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«Je ne voulais pas que ma mère avale de la Javel»

Fragment de visage de reine égyptienne (entre 1353 et 1336 av. J.-C.). | Metropolitan Museum of Art Collection

Ils ne sont ni malades ni soignants et pourtant, les troubles bipolaires, la schizophrénie et la dépression sont leur quotidien. Les enfants de personnes atteintes de maladie mentale sont nombreux, mais rarement pris en considération, bien que des projets se mettent petit à petit en place. Un d'eux, devenu adulte, se souvient.

«Le jour de mes huit ans, fiasco. Ma mère a mis le feu à la cuisine, les pompiers ont dû intervenir. Aux fêtes de Noël, elle demandait aux invités de se peser avant d’entrer. Et je ne compte pas les fois où, à 12 ans, j’ai pris mon vélo et arpenté la ville, la peur au ventre, sans savoir dans quel état j’allais la retrouver.»

Les dégâts causés par la maladie mentale, Florian les connaît par cœur. Ils ont déchiré sa famille et l’ont propulsé dans le milieu complexe de la psychiatrie très jeune. Parce que la mère de Florian est malade. Au fil des années, elle s’est vu diagnostiquer, tour à tour, des troubles bipolaires, anxieux, dépressifs, paranoïaques et schizophréniques. Peu importe les termes: pour Florian, cette maladie c’est «un trou noir, une chape de plomb, ce qui a façonné ma vie».

Sous les radars des soignants et travailleurs sociaux, Florian et sa sœur ont lutté durant toute leur jeunesse pour maintenir leur famille hors de l’eau. Aujourd’hui, à 37 ans, le Genevois a décidé de monter un collectif d’entraide pour les enfants de personnes souffrant de troubles psychiques, et choisi de prendre la parole pour dénoncer l’isolement dont souffrent ces jeunes. Il raconte:

«Je suis né à Genève en 1984. Je ne peux pas décrire comment j’ai découvert la maladie de ma mère, car elle était dans une période de décompensation quand je suis né. Sa maladie mentale a été mon quotidien depuis ma naissance, c’est ma normalité.»

Explosion familiale

«J’ai peu de souvenirs des premières crises de ma mère. Je pense que mon père les a dissimulées le plus possible. Petits, nous sentions qu’il y avait un malaise à la maison sans pouvoir mettre le doigt dessus.

Quand nous avions des invités à la maison, ça n’allait jamais. Elle parlait toute seule sans aucune cohérence, avait des lubies… Je l’ai vue dans des états que vous n’imaginez pas. Il y avait des phases où elle ne se nourrissait plus, ne parlait plus, bavait…

C’était trop pour mon père. Nous avons senti qu’il avait honte. Il est issu d’une famille nombreuse et d’un milieu rural, plutôt rude. Il n’était pas armé pour affronter la maladie de sa femme. Il s’est séparé de ma mère, mais le processus a été très long et compliqué. Le divorce a été prononcé quand j’avais 13 ans. Avant cela, il est parti vivre en studio, avant d’inverser avec ma mère et de revenir à la maison afin d’avoir notre garde la semaine.

Je détestais aller chez ma mère le week-end. C’était une bulle de folie. Elle ne pouvait pas nous faire à manger alors elle nous emmenait au restaurant. C’était horrible, elle parlait toute seule en face de moi devant tout le monde. Je lui donnais des coups de pieds sous la table.

Quand j’étais chez mon père, j’étais en colère contre moi-même de ne pas être avec ma mère et de savoir qu’elle était sûrement enfermée chez elle toute seule. Mais quand j’étais chez ma mère, je ne voulais qu’une chose: rentrer chez mon père.

Au téléphone, c’était pareil. Quand je l’appelais rien n’allait, elle nous faisait peur. Mais si elle ne décrochait pas, nous pensions qu’elle était morte. Au début de mon adolescence, elle disparaissait sans donner de nouvelles, je prenais mon vélo et allais la chercher en ville, terrorisé.

Mon père, de son côté, traversait dépression sur dépression. Il voyait son ex-femme partir dans le décor et devait prendre soin de deux enfants. C’était trop.

Ma sœur a été ma plus grande ressource dans la vie. Je ne sais pas comment j’aurais tenu sans elle. Je me rappelle dormir dans son lit à 8 ans, elle me rassurait beaucoup. A l’adolescence, quand elle a commencé à s’extirper de tout ce bazar, je lui en ai beaucoup voulu. Je me suis senti à nouveau abandonné. On s’est dit plusieurs fois, une fois adultes, la chance que nous avons eue d’avoir été là l’un pour l’autre.»

Se sentir disparaître

«Avec le recul, je vois que mon enfance n’a pas existé. Plus que les tâches que j’ai effectuées pour aider le noyau familial, la difficulté, c’était l’extrême vigilance dont il fallait toujours faire preuve. Le problème, ce n’est pas de passer la serpillière, c’est de devoir avoir un œil constant sur sa mère pour ne pas qu’elle fasse de connerie.

Je me rappelle très bien l’avoir invitée à jouer aux Lego dans ma chambre petit, parce que je sentais qu’elle partait en vrille et que je ne voulais pas que la situation s’envenime avec mon père. Je ne voulais pas qu’elle joue avec moi, je voulais juste la canaliser et pas qu’elle aille boire de l’eau de Javel.

Il y a eu les hospitalisations, les tentatives de suicide, les engueulades, et au milieu de tout ça, je me suis complètement effacé. Quelle place me restait-il pour exprimer mes envies, mes angoisses? Tout tournait autour de la maladie de ma mère. Je n’avais pas de place, et même, je ne m’y autorisais pas. Quand tout va mal, en quoi ça importe les états d’âme d’un môme?»

Sans filet

«Ce que j’ai vécu est difficilement compréhensible. Il y a eu des hospitalisations de plusieurs mois en psychiatrie à Belle-Idée. En tant qu’enfants de patients, nous n’avons jamais eu personne qui prenne le temps de s’enquérir de notre santé et de savoir comment nous traversions cela.

Nous nous demandons encore aujourd’hui comment nous avons pu passer à ce point entre les mailles du filet. Je n’allais pas à l’école pendant des semaines, je ne dormais plus. Bien sûr que j’ai vu des conseillers scolaires et des psychologues. Mon comportement en classe était catastrophique et je manquais tellement d’heures de cours. Mais jamais il n’y a eu de suivi global de ma situation familiale.

Et il faut dire aussi que je ne leur ai pas facilité la tâche. Jamais je n’ai eu le courage de dire que ça n’allait pas chez moi. Je ne voulais surtout pas que quelqu’un vienne mettre le nez dans nos affaires.»

Panique à l’hôpital

«J’ai toujours eu une sorte de rage contre le système hospitalier et les services de psychiatrie. J’ai vécu des choses ahurissantes. Je sais que les choses ont évolué et c’est vraiment pour le mieux, mais il reste encore tant à faire.

Petit, quand je voulais appeler ma mère à Belle-Idée, les infirmières me donnaient le numéro de la cabine téléphonique accessible à tous les patients. Les gens qui décrochaient n’étaient pas ma mère et rarement cohérents. Déjà que c’était un exercice extrêmement compliqué d’appeler en sachant que la conversation allait être très dure, imaginez quand, avant de parler à votre mère, vous avez plusieurs patients en décompensation totale au bout du fil.

Je me rappelle de la détresse psychologique et émotionnelle qui accompagnaient les visites à l’hôpital. Je sortais en pleurant. Un jour, une infirmière m’a demandé froidement pourquoi je pleurais. Evidemment que je parle avec mes souvenirs d’enfant, mais est-ce que c’est normal d’en arriver là?

En plus, ma mère me racontait à quel point l’hôpital était horrible et je voyais l’effet des traitements. D’ailleurs, peu importe les traitements, tout ce que je voulais c’était qu’on me rende ma mère, et ça aucun médecin ne peut le faire.

Pour moi, c’était nous deux, dans notre bulle, contre le reste du monde. Je sais que j’y ai laissé des plumes. En grandissant, j’ai dit plusieurs fois aux soignants que c’est moi qu’ils allaient bientôt devoir accueillir dans leur service.»

Des fleurs et une porte de sortie

«Je ne sais pas par quel miracle j’ai fini ma scolarité obligatoire. Je pense que ce qui m’a vraiment sauvé, c’est que j’ai trouvé un apprentissage qui m’a beaucoup plu, dans l’horticulture. Plus que le métier, c’était les collègues qui m’ont fait du bien. J’ai découvert un cadre posé, des adultes stables. Je pense que ça m’a vraiment guidé. Tant et si bien que j’ai fait trois apprentissages de suite. Une sorte de revanche. Je suis toujours assez complexé par mes lacunes scolaires, mais je vois qu’elles s’estompent de plus en plus.

Actuellement, je suis en reconversion professionnelle et j’étudie à la Haute école de travail social. Le premier jour, on m’a demandé pourquoi j’avais choisi cette voie. Ma réponse spontanée a été «pour donner un sens à mon passé». Je sais bien qu’il ne faut pas se guérir à travers l’aide qu’on apporte aux autres et que ces métiers on ne les fait pas pour soi, mais j’ai envie de dire “Je fais du mieux que je peux”. Je ne veux pas cibler ma carrière autour de la question des proches aidants et de la maladie mentale, mais je suis sûr que j’ai des ressources à utiliser à des fins professionnelles grâce à ce que j’ai vécu.»

Tracer sa route

«Concernant ma relation avec ma mère, le chemin a été très long. Cyclique, aussi. La colère monte, je coupe les ponts, je culpabilise, je reprends contact, je retrouve ma colère, et ainsi de suite. Mais avec l’âge, on comprend ces phénomènes. J’arrive à mettre de la distance. Je cherche toujours un équilibre, je fais des tentatives. Je pense que c’est à chacun de trouver sa voie de communication. J’ai une appréhension du risque différente aussi, je n’imagine plus le pire à tout bout de champ.

Je suis allé à des groupes d’entraide et c’était utile. Seulement, il me manquait la discussion entre pairs, pas uniquement dirigée par des soignants. J’ai compris que partager son vécu avec des gens qui traversaient la même chose n’a pas de prix. Comment peut-on oser dire qu’on a eu envie que sa mère meure, si ce n’est à quelqu’un qui a traversé la même chose?

J’ai rencontré quelqu’un avec qui j’ai pu beaucoup partager sur la question et nous avons décidé de monter un collectif d’entraide. Nous sommes en train de peaufiner cette idée et de chercher des personnes qui seraient intéressées. Nous n’avons pas la prétention de monter une grosse structure, juste d’offrir un espace d’échange pour tous ceux qui en auraient besoin.»

A lire aussi: Comment protéger les enfants qui grandissent avec un parent souffrant de maladie mentale?

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