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Face au coronavirus, l’open source sauve des vies

Quentin Louis Adler

Quentin Louis Adler est avocat spécialisé en droit des nouvelles technologies. Il prépare une thèse juridique sur l’open source hardware à l’Université de Neuchâtel, financée par le FNS.

De quoi on parle? Le Covid-19 met sous pression le corps soignant, mais aussi les fabricants et distributeurs d’appareils et accessoires médicaux, tels que machines de ventilation, masques respiratoires, concentrateurs d’oxygène, oxymètres de pouls, etc. Les industriels traditionnels peinent à tenir le rythme de la demande, avec des perspectives sinistres.

Pour lutter contre cette pénurie, des communautés de fabricants, ingénieurs et professionnels de la santé contribuent sur le web au codéveloppement et à la fabrication décentralisée de dispositifs médicaux selon des modèles open source hardware. Par exemple, la PME polonaise Urbicum propose depuis le 20 mars 2020 des ventilateurs respiratoires en open source (projet Ventilaid) sur le site Gitlab.com (lire l’article de Heidi.news).

En combinant l’industrie 4.0 (ex. imprimantes 3D, fraisage de circuits) avec des licences libres et des forges contributives en ligne (ex. Github, Gitlab), il est possible d’améliorer, reproduire et/ou distribuer les composants médicaux nécessaires sur le terrain.

Cette liberté de coconstruction a deux avantages majeurs: un coût avantageux, à peine plus que les matériaux d’origine; une réduction de la dépendance aux transports et à la chaîne de distribution, en produisant directement à proximité pour s’adapter aux besoins locaux spécifiques.

L’open source hardware, qu’est-ce que c’est? L’open source est une philosophie de codéveloppement technologique. Ses méthodes, largement répandues dans le domaine des logiciels (software), s’appliquent aussi aux objets (hardware), par exemple les valves, respirateurs ou objets connectés (Internet of things). Contrairement à une idée courante, l’open source ne s’oppose pas aux droits habituels de la propriété intellectuelle (droits d’auteur, brevets, designs industriels, marques) ; il en fait un usage alternatif, au moyen de licences dites libres.

Le but ordinaire des droits de propriété intellectuelle est de garantir à leurs titulaires un usage exclusif contre tout tiers non autorisé. Au contraire, les licences libres (open source) poursuivent un objectif de dissémination et de coappropriation: par des règles de protection inversée, elles visent à garantir que toute personne dispose de la liberté d’étudier, modifier, créer ou fabriquer ainsi que distribuer la technologie labellisée en open source. Certaines licences libres (ex. AGPLv3, CERN-OHLv1.2, CC BY SA 4.0) vont jusqu’à exiger la réciprocité de cette libre disposition (copyleft) sur toute technologie dérivée de celle d’origine: celui qui fait une amélioration doit alors aussi rendre la rendre disponible à tous.

Historiquement réservés aux logiciels (ex. Linux), puis aux autres œuvres soumis aux droits d’auteur (ex. images sur Wikipedia), le modèle open source trouve désormais sa voie dans le monde matériel avec l’apparition de l’open source hardware, aussi dit Libre Hardware – qui touche alors également au domaine des brevets et designs industriels enregistrés.

Pourquoi c’est important. Les droits de propriété intellectuelle, lorsqu’ils restent privatifs, constituent une entrave à de tels élans contributifs. Illustration: des contributeurs de fablabs italiens, bravant les interdits, ont développé et fabriqué des valves respiratoires via imprimantes 3D pour fournir des hôpitaux italiens asphyxiés par la pénurie. Le fabricant italien Fracassi, titulaire des droits sur le produit d’origine, les a averti du risque d’action judiciaire en violation de la propriété intellectuelle (lire cet article de The Verge).

D’autres entreprises, peu habituées à la culture du libre, jouent néanmoins le jeu. Ainsi, le groupe français Décathlon a libéré les brevets et plans techniques de ses masques respiratoires de plongée sportive pour permettre de les adapter en masques respiratoires de qualité médicale (lire cet article de 24heures). Les ingénieurs de la société italienne Isinnova y sont parvenus, brevetant l’invention dérivée et la rendant disponible sur son site, sous licence libre Creative Commons. Le résultat est tangible pour les patients des hôpitaux du Nord de l’Italie.

Au-delà des actions individuelles, la communauté open source continue de se structurer pour répondre aux besoins matériels de la crise sanitaire. Elle se fédère notamment autour du Project Open Air et compile un Coronavirus Tech Handbook. Sous la conduite du Prof. Todd Duncombe (ETH Zurich) et Prof. Joshua Pearce (Michigan Technological University), la prochaine édition du journal HardwareX rassemblera la documentation et plans pour la fabrication DYI sur le terrain d’instruments médicaux anti-coronarivus.

Les initiatives se multiplient. En matière de recherche virologique et de codéveloppement pharmaceutique en modèle open source contre le SARS-CoV-2, une nouvelle plateforme, Opencovid.care a été lancée hier, 30 mars. Les séquences génomiques du virus sont déjà profilées sur la plateforme open source Nextstrain.

Pourquoi demain pourrait être révolutionnaire. Le Libre Hardware, propulsé par les technologies d’impression 3D couplées avec des logiciels d’automatisation et plans d’impressions sous licence libre, ouvre la voie à de nouveaux horizons de progrès technique et de solidarité humaine: la décentralisation de certaines activités industrielles et l’accélération, par effet contributif, de l’innovation sur mesure et pour tous.

Sous l’impulsion de la crise sanitaire, une nouvelle génération de consom’acteurs, de co-inventeurs et d’entrepreneurs locaux pourrait s’imposer en Europe.

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