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Folles enfances: «Lorsqu’un parent souffre de troubles psychiques, il faut prendre les devants»

Pédiatre et pédopsychiatre, le Dr Kurt Albermann dirige le centre de pédiatrie sociale de l'Hôpital cantonal de Winterthour (ZH). | Hôpital cantonal de Winterthour, droits réservés

Dans le cadre de notre série «Folles enfances», distinguée par le prix Suva des médias 2022, le pédopsychiatre Kurt Albermann défend une meilleure prise en charge des enfants de parents avec des troubles psychiques.

Folles enfances. C’est une longue enquête, publiée par Heidi.news à l’été 2022, doublée d’une série de témoignages. Le thème: ces enfants dont l’un des parents est atteint de troubles psychiques graves. Ballottés dans des vies difficiles, obligés de suppléer à un parent défaillant, à risque eux-mêmes de trouble, ils passent le plus souvent sous les radars des dispositifs d’aide.

Ce travail, signé par notre journaliste santé Lorène Mesot, vient de se voir décerner le prix Suva des médias 2022, dans la catégorie «coup de cœur». A cette occasion, nous revenons sur ces folles enfances et la façon de les prendre en charge avec le Dr Kurt Albermann, pédopsychiatre et chef du centre de pédiatrie sociale de l’hôpital cantonal de Winterthour, dans le canton de Zurich.

Retrouvez notre enquête en accès libre

Heidi.news – Vous avez été interviewé dans le cadre de l’enquête folles enfances, qui vient d’être primée. Quel regard posez-vous sur cette série d’articles?

Kurt Albermann – C’est une très bonne enquête, la journaliste était bien préparée et m’a posé des questions très pertinentes. C’est important que des journalistes puissent s’intéresser à ce sujet si spécial, les troubles psychiques, sans les présenter de façon racoleuse. Pas plus tard qu’il y a deux semaines, une émission de télévision sur les troubles alimentaires présentait deux cas, celui d’une adolescente décédée de ses troubles et celui d’un adolescent cloué au lit parce qu’il ne mangeait plus. Ce sont des choses qui existent, mais heureusement c’est rarissime et reflète mal la réalité de la majorité des patients. Votre collègue a trouvé une manière réaliste et pertinente de parler du quotidien des patients, avec un angle utile. C’est un prix mérité je trouve.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à cette question, celle des enfants de parents atteints de troubles psychiques graves?

En tant que pédopsychiatre on se retrouve souvent face à des familles où l’on perçoit que les parents aussi ont des problèmes. Il est très important de prendre en charge ces problèmes mais c’est très difficile: souvent les parents ont peur de dire cette réalité, peur par exemple que la protection de l’enfance estiment qu’ils ne sont pas capables de s’occuper de leur enfants et leur retirent la garde. Tout parent entretient aussi l’espoir d’être un bon parent. Avouer qu’on a des difficultés à élever ses enfants, parce qu’on souffre d’un trouble psychique et qu’on aurait besoin de soutien, c’est dur.

Alors souvent ils nous disent «tout va bien, aucun problème». Et quand on demande qui fait le déjeuner, qui s’occupe du linge, fait les courses, s’occupe des frères et sœurs, c’est difficile d’obtenir une réponse franche. Ca prend du temps et nécessite un vrai travail sur la confiance.

Enfin, il y a un tabou sur les troubles psychiques, a fortiori dans les régions un peu rurales où les dispositifs d’aide sont rares. C’est difficile de parler aux spécialistes, mais aussi à la famille, aux proches, aux collègues. Les concernés ont honte, et l'entourage ne sait pas bien comment aborder la question. Les tabous restent vivaces.

A quoi peuvent ressembler la vie et les problèmes de ces enfants?

Par exemple, les enfants ont honte de parler à l’école, aux autres copains, par peur des moqueries, parce qu’ils ont un père schizophrène qui se comporte de manière étrange à la maison. Des problèmes de concentration parce qu’ils craignent d’être battus par un parent, souvent alcoolisé, qui vit des expériences traumatisantes. Ou encore, ils rentrent à la maison et trouvent leur mère endormie, et commencent à compter les comprimés pour savoir si c’est normal ou si c’est une tentative de suicide. Ca peut aussi être un parent avec un trouble de la personnalité, qui d’un instant à l’autre peut commencer à se montrer violent. C’est très difficile de nouer des relations normales dans ces conditions, quand on ne sait jamais ce qui se passer à la maison. Et souvent les parents demandent aux enfants de ne pas évoquer leur trouble dans l’entourage, ce qui augmente l’isolement social.

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