Réservé aux abonnés

Covid-19 et aérosols: «J’en veux à l’OMS d’avoir donné un message confus au public»

Les spécialistes en aérosol ont lutté pour que soit reconnue la transmission aérienne du coronavirus, auprès et souvent contre l’OMS. Nous revenons sur cet épisode clé de la pandémie avec la chimiste américaine Kimberly Prather, dont le rôle a été moteur.

On a tendance à l’oublier, mais c’est LA controverse centrale de la pandémie: la transmission du Covid-19. Celle qui a vu l’OFSP et les agences sanitaires du monde entier – OMS en tête – défendre une science obsolète avant de rétropédaler sans entrain. Elle se laisse résumer ainsi:

  • Début 2020, le coronavirus était censé se transmettre à courte distance via les éternuements et la toux de personnes contaminées, par projection directe de gouttelettes respiratoires. Principale défense: garder ses distances et se laver les mains.

  • De nos jours, il est admis que le virus se transmet surtout par aérosol, c’est-à-dire des microgouttelettes pouvant voyager loin, rester en suspension dans l’air et être inhalées par l’entourage. Protection utile: le masque en intérieur et la ventilation des pièces.

Dans la coulisse, une poignée de chercheurs spécialistes des aérosols s’est démenée pour faire évoluer les conceptions historiques sur la transmission des virus respiratoires. Au prix d’un lobbying intense au sein de la communauté scientifique et vis-à-vis des grandes agences sanitaires.

L’OMS, en particulier, s’est attirée des critiques acerbes pour son inertie à ce sujet. Dans une interview à la revue Science, la scientifique en chef de l’agence, Soumya Swaminathan, sur le départ, vient d’admettre ses regrets. Trois ans ou presque après le début de la pandémie.

Parmi ceux qui ont fait bouger les choses, Kimberly Prather, chimiste atmosphérique de renommée mondiale à l’Université de Californie à San Diego. Nous avons profité de son passage à Genève le 10 novembre, au colloque Wright, pour revenir avec elle sur cet épisode crucial de la science en temps de pandémie.

Heidi.news – Revenons aux premiers mois de la pandémie. Les grandes agences sanitaires, OMS et CDC en tête, imposent un discours dominant sur le nouveau coronavirus et son mode de transmission. Quel est-il?

Kim Prather – Au début il y avait pas mal de confusion. En réalité, dès février 2020, l’OMS a commencé par dire que le coronavirus était aéroporté avant de se rétracter immédiatement (voir encadré). Mais à partir de là, l’OMS a insisté sur le fait que le virus se transmettait par des gouttelettes à proximité immédiate, et sur l’importance de la distanciation physique pour se protéger, en restant à plus de 2 mètres de distance. On ne parlait même pas de masque à ce stade, et dans un second temps l’agence a conseillé l’usage du masque mais seulement lorsqu’il était impossible de maintenir la distance. Il y avait aussi quelques éléments concernant les espaces intérieurs, mais rien sur la transmission aéroportée du virus.

Lire aussi: Du climat aux virus: Kimberly Prather, lanceuse d’alerte sur la pollution aux aérosols

L’OMS et les agences sanitaires ont axé toute leur communication sur la transmission «gouttelettes» du Covid-19, par des gouttelettes contaminées émises par les malades, et négligé la transmission «aérosol», qu’on sait aujourd’hui être prépondérante. Pourquoi?

Je dirais qu’il y avait en général cette idée, historiquement héritée, que si un virus se transmet surtout à proximité des personnes contaminées (ce que tendaient à montrer les premières enquêtes épidémiologies, par exemple dans les bus ou restaurants, ndlr.), alors il s’agit d’un mécanisme de type gouttelettes. Le problème, en réalité, c’est que les aérosols sont aussi plus concentrés dans l’environnement immédiat de la personne contagieuse. On ne peut donc pas distinguer efficacement ces deux modes de transmission sur la seule base de la distance.

«Désolé, j’ai utilisé le terme militaire»

Le 11 février 2020, alors que le nouveau coronavirus n’est encore attesté qu’en Asie, le directeur général de l’OMS Tedros Ghebreyesus s’exprime sur son potentiel pandémique en conférence de presse. Citant en exemple la stratégie ayant permis de contenir l’épidémie d’Ebola en Ouganda, il nuance: «Bien sûr, Ebola et ça [Sars-CoV-2], ce n’est pas la même chose. Ebola est nul [pour se transmettre] alors que le coronavirus est aéroporté, il est plus contagieux et vous avez vu comment il s’est transmis à 24 pays, bien que le nombre de cas soit faible.»

Quelques minutes plus tard, après avoir échangé avec le numéro 2 de l’OMS Mike Ryan, le directeur de l’OMS se reprend, visiblement embarrassé. «Désolé, j’ai utilisé le terme militaire, "aéroporté". Je voulais dire qu’il se transmet via gouttelettes ou par une transmission respiratoire. S’il vous plaît, prenez-le comme ça, pas au sens militaire. Merci.»

Il n’est pas rare que la parole du directeur de l’OMS soit précisée par ses collaborateurs au profil plus technique. Malgré son surnom, «Dr Tedros» est d’abord un homme politique, tandis que Mike Ryan est un médecin et expert en santé publique spécialisé dans les épidémies. Toujours est-il que le staff dirigeant de l’OMS n’emploiera plus le mot «aéroporté» – pourtant d’utilisation courante en infectiologie.

Il faudra attendre octobre 2020 pour que l’agence onusienne commence à reconnaître, dans ses spécifications techniques, l’existence d’une transmission du Covid via des aérosols. Une lenteur qui lui a été reprochée, le décalage entre l’état de l’art scientifique et les déclarations de l’OMS étant devenu de plus en plus évident au fil de l’année 2020 – comme en a rendu compte Heidi.news.

Lire aussi: Que faut-il comprendre de la controverse sur la transmission aérienne de Covid-19?

Un avatar de cette controverse peut se retrouver dans le hiatus entre le Pr Didier Pittet, spécialiste en contrôle des infections aux HUG et ardent promoteur du gel hydroalcoolique, qui en juillet 2020 émettait encore des doutes sur l’efficacité du masque au profit du lavage des mains, et nombre de ses collègues infectiologues romands, lesquels n’ont pas hésité à lui donner la contradiction.

Début 2020, la position de l’OMS a les allures d’un très large consensus scientifique, au moins dans les milieux médicaux et de la santé publique. Mais dans la coulisse, les spécialistes des aérosols commencent à regimber. Expliquez-nous.

Oui, je dirais que dès le mois de mars 2020, les spécialistes des aérosols ont commencé à faire du bruit. Moi-même, j’ai commencé à écrire ma perspective sur la transmission aérosol de Sars-CoV-2 en mars (publiée en mai dans Science, elle fera grand bruit, ndlr.). Ce qui était différent avec le coronavirus c’est qu’il se transmettait largement via des personnes qui n’avaient ni toux ni éternuements, ou pas encore. Cette transmission silencieuse se faisait surtout via les aérosols produits lorsqu’on parle, et on en produit beaucoup, peut-être 100 à 1000 fois plus que de gouttelettes directes.

Cela, nous autres spécialistes en aérosols l’avons remarqué assez vite, et c’était cohérent avec notre manière d’envisager la transmission. Mais l’OMS et les CDC avaient décidé qu’on ne pouvait parler de transmission aéroportée qu’en cas de contamination à longue distance, au-delà de 2 mètres. Et ils ont dit qu’il n’y avait pas de preuves de tels événements, mais la vérité c’est qu’ils n’en ont pas cherché.

Un autre point qui a joué, ce sont les événements de superpropagation, quand une personne contamine tout un restaurant par exemple. L’argument des agences sanitaires c’était de dire que si le virus était aéroporté, on aurait beaucoup plus de tels événements, et chaque personne contaminerait peut-être 10-20 personnes en moyenne (alors que le taux de reproduction du virus était de 2 ou 3 à l’époque, ndlr.). Mais on sait maintenant que certaines personnes produisent énormément d’aérosols et d’autres très peu. La transmission de ce virus est très hétérogène, 20% des gens sont responsables de 80% des transmissions, on ne sait toujours pas trop pourquoi.

Dès le début de la pandémie, donc, les spécialistes en aérosols avaient de bonnes raisons de douter de cette histoire de transmission «gouttelettes»?

En fait, il y avait déjà des études faites à ce sujet avant la pandémie. C’est très important et la plupart des médias sont passés à côté. Les CDC et l’OMS disent «Nous ne savions pas, nous avons appris au fur et à mesure». Mais la vérité c’est qu’il y avait des données convaincantes sur la transmission aérosol d’autres virus respiratoires, notamment de la grippe. Lidia Morawska (spécialiste en qualité de l’air à l’université de technologie du Queensland, qui a joué un rôle clé dans cette histoire, ndlr.) a fait des études sur l’émission d’aérosols bien avant la pandémie, ses premiers papiers remontent à 2009. Donc nous savions que les personnes produisent des aérosols quand elles parlent, ce n’était pas nouveau.

Comment s’est manifestée l’action de votre groupe informel?

Pour la plupart d’entre nous, on s’est rencontrés via les réseaux sociaux, et on communiquait entre nous par e-mail. On a écrit je ne sais plus combien de lettres et d’éditoriaux à différents journaux et institutions, à la Maison blanche, aux CDC, aux commissions d’experts. Beaucoup d’entre nous ont aussi témoigné devant l’OSHA (Occupational Safety and Health Administration, agence américaine en charge de la santé au travail, ndlr.). J’ai discuté personnellement avec Anthony Fauci (le «Monsieur Coronavirus» américain, ndlr.). On a écrit une lettre ouverte à Clinical Infectious Diseases, publiée en juillet 2020 et adressée aux agences sanitaires, dont l’OMS, qui a suscité beaucoup d’attention.

Comment est-il possible qu’une agence comme l’OMS, avec certains des meilleurs spécialistes au monde des épidémies, passe à côté d’un sujet si crucial pendant aussi longtemps?

Réservé aux abonnés

Cet article est réservé aux abonnés.

Déjà abonné(e) ? Se connecter