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Je n'ai pas peur du coronavirus et la science-fiction y est pour beaucoup

Annick Chevillot

Ma semaine a été complètement folle! Mais je n’ai pas perdu la tête. Enfin, je crois. Le Covid-19 est entré dans ma vie le 31 décembre 2019 et n’a plus quitté mon quotidien depuis, ce qui est normal puisque je suis responsable du Flux Santé chez Heidi.news. Mais l’annonce mardi du premier cas en Suisse a bouleversé ma vie... professionnelle. Les conférences de presse se sont intensifiées jusqu’à atteindre leur paroxysme ce vendredi: le Conseil fédéral, les cantons de Vaud et Fribourg, l’OMS, les organisateurs de manifestations publiques. Ma vie se résume désormais à un drôle de sigle: Covid-19.

Je sens la panique monter. Pas chez moi, mais dans la population. En surface, tout est calme: dans le train qui me transporte de Lausanne à Genève, rien d’anormal. Dans les faits, ça grenouille, ça s’émeut, ça prend peur. Les magasins vendent beaucoup de conserves, de pâtes, de riz, de farine, d’eau en bouteille. Les gens se préparent à affronter le pire. Mon frigo est vide! Pas eu le temps de faire les courses depuis une semaine. Il doit rester quelques pommes au fond du bac et une… Corona, à boire ce soir.

Je m’interroge. Pourquoi cette montée de fièvre ne me fait pas paniquer? Qu’est-ce qui se passe chez moi pour que je ne ressente pas le besoin de faire des réserves de guerre et pourquoi j’observe, mi-amusée, mi-inquiète, mes congénères céder à ce sentiment irrationnel?

Et, surtout, pourquoi la peur du virus génère-t-elle un tel sentiment de panique chez les autres? Parce qu’entre réalité et fiction, tout est fait pour que la Suisse (et une partie du monde avec) fasse ce qu’elle sait faire de mieux. A savoir se replier sur elle-même, avec ces convictions chevillées au corps: soyons survivalistes, cédons aux sirènes des collapsologues (lisez notre Exploration sur ce sujet, c’est édifiant).

Rarement assez réaliste

Avoir peur d’un virus tueur, c’est normal. Céder à la panique, un peu moins, comme le résume parfaitement le professeur d’économie Alexandre Delaigue dans ce tweet. Mais cet affolement est entretenu dans notre imaginaire par une production prolifique d’œuvres littéraires, artistiques, cinématographiques et télévisuelles. C’est qu’en temps de paix et de calme «virologique», on aime bien jouer à se faire peur en s’abreuvant d’histoires à faire des insomnies. Moi la première! Un de mes livres de chevet, quand j’étais jeune, avait pour titre «La Peste». En prenant de l’âge, j’ai développé un goût prononcé pour la littérature de science-fiction avec une prédilection pour les histoires racontant un futur utopique assez sombre (Aldous Huxley, Ray Bradbury, Harry Harrison, George Orwell, Philip K. Dick) et pour les bandes dessinées de S-F, dont le récent «Walking Dead».

La science-fiction est un terrain fertile pour ce genre d’histoires, mais elles sont rarement assez réalistes pour alimenter l’angoisse. Même si le récent «Life - origine inconnue», de Daniel Espinosa, m’a marquée avec son agent infectieux qui se transforme rapidement en bête tueuse et décime l’équipage de la station spatiale internationale.

Ces dix dernières années, films, séries TV, jeux vidéos, romans pour ados et adultes, ont alimenté notre peur du virus pour en faire de véritables shoots d’angoisse, réalistes et réguliers. En faire la liste serait fastidieux, mais je retiens quelques bijoux du genre.

  • La série Netflix; «The Rain», qui raconte l’histoire de Simone et Rasmus, sœur et frère, enfermés dans un bunker parce que la pluie tue les humains.
  • Les films «10 Cloverfield Lane», qui raconte le réveil dans une cave d’une jeune femme croyant avoir été kidnappée, mais qui aurait échappé à un agent mortel, et «Contagion», qui raconte l’explosion d’une pandémie mondiale, la course effrénée pour trouver un vaccin, la chasse au patient zéro d’une doctoresse de l’OMS, les morts en pagaille qui sapent les fondements de la société et un blogueur complotiste.
  • Les jeux vidéos «Plague Inc», qui permet de simuler la propagation d’un virus dans le monde (retiré de l’App Store chinois cette semaine), et «The Last of Us», qui décrit un monde décimé par une pandémie provoquée par un champignon.
  • Les romans «L’Année du lion», de Deon Meyer, qui raconte les tentatives de créer une nouvelle société après que le monde a été décimé à 90% par une épidémie, et «Station Eleven», d’Emily St. John Mandel, avec l’effondrement rapide de notre monde suite à une épidémie et notre dépendance aux outils numériques qu’il révèle.

Ces dystopies récentes entretiennent, pour celles et ceux qui y ont goûté, l’angoisse de la maladie globalisée tuant tout ou presque sur son passage. Si elles fonctionnent bien dans leur mission d’agents anxiogènes, c’est qu’elles surfent sur un registre floutant la barrière entre vrai et faux, information et intox, risque et danger. Cette incapacité à distinguer la fiction de la réalité conditionne en partie notre cerveau à sur-réagir.

Pour ma part, elles m’aident à mieux comprendre ma résistance à ce «virus» qu’est la panique. Mon métier, journaliste, m’impose un devoir de réalité où la fiction n’a pas sa place. En me frottant régulièrement à ces productions affolantes et révélatrices des pires penchants humains, j’ai dû développer une forme d’immunité au stress généré par la potentialité du pire. Et ma mission de journaliste est peut-être de transmettre cette immunité, cette obsession de faire la différence entre fiction et réalité.

Bon, je vous laisse, il faut que je remplisse le frigo.

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