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Est-il légitime de comparer le nouveau coronavirus et la grippe?

Pixabay / Geralt

Votre question complète. A l’occasion de la parution de la première version de notre article comparant Covid-19 et la grippe, publié le 27 février et intitulé «Covid-19: pourquoi on est loin d’une petite "grippe"», une lectrice nous interpellait sur Facebook sur la pertinence d’affirmer, comme nous le faisions, que l’épidémie de Covid-19 en cours était bien plus sérieuse que la grippe hivernale. Extrait:

«Le titre de l'article est vraiment limite. On va nous expliquer pourquoi... Alors qu'il est impossible de comparer ces deux virus de cette manière à l'heure actuelle. Pour l’un on a des années d'expérience, des méthodes de suivi et d'estimation, pour l'autre on a à peine deux mois de données, aucun recul, une connaissance incomplète de son comportement et des données qui sont brutes dans des situations de crise.

Il y a des chances pour que ce virus soit comme la grippe, ou moins dangereux (il n'y a pas de 'petite' grippe), ou pire, voire bien pire. Mais on est juste incapable de le savoir aujourd'hui et donc prétendre nous expliquer que c'est pire que la grippe c'est faire de la sculpture sur nuage. Et faire peur aux gens.»

Cette même lectrice estimait qu’à travers cet angle nous donnions à l’épidémie un tour alarmiste exagéré, voire racoleur.

La réponse d’Yvan Pandelé, journaliste (sculpteur sur nuage) du Flux santé. L’évolution de la situation en Europe et en Suisse ces derniers jours constitue pratiquement une réponse en soi quant à la gravité de l’épidémie de Covid-19, mais vous soulevez des points intéressants, notamment en matière de traitement journalistique. Pour le fond, je vous renvoie à mon article, régulièrement mis à jour. S’il faut le résumer en une idée-force, ce serait la suivante: prenez le nouveau coronavirus au sérieux.

Sur l’incertitude des données. Par essence, une épidémie de maladie émergente est une situation d’incertitude. Il faut composer avec. J’en discutais encore hier avec Samia Hurst, professeure de bioéthique à l’Unige:

«L’incertitude c’est toujours le cas dans les épidémies: on n’a jamais des données fiables en temps réel. La question c’est la prise de décision dans l’incertitude.»

Je partage cette analyse. Pour un journaliste scientifique, cela signifie s’appuyer sur les données à disposition, sans s’illusionner sur leur portée. Et les présenter en contexte, avec les précautions d’usage. Dans Covid-19, l’essentiel du matériau primaire est composé de travaux scientifiques (dont beaucoup en prépublication), des chiffres officiels (rarement exempts de tout soupçon), des documents et recommandations émises par les organismes sanitaires (OMS, CDC…) et d’avis d’experts.

En début d’épidémie, les connaissances sont minces, les consensus rares – et c’est normal. Mais les données se sont rapidement accumulées, notamment grâce aux travaux des scientifiques chinois, et s’il était encore possible de prendre l’épidémie à la légère début janvier, il est devenu clair au fil des semaines qu’on avait affaire à une crise d’ampleur en Chine, puis dans les autres pays touchés.

Sur la comparaison avec la grippe. Pour composer avec cette incertitude, les comparaisons sont précieuses. Comment cerner une maladie émergente si ce n’est en la contrastant avec des éléments connus? Celle du Sras de 2002-2003, du Mers en 2013, la pandémie de grippe H1N1 de 2009… Tous les experts – épidémiologistes, infectiologues, experts en santé publique, décideurs politiques, médecins – réfléchissent en ces termes.

Qu’en est-il avec la grippe saisonnière? Là encore, la comparaison a du sens au plan épidémiologique et médical. Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de l’université de Genève:

«Bien sûr, c’est légitime. Covid-19 est une infection virale due à un virus à ARN par transmission aéroportée, c’est donc bien logique de le comparer avec les différents types de virus qui font la même chose.»

La grippe hivernale est aussi un point de comparaison précieux, parce qu’elle représente pour beaucoup la seule expérience intime d’une maladie respiratoire infectieuse marquante. Et c’est ainsi que sur les réseaux sociaux, dans nos entourages, dans les prises de paroles publiques, les affirmations du type «le coronavirus est une petite grippette» ou «on ferait mieux de s’intéresser à la grippe, qui tue X personnes par an» sont allées bon train.

Le message principal. Il est clair, à ce stade, que:

  • Covid-19 est bien plus létal que la grippe saisonnière – en l’état des données, il tue 10 à 100 fois plus, y compris des personnes en bonne santé.

  • Covid-19 a un potentiel de contagiosité important, à peu près équivalent à la grippe saisonnière, même si son profil de maladie émergente rend ici la comparaison moins opérante.

  • Covid-19 est une nouvelle maladie létale et contagieuse, et cette combinaison en fait un défi majeur pour les systèmes de santé.

Pour plus de détail, je vous renvoie à l’article de fond.

Sur le rôle des médias. Beaucoup de personnes, notamment dans le monde de la santé, adressent un reproche récurrent aux journalistes: celui de se montrer alarmistes, de chercher le clic facile au risque de paniquer la population. C’est un écueil auquel nous sommes très attentifs à Heidi.news, et nous prenons soin de sélectionner nos sujets pour ne conserver que ceux qui nous paraissent 1) étayés, 2) pertinents et 3) susceptibles d’apporter à la compréhension du monde.

Mais notre rôle n’est pas de rassurer nos lecteurs, pas plus que de les alarmer. Cette confusion est souvent entretenue par les pouvoirs publics, qui rappellent régulièrement que les journalistes ont un rôle important à jouer pour informer la population. C’est tout à fait juste. Pour autant, nous ne sommes pas des organismes de santé publique. Si un élément nous paraît alarmant, après avoir pesé le pour et le contre, discuté avec les experts, épluché la littérature scientifique, il est de notre devoir d’en informer les lecteurs. Chacun son métier.

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