Folles enfances: «Le médecin ne s’est jamais inquiété de ce qui se passait à la maison»

Image d'illustration. Composition X, 1939, Vassily Kandinsky. | wassilykandinsky.net / Courtoisie

(4/5) L’enfance à l’ombre de la maladie psychique. Les enfants de personnes atteintes de trouble psychique sont nombreux, mais rarement pris en considération. Cinq adultes, âgés de 23 à 45 ans, sortent du silence pour raconter une maladie qui n’est pas la leur, mais qui a façonné leur quotidien. Des histoires magnifiques de résilience, mais qui signent aussi, parfois, d’inquiétants échecs de société. Après avoir connu l’enfer, Agathe*, 45 ans, milite désormais pour une meilleure reconnaissance du vécu de ces enfants. 

«L’isolement, la singularité, la honte, des comportements agressifs et toujours beaucoup d’émotions, imprévisibles.» C’est avec ces mots qu’Agathe décrit son enfance, à Vevey, auprès de sa mère atteinte de troubles bipolaires, d’un léger retard mental ainsi que des problèmes d’addiction à l’alcool et aux médicaments.

A 45 ans, elle travaille à présent dans le milieu de la psychiatrie et a intégré un collectif qui vise, notamment, à sensibiliser les soignants aux vécus des enfants qui grandissent à l’ombre d’un trouble psychique. Pour éviter que d’autres aient à grandir dans les mêmes conditions qu’elle, qui est complètement passée entre les mailles du filet.

Un tabou assourdissant. Lorsque ses parents se séparent, Agathe reste seule avec sa mère, de ses 7 à ses 14 ans. Elles cohabitent dans la promiscuité d’un petit deux pièces insalubre. «Ma mère n’était pas du tout suivie sur le plan psychiatrique, elle n’avait qu’un médecin de famille, qui lui donnait beaucoup de médicaments», se souvient-elle:

«Je viens d’un milieu ouvrier, la maladie psychique n’était pas un sujet. Pour mon père, que j’allais voir tous les quinze jours, la place d’un enfant était auprès de sa mère, point. Il me répétait constamment d’être gentille avec elle, qu’elle était vulnérable. C’était à moi de m’adapter. Quand je faisais des bêtises, il me réprimait et me rappelait de faire attention à elle.»

Dans l’intimité de la maladie. Son père, poursuit Agathe, ne voyait pas le danger ou, du moins, ne l’a jamais formulé comme tel, «sachant qu’il travaillait beaucoup, je pense aussi qu’il ne se voyait pas me prendre en charge». Avec du recul, elle aurait aimé que le service de protection de la jeunesse intervienne:

«Ma mère se sentait très seule et l’alcool n’aidait pas. Elle allait dans des bars chercher des hommes qu’elle ramenait. Je n’avais pas d’intimité, je ne pouvais même pas fermer ma porte. J’avais peur de rentrer chez moi.»

C’est en commençant à se rendre chez des amis qu’Agathe prend vraiment conscience des dysfonctionnements familiaux. «Ma mère disait souvent qu’elle était maniaco-dépressive, mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je la voyais prendre beaucoup de médicaments et ça m’agaçait. J’attribuais cette façon d’être à son caractère. Aujourd’hui encore, j’ai parfois de la peine à faire la différence entre ma mère, ses capacités parentales et sa maladie, tellement elles sont liées», détaille-t-elle en toute sincérité.

Invisible dans le système. Son école n’identifie pas le problème. «La plupart des enfants comme moi ne veulent pas se faire remarquer, je me tenais tranquille, dit-elle. J’avais peur que quelqu’un vienne s’ingérer dans ma famille. Dans certains cas, les enfants concernés développent des comportements inadaptés en classe, mais à mon époque, ces comportements n’étaient pas attribués à la situation familiale, il n’y avait pas de vue systémique comme aujourd’hui. Et quoi qu’il en soit, le problème reste le même: les enfants concernés n’iront jamais crier la maladie du parent sur tous les toits, ce qui complique leur identification.»

La concernant, aucun signalement non plus du côté médical. «Parfois j’accompagnais ma mère chez le médecin, mais il ne s’est jamais inquiété de ce qui se passait à la maison», se souvient Agathe, qui associe ce silence à la loyauté du médecin pour sa patiente, qu’il connaissait depuis de nombreuses années. «A l’époque, ma mère avait très peur de la protection de la jeunesse. De mon point de vue, une alliance thérapeutique s’est mise en place, à mon détriment.»

«C’était tellement étouffant, j’ai eu des idées noires très vite. A 14 ans, on s’est disputées toutes les deux très fort. J’ai demandé à mon père de vivre un temps chez lui. Après, j’ai trouvé un “mauvais garçon” pour continuer ma vie. Je ne supportais plus cette ambiance pesante et malsaine.»

Plus tard, en reprenant ses études, la jeune femme s’inquiète des difficultés qu’elle rencontre au quotidien. «Je me rendais compte que je répétais des schémas», note-t-elle. Agathe suit alors une thérapie avec un psychologue, qui l’aide beaucoup, et essaie l’EMDR – sans grand succès.

Un moment charnière. En 2012, durant ses études à l’école de travail social, elle réalise un travail de bachelor sur les enfants qui grandissent avec un parent atteint de troubles bipolaires. Elle se souvient:

«Je me suis adressée au réseau médical et psychosocial en leur demandant ce qu’il en était des enfants proches aidants. On m’a répondu qu’il n’y en avait pas, sans quoi la protection de la jeunesse intervenait. Ça m’a révolté, parce que oui, les enfants proches aidants, ça existe. Ça ne veut pas pour autant dire qu’il y a mise en danger à chaque fois, mais il faut les reconnaître et développer ce qui existe pour les accompagner!»

Si les choses se sont nettement améliorées en 30 ans, Agathe, qui est aujourd’hui assistante sociale en psychiatrie, considère qu’il reste malheureusement possible que des enfants connaissent une enfance similaire à la sienne. Pourtant, elle se montre optimiste:

«Je pense que nous sommes dans un moment charnière. Cette thématique a pris de l’ampleur, mais la prise en charge dépend encore beaucoup de la sensibilisation et de la formation des professionnels. Les prestations à disposition ne sont pas les mêmes partout en Suisse. Mais aujourd’hui, selon moi, du moment qu’un parent se fait hospitaliser, il y a beaucoup moins de risque que l’enfant passe entre les mailles du filet.»

De l’importance du témoignage. Récemment, Agathe a monté un collectif avec un ami, Florian Sallin, ainsi que deux autres adultes concernés. L’ambition est de sensibiliser les professionnels potentiellement en contact avec ces enfants en leur racontant leur vécu et de monter des groupes de parole entre pairs.

«Il y a quelques semaines, nous sommes allés à la rencontre d’un réseau de santé vaudois, se réjouit Agathe. Nous ne voulons faire la leçon à personne et sommes bien conscients que les choses ont aussi évolué depuis notre enfance. L’idée est d’échanger sur nos vécus respectifs pour que les professionnels soient conscients des enjeux et des failles qui existent ou qui ont pu exister. Nous avons reçu un super accueil, les professionnels présents ont été très touchés.»

Maintenir le lien malgré tout. Aujourd’hui, la mère d’Agathe a été placée en foyer. La mère et la fille se voient de temps en temps. «On entend toujours les professionnels dire qu'il faut maintenir le lien, mais moi, je n’en suis pas sûre. Honnêtement, moi je le fais, parce que ma mère est très seule et je me sentirais trop coupable de couper complètement les ponts. Mais c’est très difficile parce que je sais qu’elle ne reconnaîtra jamais ce qui s’est passé durant mon enfance. Elle s’est construit une autre réalité et j’ai dû l’accepter.»

Quand elle y repense, Agathe estime que plusieurs choses auraient pu l’aider, à commencer par une meilleure prise en charge de sa mère.

«Je pense que si le parent va bien, l’enfant aussi. Par ailleurs, il faut que ces enfants puissent avoir un lieu avec un cadre sûr et un espace de loisir. J’ai entendu qu’en Suisse alémanique, il y a des offres de parrainage pour les enfants concernés. Ils peuvent partir quelques semaines en famille d’accueil et revenir à la maison ensuite, sans se sentir coupable d’abandonner le parent. De mon côté, un soutien plus important de la famille élargie aurait été souhaitable.

Rien que le fait que quelqu’un me dise: “on sait que c’est difficile d’être avec ta maman tout le temps” m’aurait beaucoup aidée. Un peu de reconnaissance en somme.»

*Prénom d’emprunt, identité connue de la rédaction