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«Votre article m’a atteint comme une gifle»: les profs se défendent sur l'école à distance

Une enseignante bernoise, seule dans sa classe, contrôle les devoirs de ses élèves en pleine pandémie. | KEYSTONE/Christian Beutler

Lire ici les réactions (diamétralement opposées) des parents

Voici une sélection de 20 réactions d’enseignants reçues suite à notre newsletter «enseignement à distance: les profs ont-ils vraiment assuré?». Nous les avons anonymisées. Si certains profs reconnaissent que cela s’est mal passé et pointent le manque de soutien politique ou de leur établissement, la plupart nous ont écrit pour nous dire à quel point ils étaient blessés, voire furieux, de voir leur travail et leur engagement durant cette période de confinement remis en cause. Lisez aussi notre synthèse: profs et parents en confinement, le grand malentendu.

Aucun soutien, ni institutionnel, ni politique

«Votre article m'a surpris par l'approche très négative à l'encontre des enseignants. La lecture est très longue pour arriver à quelques points positifs. Vous mettez en exergue presque exclusivement les cancres (au fait, bon prof / mauvais prof, c’est simpliste !), comme il en existe dans toutes les professions, y compris dans le domaine médical largement adulé. Bon, c’est normal, c’est un biais cognitif bien connu de retenir ce qui est négatif.

Quant à évoquer le salaire à propos d’un ordinateur, c’est vraiment déplacé. Pourquoi un enseignant devrait-il lui-même acheter un ordinateur à la place de son employeur? Un médecin avec un salaire au moins deux fois plus élevé arrive-il à l’hôpital avec son respirateur personnel?

Vous parlez bien de quelques héros, mais on revient très vite à du négatif, des sanctions auprès d’enseignants qui ont raté un Meet, de retenues salariales. Vous ne devez pas aimer l’école, euh... plutôt les enseignants!

Et comparer le nombre de cours donnés, avant et pendant la crise, c’est un leurre. Donner un cours, c’est bien, mais seulement en apparence, car rien n’est dit sur l’efficacité de l’apprentissage. D’ailleurs, l’école actuelle est dans un système d’heures données dans un espace-temps qui existe depuis plusieurs décennies et qui rassure (car ça ne change pas), ceci est à mon avis bien dépassé.

Personnellement, je peux vous confirmer que pour la majorité des enseignants du secondaire II, le travail des 3-4 premières semaines a été très conséquents avec aucun soutien, ni institutionnel, ni politique.

Vous évoquez les défaillances politiques concernant la communication, ou plutôt son absence. Je confirme, c’est pas seulement à Genève. Je constate depuis plusieurs années un manque de vision (et donc d’action) politique dans le domaine de l’enseignement et de sa digitalisation, ou mieux de sa transformation.

La situation actuelle démontre, fort heureusement, que la plupart des enseignants ont su s’adapter, contrairement à l’institution qui montre une certaine résistance au changement.»

Paul, Porrentruy

Juger avec si peu d’égard les enseignants m’atteint comme une gifle

«Relever l’engagement hors du commun des soignants et des médecins est mérité. Comparer leur engagement à celui (qui fait défaut, selon vous) des enseignants me paraît par contre peu pertinent et même biaisé. Certes, les hôpitaux ont dû faire preuve d’une immense flexibilité, mais dans un environnement que les soignants et médecins connaissent et maîtrisent. Les enseignants ont dû, pour leur part, se familiariser avec de nouveaux outils en un temps record, mêlant intendance familiale et professionnelle. Juger avec si peu d’égard ces enseignants m’atteint comme une gifle, moi qui comme tant d’autres ai dû jongler avec des enfants confinés à domicile.

Imaginer qu’il soit facile de convoquer à l’heure dite 24 élèves à une visioconférence est une illusion. Entre ceux qui ne sont pas équipés (contrairement aux élèves des écoles privées que vous citez dans votre article) et ceux qui ne se connectent pas, il n’y a souvent que peu d’élus parmi les appelés. Alors quoi? On travaille avec ceux qui peuvent et on lâche les autres? Non, on fait différemment et, je vous l’affirme, avec beaucoup d’ingéniosité et d’adaptabilité.

Il faut aussi relever que nombre d’enseignants se sont déplacés au domicile de leurs élèves, qui pour y déposer du matériel scolaire. D’autres ont passés des heures au téléphone pour les appeler individuellement, prendre de leurs nouvelles et remédier à leurs difficultés. La grande majorité des enseignants a mené à bien sa mission pédagogique et n’a pas compté ses heures, sous la houlette d’un Département dont émanait parfois des injonctions contradictoires, en lien avec la difficile gestion d’une situation évolutive. C’est encore une fois les ratages qui retiennent le plus l’attention, je m’en navre.

On peut néanmoins se réjouir que cette expérience constitue une bonne base de travail pour améliorer l’offre de l’école numérique. En deux mois, élèves comme enseignants ont apprivoisé ces nouveaux outils, ont dépassé leurs écueils. Gageons qu’on ne nous y reprendra plus de la même manière. Et relevons encore que s’il est logique qu’un malade soit soigné à l’hôpital, il est illusoire d’imaginer que l’éducation scolaire puisse se faire à domicile, quel que soit l’héroïsme (!) des pros du tutoriel et la performance des outils numériques. L’expérience que nous venons de traverser l’a prouvé, le lien humain est indispensable dans la transmission.»

Cornélia, une enseignante engagée et mère célibataire dévouée, courroucée par vos propos sans nuances et votre parti pris démagogique.

Projetés dans l’inconnu

«Permettez-moi de réagir à chaud: c’est une profession entière que vous discréditez. Vous semblez écrire sans savoir ce qui s’est véritablement passé au sein du corps enseignant. Vous comparez ce qui n’est pas comparable entre deux professions en prenant, de surcroît, la précaution de dénoncer des conditions salariales.

Comme nous tous, je loue le dévouement ainsi que la capacité d’adaptation du corps médical. Ils ont mon admiration, sans discussion. Mais à votre attention, je relève que la pratique du geste professionnel et ici sauveur de vies résulte d’une pratique instruite, d’un geste connu, voire dotée d’une belle expertise.

Voilà qui n’est pas le cas de nous tous, les enseignants. Car dans ce contexte inédit, le manque de matériel et/ou d’expérience de l’outil informatique et/ou de connaissances de la foultitude de supports, a projeté la majorité d’entre-nous dans l’inconnu.

J’ai 61 ans. Après un court moment de désarroi à observer un monde en suspension, j’ai agi en prenant en main, et sans compter mes heures, ces fichus écrans et leurs dossiers (téléphone, e-mail, WhatsApp, plateforme, FaceTime, Meet, FaceTime, Photoshop, caméra...) jusqu’à en perdre mes repères, mon sens de l’orientation. Monumentales ont été les tentatives d’atteindre tous les élèves. Ma fille, qui se confronte à des élèves plus âgés, a de son côté acheté un ordinateur, une imprimante ainsi que la smala de clés et extensions nécessaires, car son Mac ne supporte pas les logiciels nécessaires.»

Patricia, Valais

J’ai mené un combat

«Je suis enseignant au cycle d’orientation et votre article me fait réagir. Simplement parce que ce n'est pas du tout ce que j'ai vécu pendant cette pandémie. J'avoue que lire ce genre d'article populiste, partiel et partial, m'enlève toute velléité de vous parler de mon quotidien d'enseignant ces deux derniers mois. Devrais-je prendre du temps pour vous répondre alors que c'est à mes élèves et à leurs parents que je dois en consacrer?

Vous faites un constat, erroné à mon avis, et de mon côté je mène un combat. Un travail scolaire ponctué de 3 à 4 visioconférences avec chaque classe, chaque semaine, à trois visioconférences facultatives pendant les vacances de Pâques pour garder le contact, et à plusieurs rencontres virtuelles avec des acteurs de la crise afin d'expliquer, de rassurer et d'éclairer: avec l'Etat-major de l'ORCA-GE;  avec le Dr Bertrand Kiefer deux fois, avec Jean Liermier du Théâtre de carouge pour parler du monde artistique: avec un médecin des soins intensifs des HUG. Chaque rencontre a réuni mes quatre classes de français, soit 92 élèves.

Nous avons aussi rencontré une magistrate, présidente au Tribunal civil pour parler d'un travail de rédaction de plaidoirie et elle a naturellement fait allusion au fonctionnement de la Justice en temps de pandémie. Ainsi qu’avec une classe le traducteur en français des romans d'Arnaldur Indriðason, que nous lisons dans le cadre d'une séquence Romans policiers.

Il peut paraître prétentieux de faire ainsi la liste de mes activités, mais il me tient à cœur de défendre l'engagement exemplaire des enseignant.e.s du cycle d’orientation.»

Jean-Marc, Genève

Échantillon hasardeux et généralisation abusive

«Échantillon hasardeux et généralisation abusive. Digne du Matin. Qu’est-ce que les élèves ont réellement appris durant ce confinement? Votre conclusion serait un bien meilleur titre d’article plutôt que votre titre à charge. Qu’est-ce que les enseignants ont aussi appris dans cette situation absolument inédite? Comment ont-ils fait face en si peu de temps? Et les parents qui devaient travailler et s’organiser avec leurs enfants, comment ont-ils vécu ça? Du vrai. Du quotidien. Pour ouvrir.»

Maryline, Genève

Enseigner, c’est interagir, pas seulement par écrans interposés!

«Rapidement, quelques retours de mon expérience dans une école genevoise faisant partie de la HES-SO:

  1. la première semaine de fermeture de l’école, le Rectorat de la HES-SO a supprimé tous les cours afin de permettre aux profs de préparer leurs enseignements qui devaient reprendre à distance dès le 23.3. C’était le minimum vital pour faciliter une conversion complexe.

  2. des tutoriels ont été créés pour l’ensemble de la HES-SO, mais aussi des cours en ligne, pour apprendre à passer du cours en présentiel au cours à distance. Être seul face à un tutoriel n’est vraiment pas l’idéal.

  3. les horaires de cours ont été maintenus tels qu’ils existaient avant la suppression du présentiel et les profs ont été priés de s’y conformer scrupuleusement. Cela paraît tellement logique...

  4. tout en étant tenus de respecter à la lettre l’exigence précédente, les profs ont eu toute liberté de convertir leurs enseignements en cours à distance comme bon leur semblait, en synchrone ou en asynchrone

  5. dans une haute école, les profs ont l’immense chance de pouvoir compter sur la collaboration d’assistants, qui ont largement contribué à adoucir le passage à l’enseignement à distance.

De toute manière, il est faux de croire que l’enseignement à distance est la panacée, comme certains (pédagogues et politiques) le laissent entendre. C’est très stressant, à la fois pour les profs et les élèves/étudiants, personne n’y était vraiment préparé. Par définition, enseigner, c’est interagir; or, l’interaction, pour être profitable à tous, ne peut pas se faire uniquement par écrans interposés, l’être humain étant un animal social! C’est en tout cas là ma conviction profonde, confirmée par l’expérience forcée en cours.»

Michel, Genève

Article pitoyable!

«Moi qui apprécie énormément vos articles en temps normal, je trouve celui-ci pitoyable. Prendre trois exemples pour cracher sur le travail des enseignants? Digne de la presse gratuite. Pitoyable, vraiment.

Investir des centaines de francs dans un ordinateur (qui ne sera pas remboursé), pour un travail dont on ignore les exigences, les modalités et la durée? S'adapter à un écosystème d'outils auxquels on n’a pas été formés, en quelques heures, et repenser l'intégralité des modalités de sa pratique professionnelle en pleine crise sociétale? Réagir en un tour de bras à une situation qui n'avait jamais été envisagée? Et le tout sans avoir accès à son matériel qui est enfermé dans l'école? Justifier ces propos par le salaire des enseignants? Il faut avoir deux masters pour enseigner, et croyez-moi, on serait mieux payés en faisant autre chose. Surtout que les enseignants aussi ont des enfants dont ils doivent s'occuper, des proches malades ou sont eux-mêmes malades.»

Léo, Genève

Chacun a fait de son mieux

«Stigmatiser les enseignants une fois de plus. Chacun a fait sûrement de son mieux dans cette situation exceptionnelle où, peu importe le métier ou la fonction, beaucoup ont été démunis. Ne pas savoir que faire. Avoir des idées mais pas les outils. Oui, le personnel soignant a été admirable mais sa mission n’a jamais été équivoque. Je me demande si M. Michel a bien fait son travail de journaliste, malgré les obstacles de la situation. Sinon, son directeur a peut-être revu son salaire?»

Bernard, Neuchâtel

Mon métier, c'est d'avoir mes élèves en face de moi

«Tout d'abord, j'aimerais m'excuser de ne pas avoir réussi à enseigner au "péril de ma vie", comme le personnel soignant auquel M. Serge Michel nous compare. Je me demande, du reste, qui peut se targuer de l'avoir fait, lui en tant que journaliste, peut-être? Régler des comptes avec notre profession de cette manière est crasse. Où est le problème? Que nous ayons la garantie salariale? Dites-le clairement, sans détours, ce point peut être abordé de façon intelligente.

Je pourrais éventuellement être d'accord avec certains arguments. M. Michel encense les enseignants qui ont fait des tutoriels, des vidéos et qui ont passé la nuit à comprendre Moodle ainsi que d'autres plateformes. Il décide de ce qui est bien ou pas? Il décide aussi de comment un couple qui gagne bien sa vie doit dépenser son argent? Bien, pas bien... En ce qui me concerne, je préfère être originale en présentiel. Mon métier, celui pour lequel j'ai été formée, c'est d'avoir mes élèves en face de moi (et pourtant, je m'y suis collée à faire des trucs inhabituels...).

Cet article de l'ordre du caniveau est pitoyable, alors que nous vivons tous des moments difficiles. Certains de mes collègues, peut-être même moi-même, sont tombés malades (du Covid-19, si, si), sont proches aidants, ont dans leur entourage des personnes fragiles… Franchement, M. Michel, vous avez passé une soirée à boire des verres avec des potes qui ont des enfants scolarisés au gymnase en vous défoulant sur les enseignants et avez décidé d'en faire un article? En prenant un parti pris? Avec des exemples bien choisis? Du tout grand journalisme.»

Anita, Lausanne

Espérons que nous serons tous punis!

«Oui, c’est vrai qu’on est des gros nuls. Je prends mon exemple: d’abord, il m’a fallu toute une semaine pour suivre et assimiler la formation en ligne sur l’enseignement à distance. Puis échanger avec des collègues qui avaient plus d’expérience que moi, expérimenter en utilisant un faux compte d’élève pour me faire une idée de comment mes cours allaient être reçus. Puis expérimenter avec des collègues qui jouaient les élèves et réciproquement (alors qu’un bon enseignant n’a aucun besoin d’expérimenter; il sait !).

Il m’a encore fallu adapter mes cours et mes énoncés pour qu’ils soient communicables à distance, y inclure, autant que possible, les indications que je donne d’ordinaire oralement pour que les élèves puissent assimiler au plus vite (alors qu’un bon enseignant rédige en tous temps des énoncés parfaitement limpides et utilisables en toutes conditions).

Ensuite, j’ai donné mes premiers cours à distance et constaté que:

  1. c’était très imparfait

  2. les élèves peinaient à rendre leur devoir.

J’ai donc créé des exercices adaptés aux conditions de confinement en essayant de les rendre attractifs et réalisables dans un maximum de configurations possibles (alors qu’un bon enseignant n’a pas besoin de corriger le tir, il fait tout de suite exactement ce qu’il faut).

J’ai également constaté que, à distance, la notion de début et de fin de cours n’existait plus et que les élèves me sollicitaient bien au-delà des heures d’ouverture (mais un bon enseignant, même en temps normal, donne tout son temps à ses élèves et les invite à passer des week-ends de travail dans son chalet).

Espérons que nous serons punis par de sévères mesures d’économies pour que tous les citoyens insatisfaits à juste titre de nos pitoyables prestations y trouvent réparation.»

Olivier, Lausanne

Les "Meet" ne sont pas une bonne mesure de l'investissement des enseignants.

«Je puis témoigner que, depuis le 16 mars, l'école à distance fonctionne mal et d'autant plus mal que les élèves concernés sont peu autonomes, peu compétents et peu motivés. Pour être clair, des journées comme vous les décrivez, nous les vivons également du côté des enseignants: des "Meet" auxquels un seul élève se connecte, des travaux donnés pour lesquels nous ne recevons aucun retour, malgré les rappels, des élèves qui ont disparu des radars, des questions techniques par dizaines (où est le lien pour la vidéo? où faut-il cliquer pour rendre mon devoir? pourquoi ça marche pas? pourquoi je peux pas écrire en gras dans la case ?) et fort peu d'intérêt pour le contenu de nos cours…

Il ne s'agit pas d'affirmer que tous les enseignants assurent, mais de relever leur engagement général, dans un contexte où certains ne disposaient ni de la formation, ni des outils, ni d'élèves et de familles disposés à travailler ainsi.

Je conteste aussi votre a priori que les séances "Meet" sont une bonne mesure de l'investissement des enseignants. Cet outil, au-delà des énormes problèmes de protection des données qu'il pose (du fait de son contrôle par Google, mais également du fait des captures de son ou d'image par des élèves mal intentionnés envers leurs camarades), n'est pas du tout adéquat pour un enseignement interactif. S'il s'agit de donner un cours ex cathedra, le tutoriel filmé est tout aussi efficace et, s'il s'agit d'échanger des idées ou de progresser dans des exercices, il ne fonctionne qu'avec des groupes restreints d'élèves particulièrement rigoureux.

Et comme pour protéger leur image - ils ont sans doute raison - la plupart des élèves coupent leur caméra et leur micro, l'enseignant se retrouve bien seul face à des écrans noirs qui réagissent et interagissent fort peu.»

Julien, Genève

Témoignages anecdotiques, polémique peu constructive

«Votre éditorial m'a profondément affligé. Certes, votre question de départ est très pertinente. Mais vous construisez sur la base de témoignages anecdotiques une polémique très peu constructive. Il aurait été bien plus intéressant de problématiser cette question de l'enseignement à distance qui nous pend tous au bout du nez, en se demandant par exemple dans quelle mesure cette première expérience durant le confinement ne pourrait pas être l'occasion de voir le téléapprentissage  prendre de l'ampleur.

Par ailleurs, je trouve très discutable de "tirer sur l'ambulance" en laissant sous-entendre que les enseignant-es sont grassement payés mais sont des pives en informatique, parfois même irresponsables. J'ai autant d'exemples que les vôtres d'enseignants qui ont inventé des sites internet, créé des plateformes et passé un temps considérable à soutenir des élèves pas toujours motivés à jouer le jeu. Et j'ai la faiblesse de penser qu'ils représentent la majorité.

L'enseignement n'a pas besoin de propos comme le vôtre. Les conditions d'apprentissage seront [désormais] polluées par des mesures sanitaires drastiques. Vous pourriez passer une semaine dans une école pour nous raconter le courage, la créativité et l'énergie des enseignant-es, mais peut-être aussi leur incompréhension? Et ainsi revenir dans l'esprit de Heidi.news?»

Raphaël, Lutry

Vos exemples n’ont aucune valeur représentative

«Je vous écris de l'autre côté de la frontière puisque je suis français, mari d'une enseignante que j'ose dire expérimentée et lecteur assidu d'Heidi.news. Votre article "Ecole à distance: les profs ont-ils vraiment assuré?" m'a intrigué par son pouvoir inductif que j'ai trouvé dérangeant. D'entrée de jeu, la réponse semble dictée dans la question posée par le titre: la majorité des enseignants n'a pas assuré. Pour faire claquer ce résultat tel un coup de fouet introductif, je suppose que vous ne vous basez pas sur quelques exemples épars (les fameux "trains qui n'arrivent pas à l'heure" dirions-nous en France) mais que vous disposez d'un panel suffisant qui toutefois échappe au lecteur.

Le choix illustratif de l'image du film "Les Profs 2" n'arrange pas les choses, usant d'un biais défavorable à l'enseignement mais parfaitement représentatif d'une vision populiste de l'école.

Vous décrivez ensuite "trois événements qui se sont produits le lundi 4 mai pour une classe d'un collège genevois". Le nombre "trois" a une valeur représentative  très limitée et le fait de parler d'"une" classe et d'"un" collège n'ajoute rien à la valeur statistique de l'information. Et puis s'agit-il d"événements" au sens journalistique du terme?

Vous citez donc trois exemples dont ce couple d'enseignants qui ne disposerait que d'un ordinateur pour deux. Cette anomalie est-elle représentative du corps enseignant genevois ou seulement d'eux-mêmes? Tout comme le fait d'avoir supposément attendu sept semaines pour un premier cours en ligne. Je serais donc surpris (et inquiet pour vous) que le corps enseignant genevois soit majoritairement si peu vertueux et, comme vous semblez le laisser penser, représenté par "de vrais fiascos" (en rouge dans votre édition) en dépit de "quelques héros". Ce soupçon attenant aux évocations de salaires estimés généreux en regard de l'incurie justifierait à lui seul une rigoureuse enquête. Votre conclusion assène cette injonction "Ne nous voilons pas la face". Le meilleur moyen de faire s'envoler le voile réside bien dans un authentique travail d'investigation sur le sujet qui disperserait le doute installé par votre question un rien radicale: "Ces ratages sont-ils représentatifs?". Je ne doute pas que votre souci journalistique sera d'y répondre avec la précision et le soin requis.»

Philippe, France

Je prends parfois un petit peu des applaudissements pour le corps médical  pour moi

«Je vous ai trouvé extrêmement dur avec le corps enseignant et aussi peu en accord avec les réalités du terrain. Je suis prof au secondaire II et j'ai la chance d'avoir 37 ans, mais aussi la chance de ne pas avoir d'enfants à charge. Je vis relativement bien l'enseignement à distance. Je me suis, entre autres, improvisée youtubeuse pour mes élèves et pour ça j'ai tout découvert seule dans mon petit 2 pièces.

Mes 80 élèves me retournent leurs exercices par mail. Bien sûr, tout le monde ne me rend pas ses exercices dans les temps, certains s'en excusent, d'autres non… Bien sûr je leur rappelle qu'il me manque encore des exercices... certains réagissent, d'autres non… Et bien sûr dans ces moments-là, je peux me dire que certains n'en foutent pas une! Mais le plus souvent, je me dis que cette période n'est pas facile, que leur vie de famille n'est peut-être pas des plus évidentes ou encore que leurs outils informatiques ne sont pas optimaux, alors je ne les blâme pas.

Je reste humaniste car la saison est quand même morose… Et puis je prépare mon prochain cours, mes évaluations en ligne, mes vidéos de cours, mes réunions en visioconférence.... Puis je traite les mails et WhatsApp de mes élèves, je réponds à leurs questions. J'appelle aussi certains collègues pour me rassurer, prendre des nouvelles, comparer les ressentis, échanger des informations, discuter de certains élèves perdus dans la nature.

Je suis épatée de voir comment certains collègues, plus âgés et pas franchement geek, se sont mis à ce nouveau métier! Je leur tire mon chapeau! Et je suis également surprise de constater que certains élèves ne sont pas toujours à l'aise en informatique.

Maintenant que j'ai trouvé mon "style " d'enseignement à distance, je fais le bilan des débuts du confinement. Je me rappelle l'état de stress dans lequel j'étais. Et là je me dis... j'ai de la chance, je fais partie des gens qui réagissent bien au stress et qui ont une bonne capacité d'innovation et d'adaptation, sans l'aide de personne. Ouf!

Je vous avoue que, à 21 heures, quand je sors de chez moi pour applaudir le corps médical, hé bien parfois je prends un petit peu de ces applaudissements pour moi… je vous l'écris les larmes aux yeux, sans doute l'effet post-traumatique.»

Auteur anonyme

J’ai assuré, et je ne suis pas la seule

«J’enseigne dans un lycée neuchâtelois. Depuis le 16 mars et à quelques exceptions près, j’assure une rencontre en visioconférence Teams (préférée à Google Meet) chaque semaine avec chacune de mes 4 classes, rencontres facultatives pour les élèves. Ils ont la possibilité de suivre l’apport «théorique» en ligne avec moi ou d’avancer de manière autonome en consultant de la théorie «préparée» (souvent des diaporamas ou des exemples commentés et mis à disposition des élèves). Cette liberté a pour but de tenir compte des contraintes techniques que les élèves pouvaient avoir (par exemple, partager un ordinateur avec un frère, une sœur ou un parent). Chaque semaine, ils doivent me rendre un travail, avec un délai de 6 jours, là aussi pour tenir compte des contraintes de chacun (parfois, un travail plus conséquent pour un délai plus long).

Lorsqu’il n’y a pas de rencontre vidéo, le travail de la semaine consiste à produire un travail de synthèse que je corrige.

Durant les heures «habituelles», je contacte chaque classe par chat, de manière individuelle, pour les élèves qui n’ont pas donné de nouvelles depuis plus d’une semaine. Les élèves me posent des questions sur le travail à faire, avec une réponse immédiate aux heures habituelles et selon mes disponibilités en-dehors (réponse au plus tard le lendemain).

Je vous avoue avoir travaillé beaucoup plus que les 60% pour lesquels je suis engagée, avoir l’impression d’avoir accompagné les élèves dans leur apprentissage d’une manière suivie et adaptée à la situation et aussi d’avoir réussi quelques échanges plus personnels si importants pour les élèves. Je pense «avoir assuré» et continué de proposer du contenu à mes élèves pour qu’ils continuent d’apprendre. Et il semblerait que je ne soit pas là seule à m’être engagée.»

Xenia, Neuchâtel

Ils ont cuisiné des cookies et fait des exercices de conjugaison

«Un article bien acide qui nous prend encore pour des branleurs. L’école vaudoise n’était absolument pas préparée à l’enseignement numérique. On a dû improviser en 48h. Vendredi 13 mars, j’ai eu 30 minutes pour dire au revoir aux élèves, vérifier qu’ils prennent toutes leurs affaires dans leurs sacs, vérifier que j’avais un numéro de téléphone valide et une adresse e-mail. La semaine suivante, cela a pris plusieurs jours pour réussir à contacter tous les parents et faire l’inventaire de leur matériel informatique: 3 élèves sur 11 ont un ordinateur à la maison et seulement 1 avec une imprimante. Les autres ont un téléphone. Du côté de l’école, j’ai reçu des injonctions de les faire travailler avec des plateformes alors que certains parents n’arrivent même pas à ouvrir un mail ou à dérouler un texte pour le lire jusqu’au bout.

Sans compter mes idéaux réfractaires au tout numérique: exclu de faire passer les gamins plus de 3 heures devant un ordi, oups, leur téléphone.

Alors, oui. Je me suis débrouillée autrement. Et c’était pas parfait. Mais ils ont écrit à leur potes, ils ont dessiné des autoportraits, ils ont fait des origamis, ils ont dansé et fait de la pâte à sel sur des tuto YouTube, ils ont fait pousser des lentilles, ils ont dessiné leur main, ils ont cuisiné des cookies, ils ont fait des exercices de conjugaison à la con en ligne, ils ont fait du body percussion, ils se sont fait harceler par leur maîtresse trois fois par semaine même qu’ils dormaient encore.

Lundi, on s’est retrouvés à 7h30 à 2 mètres de distance, avec plein de règles sanitaires. On est allés au potager.»

Auteure anonyme

Il a fallu réorganiser tous les cours

«Enseignante au collège à Genève et je trouve dommage de ne montrer que les côtés négatifs, ainsi que les enseignants qui n’ont pas assuré. En effet, autour de moi, de nombreux collègues ont assuré des Meet en sciences, ce qui n’était pas évident. Il a fallu réorganiser tous les cours afin d’inclure beaucoup d’explications que l’on donne de vive voix! Des enseignants histoire géographie ont enregistrés des cours sur des thèmes précis, demandés des rendus etc. La mise en route a été difficile et la durée est conséquente et pas facile pour les élèves comme pour les enseignants. Merci d’en tenir compte.»

Louise, Genève

Et les élèves qui zappent devoirs et travaux pendant 7 semaines?

«Cet article est médiocre et littéralement insupportable. 5 exemples pour illustrer 7 semaines de boulot, d'adaptation à de nouveaux outils dans un contexte professionnel, social, familial bouleversé et toujours et encore l'école et les profs sur qui on tape allègrement.

Une prof engagée a "zappé" un meet en quelques semaines. Et les élèves qui ont "zappé" les devoirs et travaux donnés pendant 7 semaines? Et les élèves qui "zappent" les meets auxquels les profs sont présents? Ou qui font acte de présence avec caméra et micros fermés? C'est du grand n'importe quoi!»

Anne, Genève

Je n’ai pas raté un seul Meet

«Je suis prof de maths au collège, et je suis outrée par votre article. Dès l’annonce du confinement, j’ai passé 10 heures par jour le week-end du 14 et 15 mars à travailler pour me mettre au point sur Classroom et sur Meet. J’ai  contacté illico tous mes élèves en leur écrivant moult courriers pour les rassurer et dès la semaine suivante,  j’étais connectée à Meet sur mes heures d’enseignement. J’ai 18 heures d’enseignement par semaine j’ai fait 18 heures de Meet par semaine depuis le confinement (sans compter l’envoi et la lecture de tous les mails). Pas une fois j’ai oublié un Meet, comme vous dites!  J’ai dû modifier un nombre de documents incalculables pour les adapter, mettre en forme afin qu’ils soient utilisables sur la plateforme, d’autant plus qu’en maths, c’est compliqué d’écrire devant eux avec les symboles. Ils ont reçu pour chaque cours des documents adaptés et des devoirs à faire.

Je trouve injuste que vous n’ayez pas proposé en face des témoignages d’élèves indiquant que cela s’est bien passé, aussi bien que possible dans une telle situation.»

Murielle, Genève

Pourquoi ne pas voir aussi ce qui fonctionne?

«Je suis d’autant plus déçu par votre «coup de gueule» que je me suis habitué à lire [chez vous] des articles de fond très bien documentés et qui redonnent confiance dans le rôle du journaliste.

Pourquoi prendre trois exemples de visioconférence qui n’ont pas fonctionné pour en tirer des généralités sur tous les enseignants? Et pourquoi ne parler que de visioconférence? J’attendais de vous un tour d’horizon de ce qui s’est fait dans les écoles, une enquête journalistique qui montait réellement comment l’enseignement s’est déroulé en Suisse romande.

Les exemples choisis montrent que le corps enseignant a été pris au dépourvu, comme tout le monde. Les spécialistes savent que l’enseignement à distance ne s’improvise pas, car il faut avoir le temps d’adapter les moyens pédagogiques, or nous ne l’avions pas.

Menacer les enseignants de sanctions est une fois de plus une attaque contre l’école et je remarque depuis des années que les médias sont déconnectés de la réalité des classes et parlent de l’école seulement lorsque des problèmes surgissent. Les adultes parlent souvent de l’école en évoquant leur passé d’élèves, mais oublient que leur réalité d’alors a pris quelques rides!

Alors, pourquoi ne pas voir aussi ce qui fonctionne? Enseignant à l’école secondaire de Saint-Imier, je fais partie d’une équipe qui a réagi du mieux qu’elle pouvait. Lors de la coupure du 16 mars, les élèves étaient d’abord euphoriques d’avoir congé tout à coup, mais lorsqu’ils sont venus rechercher en vitesse toutes leurs affaires, l’ambiance était pesante. Il fallait tout faire pour ne pas les abandonner.

Dans notre petite école secondaire de 240 élèves, nous avions pris les devants pour investir dans le numérique. La municipalité nous a suivis et les investissements se sont succédé depuis cinq ans afin d’offrir aux élèves des moyens modernes, sans oublier l’enseignement traditionnel. Les élèves ont commencé à utiliser les outils mis à disposition par Google pour l’éducation. Contrairement à d’autres cantons et d’autres écoles, nous avons fait le pari de l’utilisation intelligente du smartphone en classe. Ainsi les élèves sont rentrés chez eux le 16 mars avec des outils déjà fonctionnels: une adresse de courriel professionnel, un espace virtuel où rechercher les plans de devoirs, quelques habitudes de création et de partage de documents.

Près de trente ordinateurs sont encore en prêt à l’heure actuelle pour éviter le décrochage et une stratégie a été mise en place pour uniformiser le travail. Chaque maître de classe a été chargé de garder contact avec les élèves dont il a la charge administrative. Whatsapp, d’abord interdit pour respecter la législation, a été utilisé pour contacter directement les élèves. Le directeur a appelé systématiquement tous les parents pour prendre le pouls de ce qui se passe en famille. Voici quelques exemples qui montrent l’investissement réel des collègues de mon école. Toute cette technologie pourrait prouver par la pratique que l’école n’est plus nécessaire vu que tout peut se faire à distance, mais la réalité a montré le contraire: la relation avec les autres, la présence d’un enseignant et l’alchimie du travail de groupe est nécessaire à l’apprentissage et ne peut se faire sur le long terme qu’en classe.

Qu’auront appris nos élèves durant le confinement, demandez-vous? Les réponses sont plus subtiles que celle que vous sous-entendez, à savoir qu’ils n’ont rien appris! Pour certains, le gain en autonomie est flagrant et a été apprécié: pouvoir s’organiser et se plonger dans une matière sans être interrompu, créer son emploi du temps, gérer ses devoirs, autant de challenges relevés par beaucoup. Pour d’autres par contre, la gestion de toute cette masse d’informations a été difficile à supporter et le décrochage guette.

Ce jour, quelqu’un m’a croisé en me souhaitant une “bonne reprise”, comme si nous n’avions rien fait pendant huit semaines…»

Pierre, Saint-Imier

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