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Covid-19 et femmes enceintes: comme un changement d’atmosphère

Yvan Pandelé

Cet article est extrait de notre newsletter quotidienne «Sortir de la crise».

Les femmes enceintes sont-elles à risque avec Covid-19? Il y a encore quelques mois, au plus fort de l’épidémie, le discours officiel se voulait rassurant. En accord avec les recommandations des agences sanitaires (OMS, ECDC, OFSP), la Confédération avait choisi dans son ordonnance Covid-19 du 13 mars (abrogée le 22 juin) de ne pas faire figurer les femmes enceintes dans la liste des personnes vulnérables.

Dans ses questions et réponses aux patients, qui datent de mars et n’ont pas été réactualisées à ce jour, la Société suisse de gynécologie-obstétrique (SSGO) évacuait par ailleurs le risque d’une transmission verticale de la maladie: «Le virus ne semble pas passer de la mère au bébé pendant la grossesse», peut-on y lire.

Ce n’est plus vrai. Des médecins de l’hôpital Antoine-Béclère (AP-HP), en région parisienne, viennent de le démontrer sans ambiguïté: une femme de 23 ans, infectée en fin de grossesse et qui excrétait du virus dans son sang, a transmis Covid-19 à son fœtus. Chez l’enfant, la maladie s’est traduite par une inflammation grave des méninges, d’évolution heureusement favorable.

Les transmissions verticales sont-elles fréquentes? Sans doute pas. Le Dr Daniele De Luca, réanimateur pédiatrique à Béclère, avance le chiffre d’une centaine de cas rapportés dans le monde. Mais l’histoire montre qu’absence de preuve n’est pas preuve d’absence. Et les maigres données sur les précédentes épidémies à coronavirus (Sras et Mers) suggèrent un risque de naissance prématurée et de retard de croissance de l’enfant.

J’en discutais hier avec le Pr David Baud, l’influent chef du service de gynécologie-obstétrique du CHUV, à la pointe sur ces questions en Suisse. Il est catégorique: les recherches des tout derniers mois dessinent un tableau beaucoup moins rassurant qu’on ne le pensait pour les femmes enceintes. Du point de vue de l’impact sur l’enfant, mais aussi – surtout – pour la mère.

La grossesse, facteur de sévérité

L’agence de santé publique suédoise s’est penchée sur la question. Son constat est sans appel: la grossesse majore le risque de Covid-19 sévère chez les femmes enceintes. Difficile de quantifier au vu du faible nombre de cas (53 femmes), mais la grossesse pourrait multiplier par 2 à 4 le risque d’un passage en soins intensifs. Les données hospitalières britanniques, sur une cohorte de 427 femmes enceintes diagnostiquées Covid-19, suggèrent que 10% d’entre elles en passent par là.

«Au début on a dit que les femmes enceintes n’étaient pas touchées par les formes sévères mais à Béclère on a eu des femmes intubées ventilées avec des formes de Covid-19 sévères alors que les séries chinoises disaient l’inverse», témoigne Daniele De Luca (AP-HP).

David Baud (CHUV):

«Tout ceci est basé sur les premières études venues de Chine, Italie et Etats-Unis, qui disaient que la maladie n’avait pas grand impact sur la grossesse, en tout cas pas plus qu’en population générale. Ces rapports étaient très rassurants, peut-être faussement, et je crois qu’on doit revoir notre copie. Les femmes enceintes et leur fœtus sont à risque.»

Le gynécologue vaudois est désormais convaincu de la nécessité d’une prise de conscience. Il m’a indiqué avoir écrit à sa société savante (SSGO) ainsi qu’à l’OFSP pour demander un changement de statut des femmes enceintes. «On protège nos personnes âgées mais pas l’avenir de notre population», déplore-t-il.

Au plan politique, ces inquiétudes ont été relayées par la conseillère nationale Sophie Michaud Gigon (Verts). Le 15 juin dernier, celle-ci a interpellé le Conseil fédéral à propos de la protection des travailleuses enceintes. Au vu du calendrier parlementaire, la réponse devrait intervenir courant septembre. Avant une éventuelle deuxième vague, espérons-le.

Sortir de la crise, la newsletter qui aborde les enjeux de la sortie de crise selon une thématique différente

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