De la navigation à vue au pilotage

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel est responsable santé à la Fédération romande des consommateurs (FRC).

A la Fédération romande des consommateurs, on connaît bien le principe de précaution. Nous l’invoquons régulièrement, lorsqu’un produit ou une prestation induit un risque ou un danger pour la santé humaine. On sait bien, aussi, quelles sont les limites de l’argument: l’absence de données, ou d’une preuve définitive qui permet de rallier une majorité et créer une norme; des perceptions très fluctuantes du risque que chacun, selon son prisme, tendra à réduire ou au contraire à grossir. Du même coup, le débat en matière de précaution peut rapidement s’enliser pour devenir un débat sur le débat, sur la méthode ou les indicateurs utilisés pour savoir si le seuil du tolérable est passé ou non, le risque fondé ou non.

Le principe de précaution, appliqué à une échelle sans précédent, est au centre de mesures pour contrôler l’expansion du Covid-19. On observe ainsi que les controverses sont nombreuses et la volatilité des arguments très marquée. Un exemple parmi d’autres observé sur les réseaux sociaux: l’article d’Annick Chevillot qui se demandait si le remède était pire que le mal semble y avoir rallié deux camps pourtant bien opposés:

  1. ceux qui auraient souhaité un confinement plus sévère,

    1. ceux qui militaient début avril déjà pour un assouplissement jugé nécessaire à la survie économique.

Pour les départager, des données sont indispensables. Or, depuis le début de l’épidémie, celles-ci font défaut. Notre connaissance du virus est encore imparfaite et notre expérience en la matière n’est pas la même que celle de pays asiatiques qui ont déjà connu deux épisodes du même genre.

Si ce constat est valable pour les premières semaines, si l’on peut admettre qu’un certain tâtonnement ait prévalu au début, il est plus étonnant qu’à la mi-avril on en soit encore à se poser des questions sur des aspects pourtant fondamentaux:

  • les méthodes de saisie des données varient d’un canton à un autre, et on observe une certaine variabilité dans les chiffres circulant entre cantons, confédération et data-analysts privés.

  • Même constat à l’échelle des tests dont le nombre et les modalités varient également d’un canton à un autre. Conséquence: il nous est difficile de savoir où l’on se situe actuellement dans l’épidémie.

  • Le flou ne s’arrête pas là: la densité hospitalière semble avoir joué en faveur de la prise en charge, de sorte que le système de santé n’a – pour l’instant – pas été débordé, même si la prévalence du virus en Suisse est l’une des plus élevées d’Europe. Aucune tentative de monitorage ne semble cependant avoir été mise en place pour connaître le taux global d’occupation des lits en soins intensifs.

On peut continuer à avancer dans cette chaîne de conséquences: on s’est inquiété des coûts supplémentaires qu’allait engendrer l’arrivée de la pandémie en Suisse et la mise en place de ce dispositif spécial. Questionnée sur le sujet, l’OFSP n’a fourni aucun chiffre.

Seuls les assureurs se sont exprimés pour rappeler que les réserves visaient précisément à couvrir des situations exceptionnelles. Pour une fois, les assureurs rassurent, mais ne fournissent à leur tour aucun chiffre. Les inconnues ne portent pas uniquement sur les coûts directs: le report des interventions médicales non-urgentes provoquera peut-être des coûts indirects si l’état des patients mis en attente se complique.

Dès lors, il est difficile de valider, sans base empirique, le choix fait par le Conseil fédéral de ne financer les prestations liées à l’épidémie qu’au travers de l’assurance obligatoire et des réserves, même excédentaires, des caisses maladie. Mais aussi en laissant les assurés payer leur part relative à leur franchise (souvent élevée) et la quote-part. La question reste ouverte: pourquoi ne pas recourir à un fond spécial tel que l’autorise pourtant la Loi sur les épidémies?

Je conçois éventuellement qu’il soit un peu tôt pour apporter une réponse définitive à toutes ces questions. Mais l’urgence s’estompe progressivement, et le devoir de transparence s’impose toujours un peu plus. A ce titre, alors que la gestion de l’épidémie par le Conseil fédéral a toujours collé à un souci démocratique – c’est toute la force du confinement à la mode helvétique misant sur la responsabilité individuelle et la pédagogie – il va falloir poursuivre dans cette direction et permettre une analyse plus fine que celle que nous sommes en mesure de faire aujourd’hui.