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Miser sur une formation au rabais pour les infirmières: une obsolescence programmée

Mario Desmedt

Pour pallier la pénurie d'infirmiers, le Valais a ouvert en mars une filière francophone Ecole supérieure (ES) en soins infirmiers, à Monthey. Moins sélective que la filière Haute école spécialisée (HES) usuelle, la formation ES est ouverte aux étudiants sans maturité (CFC ou diplôme d'ECG) et peut se faire en deux ans, au lieu de trois. Mario Desmedt, directeur des soins à l’hôpital ophtalmique Jules-Gonin, y voit un très mauvais pari sur l'avenir.

L’Etat du Valais entend miser à fond sur la filière ES en soins infirmiers pour répondre aux besoins croissants d’une population vieillissante.

Une population vieillissante signifie souvent polymorbidité, c’est-à-dire des personnes souffrant de plusieurs maladies chroniques, d’une fragilité extrême. De surcroît, l’environnement de soins est volatile et incertain. En d’autres termes, il faudra des soins plus complexes et contraignants dans un contexte de plus en plus sophistiqué.

Une formation infirmière ES équivaut péniblement à deux tiers de la formation HES. Diminuer les exigences et réduire le nombre d’heures de formation pour faire face à une réalité de soins de plus en plus exigeante est un non-sens et illustre la méconnaissance du travail infirmier.

«Je recrute des HES!»

Une direction des soins représente la personne qui décide et porte la responsabilité des profils à recruter pour garantir des soins sécuritaires, efficaces et efficients. C’est mon travail, depuis vingt ans. L’activité d’aujourd’hui nécessite des infirmières qui sont à l’aise dans la communication interprofessionnelle, qui disposent d’un haut degré d’autonomie, d’une excellente compréhension des trajectoires des patients et des thérapies, qui disposent de compétences en évaluation clinique et qui sont à même d’actualiser les savoirs.

C’est ce que nous reconnaissons comme plus-value d’un profil HES, ce qui distingue le profil HES d’un profil ES, ce dernier étant plus orienté sur l’exécution des ordres. En plus d’une différence significative en termes de qualité, sécurité et économicité du soin, un profil HES contribue au développement de la profession. Ceci est un gage de durabilité et de performance pour le système sanitaire. Déprécier la formation des infirmières impacte la qualité, sécurité et économicité du soin, ceci inhibe aussi la capacité à s’adapter, à réaliser et à intégrer le R&D, et par conséquent signifie une obsolescence programmée avant les prises de fonction.Alors, je recrute des HES!

Les directions des soins de Suisse romande se sont clairement positionnées pour un niveau HES. Parmi les directions des soins suisses, y compris dans la partie germanophone où la formation ES est sacro-sainte, un consensus se dessine lorsque nous parlons sécurité des patients, qualité des soins, coût-efficience et développement de la profession infirmière : «Das Ausbildung ist der Schlüssel!». «Le niveau de formation est clé». C’est du bon sens.

«J’ai connu la galère de la pénurie et les burn-out. La formation HES s’est révélée la meilleure stratégie contre»

Toutes les institutions savantes et une pléthore de recherches recommandent un niveau HES pour entrer dans la profession infirmière. Dans les coulisses des instances décisionnelles suisses, je perçois une agitation reflétant une prise de conscience —  pour l’instant inavouable — que le niveau de formation ES est insuffisant pour répondre à la réalité du terrain, aux besoins futurs. De surcroît, la formation ES coûte à la collectivité 30% plus cher que la formation HES. Après la formation de base, l’infirmière ES sera captive – puisque les perspectives de développement sont très limitées — et tributaire de la volonté d’un employeur à supporter les charges supplémentaires pour financer une mise à niveau. On ne sait pas trop comment se sortir de ce pétrin.

Une crainte infondée tend alors les débats : «L’ensemble des jeunes motivés ne peuvent accéder à la formation HES et ainsi notre bassin de recrutement se rétrécit». De ce fait, il faut baisser le niveau de formation ou maintenir mordicus un niveau ES. Mauvais calcul, on se trompe!

J’ai connu la galère de la pénurie, la dépendance des infirmières étrangères, les coûts excessifs des intérimaires, des chambres fermées par manque de personnel, le cercle vicieux des arrêts maladies, burn-out, les séances de crise, etc… puis les pertes des revenus y relatives. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pour cause, la formation HES s’est révélée la meilleure stratégie contre la pénurie. Ce niveau de formation est valorisant, offre des perspectives et attire les jeunes!  Les cantons qui n’ont pas des quotas pour les HES, qui ont résolument opté pour les HES, ne connaissent pas de pénurie en personnel infirmier.

«De nombreuses infirmières tiennent bon par dévouement. Le temps de passer cette crise … puis on verra»

Cela étant dit, si nous souhaitons obtenir l’autosuffisance - la fuite de nos « mains- cœur-cerveaux » reste la problématique la plus importante. Il ne suffit pas d’attirer les jeunes dans la profession, il y a lieu de donner envie de rester, de valoriser le travail de l’infirmière.

L’attention médiatique et l’effet Covid-19 induisent —  dans tous les pays —  une affluence, une augmentation du nombre d’inscriptions. En même temps, les étudiants mobilisés sur le terrain montrent des signes de fatigue et se questionnent sur leur avenir dans les soins. En l’état, de nombreuses infirmières tiennent bon par solidarité, par dévouement. Le temps de passer cette crise… puis on verra.

La population a eu un aperçu des conditions de travail de l’infirmière. Elle sait désormais que si nous n'apprécions pas le personnel infirmier, nous nous mettons tous en danger. Nous avons tous intérêt à ce que l’infirmière soit formée au plus haut niveau possible et qu’elle s’épanouisse au travail.

«Le salaire d’une infirmière HES est 10% inférieur au salaire HES médian suisse»

La flexibilité des horaires, la possibilité de taux partiels, des avantages sociaux, des structures comme les crèches, ainsi que des équipements et infrastructures adéquats, notamment, sont des approches qui se répandent de plus en plus et qui contribuent au bien-être des infirmières.

La valeur sociale d’une profession se jauge non seulement par des conditions de travail attrayantes, mais aussi par le niveau de formation et l’évolution du salaire. Le niveau HES donne un statut juste à l’infirmière. C’est important. En 2021, le salaire d’une infirmière HES est 10% inférieur au salaire HES médian suisse!  L’Office fédéral de la statistique indique qu’en 2019, l’évolution de la moyenne des salaires réels pour l’ensemble du secteur tertiaire était de 0,6%, contre 0,1% pour l’infirmière.

L’appréciation d’estime ne suffit plus! Le courage politique ne consisterait-il pas à faire évoluer le salaire d’une infirmière HES pour le mettre au niveau du salaire HES médian suisse?

Trop coûteux et impayable ? Suffisamment d’études économiques confirment un retour sur investissement lorsqu’une institution fait le choix stratégique d’introduire un nombre adéquat d’infirmières disposant d’un niveau de formation HES.

Au vu des données probantes qui montrent l’impact positif d’un niveau HES sur l’économicité, la qualité et sécurité des soins, un planificateur éclairé prendrait l’option d’exiger un niveau HES pour entrer dans la profession et imposerait un nombre suffisant d’«infirmière par patient». Je propose la publication dans les rapports d’activité des institutions du ratio infirmière/patient et de la proportion d’infirmières HES comme indicateurs de la qualité&sécurité des soins.

«Il est tout à fait normal que la population soignante comprenne 30 à 40% d’étrangers»

La population suisse est constituée de 30 à 40% de personnes d’origine étrangère. Il est tout à fait normal que la population soignante comprenne 30 à 40 % d’étrangers. Lorsqu’une infirmière d’origine portugaise ou italienne — deuxième ou troisième génération, souvent formée en Suisse — s’occupe d’une personne de la même origine, la qualité de la relation de soins est tout autre.

Je crois qu’il faut valoriser cette richesse plutôt que de la stigmatiser. En diminuant les exigences de formation, on ne peut pas exclure un appel d’air d’infirmières étrangères adéquatement formées si les candidats du terroir s’avèrent insuffisamment équipés. C’est le devoir d’une direction des soins de chercher et de recruter des profils adéquats.

Une enquête récente auprès du personnel infirmier en Valais révèle qu’environ 9 personnes interrogées sur 10 ne souhaitent pas un retour en arrière – c’est-à-dire la formation ES. Mais je constate un personnel infirmier muet lorsqu’un décideur politique affirme «Votre profession ne vaut pas un niveau HES !». Qui ne dit rien consent! Il est temps que les infirmières cessent les dissensions internes et revendiquent un avenir attrayant. Qu’elles se fassent entendre d’une voix, qu’elles éduquent et informent les décideurs politiques, que les associations professionnelles sortent du bois et affirment clairement que le niveau de formation attendu est le plus haut niveau de formation possible, que les directions des soins affirment: je recrute des HES!

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