les plus à risque de contracter la maladie sont celles et ceux qui ont un mauvais état général de santé, d'obésité et de diabète qui sont des pathologies prévalentes chez les classes populaires non-blanches. Aux Etats-Unis, les Noir·e·s sont surreprésenté·e·s parmi les victimes de la pandémie. L'exemple de Chicago, où les premiers chiffres diffusés en avril ont révélé que 70% des victimes de la maladie sont noir·e·s alors qu'ils ne représentent que 30% de la population de la ville est effrayant. Du côté européen, les chiffres sont semblables, une récente étude révèle que le Covid-19 tue trois fois plus les Noir·e·s que les Blanc·he·s en Grande-Bretagne. Or, bien que la race soit un facteur déterminant dans les disparités face à la mortalité au Covid-19, elle est négligée ou occultée en raison du racisme structurel. Au Brésil, la saisie d'information de la catégorie ethno-raciale des malades est obligatoire dans les hôpitaux. Pourtant, depuis le début de la pandémie, ce champ est la plupart du temps laissé vide dans les formulaire d'admission, occultant le fait que l'écrasante majorité des victimes sont noires, au point que des militant·e·s pour la défense des minorités ont fait pression pour que le tribunal fédéral de Rio de Janeiro adopte un arrêt rendant obligatoire la saisie des données ethno-raciales des victimes de la maladie depuis le 4 mai. Le déni de la surmortalité des Noir·e·s est encore plus fort dans les contextes «colorblind» ne produisant [pas de statistiques ethno-raciales](https://theconversation.com/coronavirus-discriminates-against-black-lives-through-surveillance-policing-and-the- absence-of-health-data-135906), comme de nombreux pays européens ou le Canada.

De quoi (ou qui) l'humour de confinement est-il le nom?

Depuis ma position d'assistante d'enseignement et doctorante jouissant des privilèges relatifs de travailleuse précaire au sein d'une institution académique, j'ai pu entendre de nombreux·ses voix de chercheuses et chercheurs, la plupart jouissant de contrat stables, déclarer que la pandémie de Covid-19 était une «opportunité pour les sciences humaines». Autrement dit, il faudrait presque se réjouir des effets sociaux et économiques exceptionnels accompagnant la pandémie car ils apportent matière à analyse. Quelle signification doit prendre cette injonction pour quelqu'un qui comme moi, travaille sur l'humour et le racisme vécu par les personnes noires en Europe? J'ai pu constater grâce à l'apparition du rire de confinement à quel point rire était un privilège. La pandémie exacerbe les inégalités de classe, de genre et de race au point qu'il devient indécent d'être aveuglé·e par l'idéologie du positivisme souriant célébrant la résilience et la créativité offerte par le confinement. Dans ce contexte, l'universitaire féministe Sara Ahmed (2017) nous offre une belle alternative pour une éthique de la recherche académique, qui consiste à «reconnaître et attester des inégalités qui existent», en assumant d'être un·e rabat-joie («killyjoy»). A l'heure où l'on célèbre le déconfinement, cela revient à nommer le privilège du rire en temps de catastrophe tant que les femmes* non-Blanches pauvres, à savoir la majorité de la population mondiale, continueront de mourir par millions à cause des inégalités à l'ère du capitalisme tardif.

* J’utilise le mot femme avec astérisque pour désigner une catégorie inclusive et non-binaire de personnes s'identifiant au genre féminin.

Références:

Ahmed, Sara (2017). Living a feminist life. Duke University Press, Durham and London.

Billig, Michael (2005). Laughter and ridicule. Towards a social critique of humour. Sage Publication