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Pourquoi la deuxième semaine de novembre s’annonce cruciale pour les hôpitaux suisses

Prise en charge d'un patient Covid-19 aux soins intensifs de l'hôpital régional La Carità, à Locarno (2 avril 2020). | Keystone / Ti-Press / Pablo Gianinazzi

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La task force scientifique de la Confédération vient de publier un nouveau point de situation épidémique, vendredi 30 octobre, en parallèle du point de situation sanitaire de la Confédération. Alors que les hôpitaux de plusieurs cantons suisses accusent le coup de la seconde vague, les experts s’accordent à estimer que la deuxième semaine de novembre sera cruciale. C’est à ce moment-là que les capacités en soins intensifs risquent d’atteindre leur limite et qu’on saura si l’épidémie connaît un reflux.

Pourquoi c’est un tournant. D’ici une à deux semaines, les unités de soins intensifs devraient être en grande difficulté face à l’afflux de patients Covid-19. Tout l’enjeu consiste à savoir si cette situation sera paroxystique – un pic éphémère et localisé – ou si elle se maintiendra plusieurs jours ou semaines, avec des choix éthiques très difficiles à la clé. Nul ne sait ce qu’il en sera, mais le document de la task force permet de paver la voie.

La saturation des soins intensifs. Les prévisions de la task force concernant le moment où le maximum des capacités en soins intensifs du pays sera atteint n’ont guère changé par rapport à la semaine dernière. Au rythme actuel de progression de l’épidémie de Covid-19, le choc se produira entre le 8 et le 18 novembre.

Les experts de la Confédération rappellent par ailleurs que les capacités de soins intensifs ne sont pas une variable d’ajustement efficace. Quand bien même le pays parviendrait à dégager 200 lits de plus (un chiffre hypothétique, et déjà un effort majeur), le moment de la saturation ne serait repoussé que de deux jours – l’épidémie étant exponentielle par nature.

Martin Ackermann, président de la task force scientifique, en conférence de presse aujourd’hui:

«Le risque d’atteindre ou de dépasser les capacités hospitalières est considérable.»

A ce moment-là, les hôpitaux n’auront alors qu’une seule solution: durcir les critères de triage de patients pour n’intuber que ceux ayant le plus de chances de survivre à la maladie. Une perspective catastrophique, extrêmement redoutée par les autorités et le corps soignant.

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Occupation passée, actuelle et prévue des lits dans les unités de soins intensifs (USI). Source: task force scientifique de la Confédération, brief du 30 octobre 2020.

Pour lire le graphe:

  • en gris foncé: les lits occupés par des patients non-Covid-19 par le flux de patients nécessitant des soins intensifs

  • en gris clair, les lits occupés par les patients non-Covid-19 pour des procédures électives (chirurgie programmée, par exemple), évitables si la situation l’exige

  • en vert, le flux de patients Covid-19

  • en pointillés verts, le nombre de lits de soins intensifs certifiés

  • en pointillés rouges, le nombre de lits maximums que la société suisse de médecine intensive (SSMI) estime pouvoir dégager

Concernant les prévisions:

  • La ligne en orange repose sur un temps de doublement de 7 jours, qui correspond à la situation actuelle.

  • En jaune et rouge, les temps de doublement minimum (5 jours) et maximum (10 jours) au vu de l’incertitude sur ces données.

Un temps de latence. Quand saura-t-on si les mesures prises par la Suisse et leur observance au sein de la population suffiront à casser la deuxième vague, et donc réduire l’afflux de patients en soins intensifs? A peu près au moment où les capacités en soins intensifs auront atteint leur limite, si l’on suit la task force.

Détaillons le raisonnement. Il existe trois indicateurs principaux pour suivre l’épidémie:

  • les nouveaux cas Covid-19 quotidiens (incidence),

  • les patients Covid-19 hospitalisés, qui surviennent avec 10 jours de décalage,

  • les patients transférés en soins intensifs, avec 12 jours de décalage.

La task force établit deux constats:

  • En raison des limites du dépistage et du manque de tests, l’incidence quotidienne n’est plus un indicateur aussi fiable qu’il y a quelques semaines.

  • Le nombre de patients hospitalisés est plus fiable, mais certains cantons éprouvent des difficultés à remonter cette information en temps et en heure à l’OFSP.

C’est donc le nombre de patients en soins intensifs qui représente désormais l’indicateur le plus fiable pour suivre la dynamique épidémique.

Autre constat: il faut environ une semaine pour établir une tendance fiable – hausse, stagnation ou diminution – de la courbe épidémique.

Au total, c’est donc avec un décalage de l’ordre de 19 jours (12 jours d’évolution naturelle de la maladie + 7 jours de recul) qu’on peut détecter l’impact structurel d’un nouveau train de mesures.

L’évaluation des mesures. La Suisse a-t-elle réagi à temps et avec assez de force à la montée de la deuxième vague? La réponse à cette question brûlante se dessinera à l’horizon temporel suivant:

  • Aux alentours du 17 novembre, pour les nouvelles mesures décidées à l’échelle nationale le 29 octobre dernier (fermeture des bars et restaurants à 23 heures, port du masque étendu, fermeture des discothèques…).

  • Aux alentours du 10 novembre pour le Valais, qui a opté pour un durcissement des mesures (fermeture des bars et restaurants à 22 heures, pas de rassemblement de plus de 10 personnes) une semaine plus tôt.

A tous points de vue, la deuxième semaine de novembre sera donc cruciale. Comme le résume Martin Ackermann:

«Les capacités en lits seront épuisées d’ici deux semaines si la situation actuelle se maintient (doublement tous les sept jours). Depuis mercredi et de manière nationale, des mesures strictes ont été annoncées. Mais les premiers effets de ces mesures auront un effet observable que dans une dizaine de jours dans les hôpitaux.»

Une lueur d’espoir. Les indicateurs de mobilité sont un autre indice permettant d’évaluer l’effet des mesures sur le terrain de façon précoce, avant de disposer des retours en temps réel dans les hôpitaux.

Le point de situation hebdomadaire du canton de Genève pour la semaine écoulée (du 19 au 25 octobre) fait état d’une rupture nette de la fréquentation des transports publics (trains et bus TPG, Léman Express), qui excède celle de l’année précédente à la même période. Un signe positif dans un océan d’incertitudes.

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Nombre de montées par semaine sur les lignes TPG principales, secondaires et transfrontalières. En rouge: situation actuelle. En gris: situation en 2019. Source: point épidémiologique du canton de Genève (semaine du 19 au 25 octobre).

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