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Entre arrogance et fatalisme: le chemin de crête pandémique

Bertrand Kiefer

Cette tribune de Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue Médicale Suisse et bioéthicien, est un extrait de notre nouvelle Revue «Le Grand Confinement», à commander sur notre site. Vu l'intérêt public de sa réflexion, elle est exceptionnellement publiée en accès libre. Heidi.news vit de ses abonnés, sans publicité. Rejoignez-nous, à partir de 16 francs par mois!

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous avions pris la tranquille habitude, nous, les Occidentaux, de vivre dans un présent qui semblait éternel. Il ne l’était pas. Avec la pandémie de Covid-19 surgit une incertitude qui brise l’ordre présent, brouillant toute pensée du futur. Ce que n’arrivait pas à faire éclater le réchauffement climatique, problème d’une ampleur pourtant bien plus vaste encore, advient d’un coup: la parenthèse de la stabilité se referme. S’impose une humilité nouvelle. Rien n’est acquis. Retour au réel. Notre fragilité est ontologique.

Quinze gènes auront suffi à rouvrir l’avenir, en une immense et angoissante perte de maîtrise. A lui tout seul, ce virus a fait éclater la bulle hallucinatoire de toute-puissance technologique qui faisait, il y a quelques mois encore, du surhumain et de l’intelligence artificielle notre grand horizon. On se souvient soudainement que, depuis toujours, l’aventure humaine n’est qu’évolutions, changements, création et chute de mythes et civilisations, sous le coup d’événements imprévisibles. Notre ambition était d’en finir avec l’imprévisible de la vie. Et voilà que nous nous découvrons vivants parmi les autres, simples sujets d’écosystèmes.

Nous avons tant vanté, promu, magnifié la puissance de la technique, des biosciences et de l’informatique qu’en même temps a été scotomisé, au moins minimisé, ce qui dans la nature et l’expérience humaine reste hors de notre compréhension, voire irrémédiablement contingent. Le plus impressionnant est que nous avons fini par croire la science capable de nous préserver des antiques frayeurs infectieuses.

Rien ne décrit aussi bien cette arrogance solutionniste que l’histoire récente des maladies infectieuses. Au début des années 1980, la médecine pavanait. Les antibiotiques, pensait-on, allaient tuer toutes les bactéries, les vaccins viendraient rapidement à bout des virus. Quant aux parasites, champignons et autres bestioles dérangeant notre biologie, on leur trouverait bien quelque arme fatale, estimait-on. L’idéal, c’était la stérilité. La médecine se faisait l’héroïne d’une folle arrogance: les humains soumettraient le monde et domineraient sans partage le vivant. La preuve en serait l’élimination de l’ensemble des agents infectieux.

C’était l’aboutissement d’une certaine vision du progrès. A tous les problèmes humains, même les plus complexes, la technologie et le pouvoir biologique allaient trouver des «solutions». Autrement dit: les résoudre, les anéantir. Le futur ne pouvait qu’aller vers le mieux, un mieux compris en termes de production et de pouvoir, non de durabilité et d’épanouissement. Seulement voilà: ce qui a succédé à ce simplisme triomphant, ce n’est pas le pouvoir promis, encore moins un épanouissement. Mais des calamités en escadrilles.

Même pas peur

Elles arrivent en 1981. Coup de tonnerre dans un ciel bleu: surgit le sida. Avec une violence inédite, un virus émergent replonge le monde dans la terreur de la vulnérabilité infectieuse. Il faudra plus de dix ans et des millions de morts pour trouver un traitement efficace, le vaccin restant quant à lui encore maintenant hors de portée. Presque en même temps, la recherche antimicrobienne montre des signes de faiblesse. On peine à trouver de nouveaux antibiotiques, alors que les bactéries mutent, s’adaptent, multiplient les résistances. Utilisés à tort et à travers, y compris dans l’élevage, ces symboles de la toute-puissance médicale perdent une part croissante de leur efficacité. Personne ne semble s’en inquiéter. Épidémies et pandémies se succèdent, à une vitesse qui suit les atteintes aux écosystèmes animaux: SRAS, SARS (SRAS-CoV), grippe H5N1, H1N1, Mers, West Nile, chikungunya, dengue, Zika, Ebola… et finalement Sars-CoV-2. Chez les spécialistes, l’inquiétude domine. Mais, entraînés par l’emballement du toujours mieux et du «même pas peur» contemporains, les États occidentaux s’empressent de délaisser les plans et promesses de stocks en prévision de la pandémie. A peine une flambée est-elle éteinte qu’on l’oublie, pour penser à plus sérieux, plus technologique et euphorisant.

Quelle place reste-t-il à la science, en ces temps de retour des virus aux avant-postes de la scène du monde? Elle est immense. Mais nous savons désormais que la vieille logique réductionniste s’avère incapable de rendre compte de la folle complexité du monde microbien. D’autant que cette même science montre que les humains font davantage que cohabiter avec les micro-organismes: ils leur sont intimement mélangés par symbioses et hybridations. Ou encore, quantité de maladies que l’on pensait résulter de dysfonctionnements de l’organisme sont en fait infectieuses. Certains virus transmettent des gènes entre individus, parfois intègrent durablement leurs génomes aux nôtres. Enfin, de nouvelles découvertes, comme celle du microbiote, renversent le paradigme infectieux: l’idéal n’est plus la stérilité, mais l’équilibre.

Question mal posée

«Gagnerons-nous la guerre contre le virus du Covid-19?» se demandent gouvernements et populations. Question mal posée. Il ne s’agit pas de guerre. Nous devons apprendre à vivre avec lui. L’espoir de la guerre gagnée contre un virus – voire tous – s’est effondré en plaques successives, en morceaux de faux plafond qui se sont décollés ces dernières décennies et sont tombés sur les humains qui se pensaient à l’abri.

Certes, l’épidémie actuelle diffère de celles des autres siècles parce que ses causes nous sont connues. A défaut de les maîtriser, la science les éclaire, les dissèque, les expose à la réflexion. Mais au problème du savoir succède celui de l’affaissement de la raison. L’information sur les mécanismes à l’œuvre, diffusée par des moyens hypermodernes, a beau être fondée sur la science, sa réception reste, par bien des aspects, toujours aussi irrationnelle. Prenant la place des croyances magiques et religieuses du Moyen Âge, les fake news, les fantasmes inquiets, souvent dangereux et xénophobes, occupent les réseaux et les esprits. Comme autrefois, ils reflètent les angoisses profondes des humains devant l’inconnu et la mort.

Tout semble se résumer à une mobilisation des affects. La moindre news ou prévision est soumise à des commentaires infinis. Les avis finissent par s’organiser en croyances collectives. La place qu’occupaient dans «le temps de cerveau disponible» les spectacles, salons et matchs, désormais annulés à cause de l’épidémie, est prise par les émotions qu’elle suscite et les clubs d’opinions qui en résultent.

Il pourrait pourtant y avoir débat sur ce qui importe. Nous devrions cesser de détourner nos regards du nœud gordien de l’époque, le même qui attache nos destins à l’épidémie et à l’environnement. Autrement dit, il faudrait empoigner sérieusement les enjeux vitaux qui nous attendent. Agir globalement, rationnellement, construire le futur avec les quelques outils à disposition. Au lieu de quoi nous sommes confrontés aux mêmes invraisemblables fabricants de vérités, et à mille combats d’arrière-garde dans lesquels ils nous attirent et nous enferment. Aux Etats-Unis, le génie national au toupet jaune-orange affirme que l’OMS se trompe, que les CDC se trompent, que lui sait que la mortalité du virus est très faible et que son pays est déjà sorti d’affaire. Notre fragilité est celle du vivant, certes, mais elle est davantage encore celle de notre civilisation et de son sentiment de supériorité sur le réel.

Economie incapable de s’adapter?

Ce sentiment a pris une forme religieuse. Et sa traduction, sa ritualisation, son catéchisme le plus évident, c’est l’économie. Face à la pandémie, elle s’avère incapable de s’adapter, de changer le moindre de ses dogmes. A part un peu de distribution d’argent ici et là, elle se montre sans résilience et sans plan B, qui lui permettrait, comme l’ont fait les hôpitaux, médecins et soignants, de changer ses processus et son fonctionnement.

L’économie mondialisée est si peu compliante, et les conséquences de la pandémie sur elle – et la vulnérabilité économique des individus – si dramatiques, que de nombreux gouvernements, et intellectuels, estiment qu’il vaut mieux restreindre les actions de santé publique et l’accès aux soins plutôt que d’agir sur elle. Le principal risque, selon eux, serait que, à cause de ses conséquences économiques, le remède (les mesures sanitaires) devienne pire que le mal (la pandémie elle-même).

Il s’agit d’un paralogisme. La cause de la profonde crise économique que nous vivons n’est pas à chercher du côté des mesures sanitaires, ou de l’attention aux personnes vulnérables, mais de la pandémie elle-même. Sans préserver la santé, sans montrer à la population que la vie de chaque individu importe au plus haut point, la confiance qui fonde l’économie ne peut s’établir. Entre santé et économie, il n’y a pas opposition mais hybridation et co-évolution.

Bien sûr, les mesures sanitaires, de confinement en particulier, sont éprouvantes. Elles affectent parfois les psychismes et sont toujours démocratiquement risquées. Malgré cela, relativisons: dans la plupart des pays, ces mesures sont restées limitées, bien moins radicales que celles imposées par les processus de management, la soumission de nos existences au marketing du rêve consommateur, l’hallucinante emprise du Big Data, l’uniformisation ou la manipulation des opinions par les réseaux sociaux. Les véritables menaces sur les libertés, les intimes, les consciences, viennent de ces systèmes de surveillance et d’influence qui avancent masqués, là où la médecine se contente de demander de porter des masques.

Mais l’économie sert d’appui à l’une des objections majeures aux actions visant la protection de la santé dans la pandémie: les jeunes vont payer pour les vieux, et les pauvres seront les grandes victimes! C’est ce que l’on entend souvent. Serait-ce une loi de la physique ou de la biologie? Non. Pire. La fatale loi de l’égoïsme dominant. Les richesses n’ont jamais été aussi grandes, les gens riches aussi riches, les grosses entreprises aussi grosses, les inégalités aussi profondes. Mais rien de cela ne semble pouvoir servir de valeur d’ajustement.

Le capitalisme moderne se montre si peu résilient, ou innovant, qu’il ne lui reste que la santé, voire le sacrifice d’humains comme facteur d’adaptation. Inventée en Europe au XVIIIe siècle, au début très efficace, puis de plus en plus pathogène, cette doctrine s’est répandue dans le monde jusqu’à détruire les écosystèmes et parasiter la planète. Comme le coronavirus le fait avec nous. Et nous apparaissons encore plus démunis face à elle que face à lui.

Une autorité divine

Pour le dire autrement, comme toute autre, notre époque s’est organisée autour d’un sacré. Et ce sacré n’est pas la médecine ni son approche solidaire, mais le libéralisme économique. C’est la main invisible du marché – cette autorité divine – qui imputera (on le sait déjà, tellement cette divinité est prévisible) les coûts de la pandémie non aux riches, non à l’ensemble de la société, selon une juste répartition des ressources, mais au sous-groupe des marginaux économiques constitué des jeunes et des pauvres. Et la croyance quasi religieuse, majoritaire dans les populations modernes, c’est que toute autre perspective est insensée. Alors que l’ensemble de l’économie et de la finance n’est qu’un système de conventions, les humains vénèrent leur propre créature et continuent d’accepter de construire des pyramides.

Soumis aux critères de quantification et de flux que nous avons nous-mêmes organisés, esclaves du pouvoir d’une économie de la seule performance et du PIB, nous sommes en panne d’autonomie et de significations. Sans capacités d’initiative pour sortir de ce qui ressemble à une forme de désespoir consenti. Rien n’apparaît pourtant aussi nécessaire que de questionner en profondeur les principes qui organisent la société.

Il faudrait changer la société et nous sommes paralysés. Pourquoi ce déterminisme d’un autre âge, cette échine courbée devant ce qui menace notre survie? Il y a là comme un échec du programme de la postmodernité. Les démocraties, les droits humains, la culture et la science auraient dû être des instruments au service de la liberté et de l’équité. Mais il devient de plus en plus clair que cet ensemble, dans sa forme présente, a failli. Nous n’avons d’autre choix que de repenser leur architecture et de questionner à nouveaux frais les fondements. Quel genre de vie voulons-nous mener? Au sein de quelles valeurs de société ? Avec quelles dimensions humaines, quels risques, quelle ouverture?

Il ne s’agit pas de venir à bout de l’incertitude. Toujours, il faut préférer le doute à la fabrication du vrai. Il n’existe pas de garantie pour affronter l’avenir. Face à une épidémie, il n’y a que des savoirs, des raisonnements, des valeurs discutées et des décisions. Et, comme unique boussole, une conscience inquiète et non fataliste de notre commune fragilité.

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