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Coronavirus: quelle est l'efficacité des masques réutilisés ou faits main? Quand faut-il en porter?

Une question posée par une de nos lectrices, à laquelle répond Sarah Sermondadaz, journaliste scientifique pour Heidi.news

KEVIN HAGEN/AP/KEYSTONE

Votre question complète: Par mail, une lectrice nous interpelle sur le foisonnement d’initiatives autour des masques de protection respiratoire. Les masques de fortune improvisés avec un peu de coton et une machine à coudre sont-ils efficaces? Peut-on réutiliser un masque médical, et à quelles conditions?

La réponse de Sarah Sermondadaz, journaliste sciences confinée (mais pas masquée). La question des masques de protection individuelle est importante, car elle fait parties des barrières physique qui peuvent protéger des risques de contagion. Le programme cantonal d'Hygiène, Prévention et Contrôle de l'Infection (HPCI) du CHUV rappelle que ces équipements protègent des gouttelettes projetées dans l’air (par exemple lors d’un éternuement ou d’une toux) et, pour certains, des aérosols. Cette dernière voie de transmission, quoique non majoritaire, est également possible dans le cas du Covid-19. L’idée est de filtrer, à travers un tamis suffisamment fin, les particules susceptibles de porter le virus.

Les différents types de masque. Il n’y a pas un masque de protection, mais différents types de masque correspondant à des niveaux différents de protection et à des usages différents.

  • Le masque chirurgical. Sa fonction n’est pas de protéger celui qui le porte, mais son entourage. Son usage est donc exclusivement médical. Comme son nom l’indique, il sert à protéger un patient, au cours d’une intervention, des germes éventuels du médecin ou du chirurgien. Il fonctionne donc à «sens unique», en filtrant correctement l’air expiré, et en évitant ainsi les projections liées à la toux et aux éternuements, mais pas l’air inspiré. A cet égard, le masque chirurgical n’est pas vraiment étanche, et c’est un équipement plus intéressant en intérieur qu’en extérieur. Il en existe deux types: les masques qui filtrent à hauteur de 95% minimum les aérosols bactériens ou viraux expirés, et ceux pour lesquels ce taux atteint au moins 98%.

Il existe d’autres masques de protection, qui fonctionnent cette fois-ci dans les deux sens, expiration comme inspiration. Ces derniers protègent non seulement les autres, mais également le porteur : pas uniquement à des fins médicales, mais aussi à des fins de protection individuelle lors d’activité générant des particules fines dangereuse, par exemple dans le bâtiment. En Europe, ils sont baptisés FFP, pour Filtering Face Piece, et sont régis par la norme européenne EN149, qui distingue aussi dans sa nomenclature les masques réutilisables des masques jetables.

Ces masques de protection respiratoire sont classés selon la norme européenne EN149 en trois classes de protection : FFP1, FFP2 et FFP3. La classification des filtres se rapporte à l’effet protecteur contre les particules d’une taille s’étendant de 0,1 à 1 micron

  • Les masques FFP 1. La norme impose qu’ils filtrent 80% des particules minimum. Le pourcentage de fuite vers l’intérieur doit être de 22% au maximum. Ce masque n’offre pas de bonne protection dans un contexte médical, mais il est efficace pour protéger de la poussière lors de travaux de bricolage.

  • Les masques FFP2. Ils doivent filtrer 94% minimum des particules fines, et leur pourcentage de fuite vers l’intérieur est limité à 8% maximum. Ils sont proches de la norme américaine N95, qui implique une filtration de 95 % minimum. C’est le type de masque le plus adapté pour des virus comme ceux de la grippe, du Sras ou de Covid-19, ainsi que bactéries.

  • Les masques FFP3. Ce derniers doivent filtrer au minimum 99% des aérosols, voire 99,95% en fonction des normes, et tolérer une fuite vers l’intérieur inférieure à 2 %. Mais à ces niveaux de filtration, la respiration devient difficile, et ces masques comportent souvent une soupape intégrée pour faciliter la respiration et les rendre plus confortables.

Les moments pour porter un masque. Les habitudes diffèrent en fonction des cultures et des lieux de vie. En Asie, il est courant de porter un masque lorsqu’on est malade pour ne pas risquer de contaminer son environnement. En Europe et aux Etats-Unis, cette pratique n’était pas inscrite dans les mœurs jusqu’à l’irruption de l’épidémie de Covid-19.

Dans un contexte où la chaîne d’approvisionnement de ces masques est malmenée par une demande mondiale inédite, qui voit les pays se concurrencer à l’importation, quelques règles de bonne pratique s’imposent:

  • Il est inutile de porter un masque si on est malade et confiné seul chez soi. Si l’on est confiné avec d’autres personnes non malades, il peut être utile de porter un masque chirurgical. Dans ce contexte, on ne porte pas un masque pour se protéger soi, mais pour protéger les autres

  • Un masque, quel qu’il soit et à lui seul, n’offre pas de protection absolue: s’il est jetable, la durée de vie est de 8 heures grand maximum. Encore faut-il bien le porter, et ne pas toucher le masque ou son visage en l’enlevant – une rigueur bien connue des soignants, un peu moins du public. Le document du HCPI rappelle ainsi que:

« Le masque de protection perd de son efficacité en cas de barbe ou tout autre pilosité qui empêche le contact parfait entre le visage et le bord du masque.

Le masque de protection respiratoire doit être enlevé après tout autre matériel de protection (gants, surblouse, lunettes de protection)

Les mains doivent être désinfectées après le retrait du masque.»

  • Autrement dit, utiliser un masque pour se déplacer dehors pour ne pas tomber malade est contre-productif si l’on se touche sans cesse la bouche ou le visage.

C’est certainement pour ces raisons qu’une étude américaine publiée en septembre 2019 dans le Journal of American Medicine concluait, sur près de 3000 soignants suivis pendant plus de 4 ans, que masque chirurgical et masque N95 semblaient offrir une protection équivalente face à la grippe.

A l’occasion d’un questions-réponses donné en marge d’une visioconférence organisé par TED, le Dr Seth Berkley, directeur de l’Alliance Gavi pour les vaccins, rappelait que, pour le grand public, les masques étaient inutiles sans gestes barrières:

«Le plus important, ça reste la distanciation sociale et le confinement. Après, le masque peut agir comme un rappel de ne pas se toucher le visage ou les yeux quand on le porte. Et si l’on est malade, le masque empêche de contaminer les autres lorsqu’on tousse.»

Des directives dégradées. Lorsqu’il s’agit de masques jetables, il n’est pas idéal de les réutiliser, les standards de qualité n’étant plus assurés. Certains types de nettoyage (à la machine à laver, à la vapeur ou au sèche linge) risquent même de les endommager. Néanmoins, le manque de masques a pu conduire les hôpitaux de certains pays, par exemple en France ou aux Etats-Unis, à mettre en place un certain niveau de système D, en réutilisant des masques ou en confectionnant des masques de fortune.

  • Aux Etats-Unis, dans l’Etat du Nebraska, plusieurs hôpitaux utilisent des lampes UV pour décontaminer leurs masques N95 depuis le 19 mars, face à une pénurie des ces équipements de protection, raconte le New York Times.

  • Plus récemment, un procédé au péroxyde d’hydrogène (eau oxygénée) en phase vapeur d’une société basée dans l’Ohio a récemment obtenu une certification de l’administration américaine. L’entreprise pourra ainsi décontaminer jusqu’à 80’000 masques par jour.

  • En France, plusieurs centres hospitaliers, dont le CHU de Grenoble, ont dévoilé des patrons de couture permettant aux personnels de soins de confectionner leurs propres masques, en précisant toutefois qu’il s’agissait d’une précaution prise en cas de "pénurie extrême", encore hypothétique.

Ce que dit la recherche. Un certain nombre d’études a été mené sur la question, avec des résultats prometteurs mais à prendre avec prudence: peu de particuliers ont le bon matériel chez eux pour reproduire ces protocoles expérimentaux. Ces travaux s’adressent avant tout aux hôpitaux.

  • En 2009, des chercheurs de l’Université de Stanford comparaient, dans la revue Annals of Occupational Hygiene, cinq options de décontamination pour les masques FFP. Leurs conclusions (qui entre autres, déconseillent très formellement le recours au four à micro-ondes, qui les fait fondre):

«L’irradiation aux UV et la vaporisation de peroxyde d’hydrogène semblent les méthodes de décontamination les plus prometteuses.»

  • En 2013, des chercheurs britanniques ont voulu comparer l’efficacité de masques faits maison en fibre de coton lavables avec des masques chirurgicaux dans le cadre d’une pandémie de grippe, dans des travaux publiés dans Disaster Medicine and Public Health Preparedness. Leurs conclusions :

«Les deux types de masques permettent de filtrer de manière significative les microbes expirés par les volontaires, mais le masque chirurgical s’est avéré trois fois plus efficace que le masque maison.

Nos résultats suggèrent que ces masques faits maison doivent être considérés comme une option de dernier recours pour limiter la transmission par gouttelettes par des individus infectés, mais qu’ils sont supérieurs à une absence de protection.»

« Nous mettons en évidence deux modes de désinfection qui ne réduise pas l’efficacité des masques N95 [équivalents de nos FFP2] en filtration après plusieurs cycles: un passage à l’air chaud à 75°C pendant 30 min, pendant 20 cycles, et une exposition aux rayons UV (254 nm, 8W) pendant 30 min.

Quant aux traitements à la vapeur, ils provoquent une perte d’efficacité rapide, jusqu’à 85% en cinq cycles.»

Ils précisent toutefois que l’usure des dispositifs d’attache du masque (et donc, les effets délétères sur son étanchéité au visage) n’ont pas été évalués. Ainsi, en aucun cas il ne faut les reproduire chez soi, il ne faut ainsi pas passer un masque FFP2 au four domestique pendant 30 min à 75°C, l’un des protocoles expérimentaux qui semble fonctionner en laboratoire. Car outre le risque incendie, le contact avec la grille métallique du four risque aussi lui causer des dommages irréversibles. Ils rappellent aussi la simple fonction d’évaluation de ces travaux, appelant les praticiens à respecter les directives en vigueur dans leurs hôpitaux respectifs.

En résumé. Si vous êtes un professionnel de santé, vous savez déjà quel masque porter face à des patients atteints du Covid-19 : idéalement un masque FFP2. Et dans le cas contraire, il s’agit de suivre les directive de votre hôpital ou de votre administration de référence.

Si vous êtes un particulier qui montre des signes de la maladie, il peut être utile de porter un masque chirurgical pour protéger vos proches, si votre médecin le juge nécessaire.

Si vous êtes un particulier qui ne présente pas des signes de la maladie, la distanciation sociale et le confinement semblent être des gestes barrières suffisants. Au vu des tensions sur l’approvisionnement en masques, il semble essentiel de les laisser aux soignants. Bien que le risque de contamination par aérosols en extérieur semble faible lorsqu’on respecte les règles de distanciation en cas de déplacement, l’on peut en cas de sortie porter un masque en coton, ce qui est toujours mieux que rien. Mais il faut les voir comme une façon de protéger son environnement plutôt que de se protéger, leurs performances étant très inférieures à celles des masques chirurgicaux, qui visent à la base à protéger non le porteur mais l’environnement.

Reste enfin la question du rôle des porteurs asymptomatiques ou peu symptomatiques dans l’épidémie, et celle du retour à la normale. Les masques pourraient alors se généraliser pour tous à la fin de l’épidémie, explique l’expert de santé publique britannique KK Chen dans un article de Science.

«Je suis sûr que si tout le monde portait un masque en prenant le métro sur son trajet quotidien, cela réduirait le niveau de transmission.»

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