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Coronavirus, une drôle de guerre

Sarah Sermondadaz

Sarah Sermondadaz est journaliste scientifique pour le Flux Sciences de Heidi.news. Située en France au moment où le gouvernement français a décidé de confiner la population, elle livre un texte personnel depuis son appartement en région parisienne dont elle n'a plus le droit, comme les autres Français, de sortir, hormis pour les achats de première nécessité.

Ce dimanche soir, comme près d’un milliard d’humains (et c’est inédit), je suis confinée chez moi. Assignée à résidence, sans bracelet électronique, pour notre propre bien à tous – d’ailleurs, restez chez vous: la résistance, elle est en chambre. J’y suis à guetter cette drôle de guerre sanitaire qu’on ne vaincra qu’à l’usure. Enfin, «on»… Une bataille dans laquelle, nos soignants, surtout, combattent et combattront, parfois au péril de leur vie ou de celle de leurs proches. Dehors, pies, corneilles et pinsons, indifférents; les premiers sursauts du printemps. La ligne de front? A la fois omniprésente et invisible, sauf aux avant postes blêmes de l’hôpital. Une drôle de guerre, oui, pour reprendre la terminologie du président français Emmanuel Macron, qui a utilisé le terme à six reprises lors de son allocution du 17 mars.

Il faut savoir qu’en France, on ne plaisante pas avec le confinement. Pour se trouver dehors dans la rue, il faut non seulement avoir une raison valable, mais aussi un formulaire signé. L’activité sportive est tolérée, mais seulement à la proximité immédiate du domicile; en ville, des personnes situées à 500m de chez elles ont été verbalisées. Il faut ainsi remplir, pour chaque sortie, un formulaire daté du jour (voire de l’heure) et signé sur l’honneur, afin de ne pas risquer la contravention en cas de contrôle de police.

Aller faire des courses alimentaires, se rendre chez le médecin ou à la pharmacie, sortir son chien ou faire prendre l’air à son enfant: tout cela est possible, mais il ne l’est pas de renouveler ces activités plus d’une fois par jour, ni de sortir accompagnée d’une autre personne adulte. Dans la nuit du 21 au 22 mars, l’Assemblée nationale a même durci les sanctions: 135 euros pour la première incartade, 1500 euros en cas de récidive dans les 15 jours, et enfin 3700 euros d'amende et six mois de prison maximum au bout de quatre incartade en un mois. Alors, pour ne pas risquer l’excès de zèle, rester chez soi et regarder par la fenêtre. Être désormais journaliste en chambre.

Une guerre où toutes les nations confrontent le même mal

Cette pandémie a pris des allures de guerre mondiale, où les nations ne s’affrontent pas les unes contre les autres, mais se confrontent toutes au même mal. Un combat où les malades payent au prix fort les choix politico-économiques de leurs nations respectives au cours des deux dernières décennies. Où la coopération internationale se voit contrainte par l’existence de ressources rares et désormais vitales : réactifs de tests génétiques, masques, gel hydro-alcoolique… Mais à la guerre comme à la guerre, là aussi, les décomptes macabres, jour après jour. Les comparaisons internationales inquiètes.

Je suis journaliste scientifique. Mon métier est de rendre compte des faits, et de mettre en lumière toutes les nuances de la démarches scientifique, surtout lorsqu’elle impacte la société. Une rubrique hélas parfois reléguée au pur divertissement ou au para-scolaire, mais qui a rarement été aussi essentielle qu’aujourd’hui, baignés que nous sommes d’informations ô combien anxiogènes sur la maladie, mais qu’il faut bien patiemment tamiser et filtrer. Une abondance de littérature scientifique devenue elle aussi exponentielle. Tâcher de séparer le bon grain de l’ivraie, rendre compte de la situation même lorsque rien n’est vraiment clair. Voir s’empiler, une à une, les briques rassurantes et consolidées de ce que l’on sait. Mais aussi la froide logique des chiffres. A quel moment commence-t-on à décorréler un nombre de morts ce qu’il signifie?

Arbitraire et vulnérabilité

Pour la deuxième fois de ma vie d’adulte, j’ai vu s’effondrer une sorte d’échafaudage de certitudes, qu’on ne découvre fragile qu’une fois qu’il est tombé.

La première fois, je n’ai sur le coup rien compris, et encore moins rien vu venir. C’était le 13 novembre 2015, avec les attentats parisiens. Si j’étais rentrée 5 à 10 min plus tard, j’aurais pu me trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Les premiers signaux, sur Twitter et dans la presse. Les hélicoptères et sirènes d’ambulances de l’hôpital Saint Antoine au-dessus de ma tête, et l’inhabituel silence de cet appartement où l’on entendait d’ordinaire passer tous les métros. Et les heures qui suivirent, à vouloir rendre compte, savoir les chiffres, savoir ce qu’il se passait au Bataclan, savoir à défaut de comprendre. Accumuler l’information comme rempart, et par défaut, pour reporter à plus tard le moment de l’assimiler pleinement. S’en est suivie la lente mais inéluctable réalisation au fil des semaines et des mois de notre vulnérabilité, de l’arbitraire aussi. Depuis, dès que j’entends la sirène d’une ambulance, j’ai toujours un serrement au cœur incontrôlé, entre la joie profonde d’être en vie, et l’angoisse inexplicable d’être ramenée là-bas, comme bloquée un soir de 13 novembre.

L’incapacité du cerveau à comprendre intuitivement les lois exponentielles

Cette deuxième fois, là, j’ai eu le temps. On pourra dire qu’on ne l’a pas vu venir. Et pourtant. Anne, sœur Anne, ne vois-tu rien venir? Pourtant, on distinguait nettement la terre poudroyer à l’horizon en Asie, début janvier 2020. Partout dans le monde, l’on regardait ailleurs. Trop loin, trop abstrait. Peut-être en faisons-nous trop? Ce n’est qu’une grippe de plus, nous en étions convaincus, ou à défaut, nous voulions nous en convaincre. Et il y a eu l’Iran, puis l’Italie. Et l’incapacité du cerveau humain à comprendre intuitivement la loi des croissances exponentielles sans devoir en passer par les grands nombres. Et perdre tellement de temps… Pendant quelques semaines, une angoisse sourde. Faire la bise ou pas, avec ce pressentiment? Le temps de me poser la question, trop tard : l’interlocuteur m’a imposé le rituel de salutation. Sortir manifester pour le 8 mars, vraiment? Jusque, enfin, aux annonces de confinement. Alors, mon angoisse était devenue celle de tous. Et depuis que je la partage, elle me semble moins lourde.

L’arbitraire: telle semble la loi qui gouverne ces deux événements. Mais autant le premier était brutal et finalement rapide, après une nuit d’horreur, autant le second n’en finit plus de se préparer. Il va déferler sur nous dans les prochaines semaines, et le monde n’a hélas pas fini de ressentir, d’un bout du globe à l’autre, les répliques du séisme. Et ce paradoxe: c’est parce que le virus est beaucoup moins mortel qu’Ebola, et les symptômes des formes bénignes proches d’une mauvaise grippe, que nous l’avons sous-estimé. Mais à bas bruit, les statistiques et les lois des grands nombres nous ont rattrapés. Et risquent de balayer certaines politiques nationales en termes de gestion des hôpitaux, laissés exsangues par des années de “toujours plus avec moins” – et de balayer les malades les plus graves avec.

La marche du monde au zéro absolu

Lorsque l’on attend enfermé, la marche du monde semble si lente. Et pourtant: il faudrait que tout ait été encore plus lent, nos vies sociales désormais au ralenti, comme refroidies à une température proche du zéro absolu au point de limiter le mouvement brownien des molécules humaines. Cela, pour que notre système hospitalier (et nous avec) parvienne à sauter l’obstacle en limitant la casse: réduire non pas le nombre de contaminations totales, mais mieux les répartir sur la durée.

Il n’empêche, tout tourne en boucle. Chez soi, l’on tourne et on retourne son intérieur, pour s’occuper. L’on pratique éventuellement la distanciation physique si l’on est plusieurs au foyer, mais sans toujours réussir à mettre une distance à l’information. Car informations comme conversations tournent désormais autour de ce seul point fixe, pudiquement nommé « crise sanitaire » par les entreprises.

La crise ne sera pas seulement sanitaire, et nous le savons désormais. Elle risque de faire voler en éclats beaucoup plus que ça. Et c’est peut-être pour cela que nous cherchons si désespérément une échappatoire. Car comment reconstruire lorsqu’on ignore encore quelle sera l’étendue des dégâts? Une fois mises de notre côté toutes les chances d’atténuer la vague, la laisser déferler. Et une fois fatigués de tourner en rond, faire le dos rond.

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