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Coronavirus: «Si quelqu’un avait voulu fomenter un acte radical, réfléchi et très efficace, il ne s’y serait pas pris autrement!»

Raynald Droz, le 17 mars 2020. | KEYSTONE / Marcel Bieri

Suite à une demande du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) et en raison de l'intérêt public de cet article pour comprendre les enjeux sanitaires de la crise du coronavirus, nous le mettons à disposition gratuitement pour tous nos lecteurs.

Le brigadier Raynald Droz est apparu dans la salle de presse du Palais fédéral le 17 mars aux côtés d’autres représentants civils de l’Etat qui viennent régulièrement faire le point sur la situation de l’épidémie de coronavirus en Suisse. Sa présence émet un signal fort: l’heure est grave, l’armée est engagée. La conseillère fédérale en charge de l’armée, Viola Amherd, l’avait annoncé la veille: l’armée va soutenir l’effort national contre l’épidémie. La présence du militaire professionnel (31 ans de service) matérialise cet engagement.

Dans un pays où les forces armées sont plutôt discrètes, l’apparition du chef d’état-major du commandement des opérations, responsable de la planification et de la conduite de toutes les opérations et de tous les engagements de l’armée suisse, en Suisse et à l’étranger, directement placé sous les ordres du chef du commandement des opérations, marque un tournant.

Entretien avec l’homme qui coordonne, notamment, la première mobilisation depuis la Deuxième Guerre mondiale dans le pays.

Heidi.news – Monsieur le brigadier, quand et comment avez-vous appris que vous alliez devoir participer à la mobilisation de la troupe?

Raynald Droz – Lorsque je reçois une masse d’informations qui se recoupent, j’ouvre un dossier dans notre système informatique: celui concernant la crise actuelle date du 11 février. J’avais suffisamment d’informations pour dire que l’affaire pouvait devenir sérieuse. Nous avions alors déjà des signes provenant de Chine. La plupart d'entre nous – hormis les membres de notre cellule Medintel (renseignements dans le domaine médical) – pensions que cela ne nous concernerait pas directement. Las, le virus s’est rapproché à une vitesse assez «stratosphérique». En 6-7 semaines, la situation a fortement dégénéré.

La vitesse de propagation vous a-t-elle surpris?

Non seulement la vitesse, mais aussi l’amplitude. La force de cette vague qui touche de manière ciblée des personnes âgées et des personnes affaiblies… C’est quand même incroyable. Si quelqu’un avait voulu fomenter un acte radical, réfléchi et très efficace, il ne s’y serait pas pris autrement! Ce virus touche une frange de la population particulièrement démunie face à la menace: les personnes âgées. Ce sont elles qui ont façonné le fabuleux pays dans lequel nous vivons, y ont travaillé, vécu et au moment de la retraite, ce sont elles qui paient le plus lourd tribu… les jeunes pas, ou peu. C’est quand même particulier. Cela nous responsabilise et c'est à nous, aujourd'hui, de protéger au mieux ces personnes à risque, c'est notre devoir, c'est notre responsabilité.

Il y a quelques années, nous avions fait un exercice avec un scénario «pandémie», mais on n’avait pas envisagé un scénario impliquant une telle dégradation de la situation, avec une ampleur mondiale aux conséquences lourdes. Et si nous l’avions fait, il est fort probable qu’on ne nous aurait pas pris au sérieux ou, comme souvent, qu’on nous aurait taxé d’exagération.

Comment s’est passé cet exercice?

Bien, mais nous avions alors déjà remarqué que le système sanitaire suisse était d’une immense complexité. Il est d’une qualité exceptionnelle, mais quand on met ces deux éléments ensemble – qualité et complexité – on se rend vite compte des limites… en termes de places dans les services de soins intensifs et de personnel pour faire tourner les services. Nous sommes aujourd’hui en situation réelle. A nous de faire le nécessaire pour que le système sanitaire suisse tienne le choc du coronavirus. Tout le monde s'y emploie et j'ai bon espoir que ces forces et ces intelligences y réussissent.

Cette mobilisation est la première depuis la Deuxième Guerre mondiale, comment la vivez-vous?

C’est fascinant si je l’envisage du seul point de vue professionnel. Mais je ressens surtout beaucoup de respect et de reconnaissance.

  • Le respect tout d’abord: pour toute la responsabilité que l’on a eue dans la mise en œuvre de cette mobilisation. Vous savez certainement que l’on a réintroduit la mobilisation dans le cadre de la réorganisation de l’armée. Pendant longtemps, cet instrument n’était plus disponible. Ce fut un long combat pour réintroduire la mobilisation en 2018. En l’espace de trois ans, on a réussi à réintroduire la mob’, à instruire et à entraîner les formations. Et aujourd’hui, en situation réelle, ça a fonctionné: les gens ont été averti par sms et sont entrés en service, prêts à l’engagement, en quatre jours.

  • La reconnaissance ensuite: pour celles et ceux qui ont pris les bonnes décisions en réintroduisant la mobilisation, pour les appelés qui se sont engagés malgré de nombreuses autres contingences pour maintenir nos conditions d’existence en Suisse et en Europe.

L’armée a été bien inspirée de réintroduire la mobilisation il y a trois ans… Vous craigniez alors des dangers latents?

Ce n’était pas un hasard évidemment. La réintroduction de la mobilisation est née d’une frustration et d’un raisonnement assez simple: les réserves génèrent la liberté de manœuvre. Sans liberté de manœuvre, dès lors que tous vos moyens sont engagés, vous savez déjà en tant que commandant que ça va être très compliqué car vous êtes obligé de faire la différence.

Créer de la liberté de manœuvre implique la possibilité de mobiliser rapidement des troupes. La mobilisation permet de lever des formations rapidement à des coûts supportables dans des situations de catastrophe ou, comme ici, de pandémie. Nous avons d’ailleurs été bien inspirés de disposer de troupes sanitaires en haute disponibilité, même si nous les avions sélectionnées principalement sur la base d’un scénario «catastrophe» et pas forcément pour une «pandémie».

Remarque-t-on une plus grande motivation de la part des jeunes lorsque la situation devient réelle?

Enorme! Je le vois auprès des soldats mobilisés et réellement engagés. Nous sommes tributaires des demandes des cantons puisque l’armée est en appui, en «subsidiarité», et qu’on est le dernier maillon de la chaîne, lorsque la police ou la cellule de coordination sanitaire au niveau national n'arrivent plus à répondre. En quelques jours, 50% des troupes mobilisées ont été engagées. Et si cela suit nos projections, d’ici trois jours, 75% à 80%% des troupes seront engagées, et d’ici une dizaine de jours, tout le monde sera engagé.

Par ailleurs, j’ai moi-même deux jeunes adultes à la maison et je reçois aussi des échos de la part de leurs copains et copines qui sont extrêmement respectueux de cet engagement. Nous avons eu des discussions que nous n’avions pas eues au cours de ces dix dernières années. Ils se sentent beaucoup plus concernés. Ces moments, ça rapproche pas mal.

Lors du point de presse du 17 mars 2020, vous disiez que l’armée suisse n’a pas été construite pour vivre avec le coronavirus, comment se passe l’engagement de la troupe dans cette situation extraordinaire?

Quand je disais que l’armée n’avait pas été prévue pour ce genre de situation, c’est que l’armée a été prévue pour avoir des contingences de troupes, de sections et de compagnies qui vivent dans des espaces restreints. Les militaires partagent des dortoirs, sont assis côte à côte dans les véhicules, sont coude à coude dans les exercices tactiques, etc. La règle des deux mètres n’existe pas à l’armée. Aujourd’hui, il faut élargir le cercle, trouver de nouveaux standards, éduquer, instruire et contrôler.

Comment sont réparties les forces armées dans le pays?

Elle est liée aux diverses demandes cantonales. Actuellement, l’armée est engagée sur l’ensemble du territoire. Les quatre bataillons hôpitaux ont été répartis sur les quatre divisions territoriales.

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  1. La division territoriale 1: si l’on répond à toutes les demandes, il restera environs 20% des moyens sanitaires disponibles dans ce secteur.

  2. La division territoriale 2: si l’on répond à toutes les demandes, il restera environs 50% des moyens sanitaires disponibles dans ce secteur.

  3. La division territoriale 3: lorsqu’on aura répondu à toutes les demandes, il restera environ 50% de forces disponibles.

  4. La division territoriale 4: elle est pour l’heure, la région la moins touchée. Si on répond à toutes les demandes sanitaires émanant de cette région, il restera environs 60% des moyens sanitaires disponibles dans ce secteur.

Le Tessin a été la première région touchée. En Suisse romande, il y a malheureusement eu une forte progression ces deux derniers jours. Au niveau des formations sanitaires, plus de 1000 militaires sont engagés sur les quelques 3000 à disposition pour le moment.

Vous êtes le chef d’état-major du commandement des opérations, pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste et combien d’hommes vous avez sous vos ordres?

Le commandement des opérations a été constitué avec la mise en œuvre de la nouvelle organisation de l’armée en 2018. Il est conduit par le commandant de corps Aldo Schellenberg et regroupe toutes les formations qui livrent des prestations de sécurité et d’aide, en l'occurrence les forces aériennes, les forces terrestres, le renseignement militaire, les quatre divisions territoriales ainsi que le centre de compétence pour les opérations extérieures, les forces spéciales et la police militaire.

Je commande l’état major de ce commandement, qui s’occupe de la planification, de la préparation des données d’ordre, de la coordination, qui s’assure que les forces engagées sur le terrain aient des conditions favorables, des emplacements, du matériel. Ce sont environ 120 professionnels − civils et militaires − et puis, j’ai encore la possibilité d’appeler environ 220 miliciens, c’est-à-dire des civils en uniforme.

Beaucoup de miliciens sont engagés dans votre état-major à ce jour?

En ce moment, nous travaillons surtout avec la composante professionnelle, même si j’ai déjà appelé environ 20 miliciens en renfort. La plupart sont d’ailleurs des volontaires qui veulent se rendre utiles et s’engageant à nos côtés afin de tenir le choc du rythme en 24/7. Cet engagement est très positif. Il est exigeant aussi: nous travaillons 7 jours sur 7 et de 5h du matin à minuit, avec un service de piquet. Les journées sont longues, donc pouvoir bénéficier de deux relèves permettra de tenir la distance: il n’est pas exclu de devoir engager plus de personnes d’ici quelques jours, voire semaines.

Vous êtes notamment responsable de «l’autoprotection de l’armée», concrètement quelles mesures d’autoprotection avez-vous prises?

Aujourd’hui, nous disposons d’un train de mesures en ligne avec les directives de l’Office fédéral de la santé publique. Nous avons aussi créé des «pocket cards» avec les règles à suivre. Mais la responsabilité de mon état major va plus loin. Nous sommes responsables de la protection en général. C’est la protection informatique, des infrastructures, des données, des personnes, des denrées alimentaires, du transport du matériel dangereux, etc. Une charge qui nous incombe à l’année, au-delà de la situation extraordinaire liée au coronavirus.

Et comment va le moral des troupes?

Les troupes sont entrées en service la semaine passée, et ont passé leur premier week-end avec nous. Malgré le fait qu’ils n’étaient pas du tout avertis qu’ils allaient devoir rester le week-end, cela s’est bien passé. Vous savez, il y a toujours une énergie positive. Ce sont des jeunes qui se connaissent et qui ont du plaisir à se retrouver, même si auiourd'hui il y a deux mètres entre eux.

Les troupes sanitaires ont des habilitations spécifiques et elles peuvent aussi assister les services d’aide à domicile, à faire du triage devant les hôpitaux ou encore transporter du matériel. Nous sommes en train d’instruire environ 11’000 jeunes des écoles de recrues à ce qu’on appelle les «helping hands» («Les mains qui aident») pour pouvoir également suppléer d'autres prestations qui ne pourraient ne plus fonctionner ou qui seraient défaillantes.

Au niveau de la disponibilité, de la mobilisation et de l’instruction, quel est l’avantage d’avoir une armée de milice dans ce contexte de crise sanitaire?

L’armée de milice est vraisemblablement la seule réponse supportable pour un pays comme le nôtre qui n’a pas vocation à envoyer des troupes à l'extérieur. La milice nous permet d’utiliser les compétences des civils dans des domaines qui correspondent aux besoins de l’armée, mais aussi aux préférences des personnes engagées.

Cela leur permet soit de s’ouvrir à des domaines qu’ils ne connaissent pas, mais aussi et surtout à développer des compétences de conduite dans des situations difficiles et fascinantes. Cela leur permet également de partager d’autres cultures, langues et classes sociales. La milice est très utile à l’engagement parce qu’on peut la mobiliser rapidement et qu’elle représente un excellent élément de cohésion; encore un bon moyen pour se connaitre à l'ère des réseaux sociaux. Et quand on connaît les événements et qu'on les domine, on a moins peur.

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