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Impossible n’est plus chinois!

Jean-Philippe Jutzi

Jean-Philippe Jutzi, diplomate basé à l'Ambassade de Suisse à Pékin, livre un billet personnel sur la situation liée au coronavirus dans la capitale chinoise. Responsable des affaires culturelles et de la communication, cet ancien journaliste vit au rythme des restrictions, calfeutré à la maison.

Pékin, plus de 23 millions d’habitants, des millions de véhicules et autant de vélos en pagaille, des embouteillages chroniques sur les boulevards à huit pistes et sur les six périphériques. De la foule partout, sur les trottoirs et aux sorties du métro, dans les restaurants, les centres commerciaux et les cinémas où les spectateurs s’engouffrent par milliers pour dévorer des blockbusters à la gloire de la nation. Sans parler des sites touristiques: les plus fréquentés – la Cité Interdite, le Mausolée de Mao et le Temple des Lamas – voient défiler chaque jour plusieurs dizaines de milliers de visiteurs, sagement empilés à la queue-leu-leu et prenant des centaines de milliers de selfies avec leurs smartphones.

Puis, sans crier gare, un redoutable virus échappé d’une chauve-souris élit subrepticement domicile dans les bronches d’un Chinois qui n’en demandait pas tant. En quelques jours, l’épidémie de Covid-19 se répand et stoppe net la titanesque machine chinoise.

Pékin se vide instantanément pour devenir une ville fantôme.

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La place Tian'anmen à Pékin, le 16 février 2020. | Keystone / AP / Andy Wong

Avenues et autoroutes urbaines désertes, transports en commun à l’arrêt, magasins, restaurants et lieux publics fermés, toutes les manifestations supprimées et les rassemblements de plus de cinq personnes interdits. Un silence lugubre tranche avec le brouhaha constant de la capitale chinoise.

Dans les rues, plus que quelques livreurs en scooters électriques pour les biens de première nécessité, de rares piétons, tous masqués, souvent gantés et arborant des lunettes de protection bricolées. Comme les plantons devant les ambassades, qui se sont vus affublés de drôles de lunettes en plastique, mi-masque de ski, mi-masque de plongée. Avec la buée qu’elles dégagent, pour le coup qu’ils ne voient plus rien, les braves gardes de l’armée rouge.

Dans cette atmosphère de désolation, les Pékinois, comme la communauté étrangère et nous, à l’Ambassade de Suisse, nous sommes retrouvés confinés dans nos appartements, avec interdiction de sorties ou du moins très limitées. Accès à quelques rares magasins ouverts avec des horaires restreints. Plus le droit de recevoir des visites. Et contrôles systématiques à tous les points de passage ou d’entrée: masque respiratoire obligatoire, prise de température, souvent déclaration écrite comme quoi nous n’avons pas été en contact avec une personne ayant séjourné à Wuhan ou dans la province du Hubei – la région où s’est déclarée l’épidémie, mise depuis lors en quarantaine absolue.

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La ville de Wuhan, dans la province du Hubei, le 23 février 2020. | Keystone / Tom Kuo

Ainsi, dans des centaines de villes chinoises, des dizaines de millions de personnes se sont retrouvées en quarantaine si elles avaient profité du Nouvel An lunaire pour aller voir leurs familles dans leur province d’origine ou prendre quelques jours de vacances. La plupart pour une période de 14 jours, temps estimé de l’incubation de la maladie. D’autres, moins chanceuses, sont retenues depuis maintenant un mois dans les municipalités les plus restrictives – car dans ce domaine la marge de manœuvre des autorités locales est considérable.

Un coup d’arrêt d’une telle envergure, des mesures aussi radicales pour enrayer l’épidémie auraient été impossibles ailleurs qu’en Chine.

Avec résignation et un calme absolu, la population s’y plie, encouragée par une propagande gouvernementale intense: les messages se multiplient dans les médias officiels, qui font appel à la «mobilisation héroïque» du peuple qui vaincra ainsi le Covid-19.

Des voix critiques s’élèvent néanmoins sur les réseaux sociaux, que la censure peine à endiguer. Signe que la machine pourrait, elle aussi, bien se gripper une fois…

Un autre phénomène, tout aussi incroyable, mérite attention: cette crise exceptionnelle qui paralyse la deuxième puissance mondiale booste de nouveaux secteurs économiques, comme le e-commerce et le e-learning. Alors que la vie reprend peu à peu à Pékin, les livreurs en tous genres font florès et les plateformes d’apprentissage en ligne ont pris le relai des écoles et universités, toujours fermées pour une durée indéterminée.

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Dimanche 1er mars à Pékin: la vie reprend et les livreurs de repas avec. | Keystone / Wu Hong

Les géants de l’intelligence artificielle et du big data en tirent aussi avantage: pour accélérer le séquençage du génome du Covid-19, pour améliorer la fiabilité des thermomètres capables de scanner 10 personnes simultanément par seconde, ou encore pour procéder à la reconnaissance faciale de personnes masquées en 300 millisecondes.

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