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Pour la première fois, un essai mené à Wuhan confirme l'intérêt de la chloroquine contre le coronavirus

Un médecin examine des scanners pulmonaires à l'hopital Huoshenshan de Wuhan (illustration). | Keystone / Wang Yuguo

Exceptionnellement, nous avons décidé de mettre cet article à disposition gratuitement tant ces données sont importantes pour bien réagir face à l'épidémie en cours et mieux la comprendre.

Rarement résultat aura été si attendu. Un premier essai clinique randomisé vient de livrer ses résultats quant à l’efficacité de la chloroquine contre l’infection au nouveau coronavirus. Signée de médecins de Wuhan et pré-publiée lundi 30 mars sur MedRXiv, l’étude montre que la molécule (dans sa version hydroxychloroquine) permet en quelques jours de réduire la durée des symptômes – et possiblement leur gravité – chez des patients atteints d’une pneumonie consécutive au virus. Un résultat modeste mais prometteur.

Pourquoi c’est important. D’abord évoquée par les chercheurs chinois, l’hypothèse de la chloroquine a connu un retentissement immense avec les déclarations du Pr Didier Raoult, chercheur marseillais en microbiologie de renommée mondiale, qui y voit un remède possible contre Covid-19 s’il est prescrit assez tôt dans le cours de la maladie. L’hypothèse, motivée par des données in vitro mais jusqu’ici très peu étayée par les données cliniques, a instantanément divisé la communauté médicale, partagée entre prudence et nécessité. Ce premier essai d’un niveau de preuve plus solide constitue donc un vrai pas en avant.

Le cœur de l’étude. Les 62 participants chinois de l’étude ont été pris en charge à l’hôpital Renmin de Wuhan, au cours du mois de février. Il s’agit de patients jeunes (45 ans en moyenne) atteints de Covid-19 à un degré de gravité modéré, justifiant une hospitalisation en service médical classique. En clair, ces patients avaient une pneumonie n’ayant pas (ou pas encore) dégénéré en détresse respiratoire aigüe. Parmi eux:

  • la moitié (31 patients) ont reçu une prise en charge standard (non précisée),

  • l’autre moitié a reçu, en supplément, de l’hydroxychloroquine (400 mg par jour).

Au moment du recueil des données, tous les participants avaient fait l’objet d’un suivi clinique pendant au moins cinq jours. Il s’est avéré que les patients traités à l’hydroxychloroquine:

  • ont connu une disparition plus rapide de leurs symptômes (toux, fièvre), en deux jours au lieu de trois dans le groupe contrôle, qui signe une diminution de l’inflammation;

  • ont été plus nombreux (81% contre 55%) à présenter une amélioration visible des poumons à l’imagerie, six jours après leur admission.

Un point non significatif au plan statistique mais qui vaut la peine d’être mentionné: 4 patients du groupe contrôle ont connu une détérioration de leur état de santé (détresse respiratoire aigüe), mais aucun n’a connu de telle évolution dans le groupe hydroxychloroquine.

Les précautions d’usage. Cette étude n’a pas encore été publiée dans une revue scientifique (donc revue et corrigée par des experts), mais rendue publique de façon anticipée sur un site ad hoc (MedRXiv). Si le protocole offre a priori les garanties d’un niveau de preuve satisfaisant, il n’est pas exempt de faiblesses:

  • l’étude a très probablement été réalisée dans l’urgence (en témoignent un anglais approximatif et un niveau de détail assez faible);

  • le protocole original de l’étude prévoit un essai en double aveugle avec deux groupes traités de 100 patients et un groupe contrôle: ce travail porte donc sur des données préliminaires, et le dessein expérimental a semble-t-il été remanié en cours de route, ce qui n’est jamais bon signe;

  • les patients ont pu recevoir d’autres traitements, notamment antiviraux, qui brouillent un peu les résultats de l’étude;

  • la courte durée de suivi (5 jours) des patients ne permet pas d’exclure un rebond de la maladie dans les jours suivants.

Les prolongements. Le débat sur la chloroquine s’était déplacé au fil des jours. Si tout le monde convient de la nécessité d’investiguer cette piste et que les hôpitaux (y compris suisses) l’utilisent déjà en pratique, le débat porte sur la sélection des patients. En l’absence de preuve formelle d’efficacité et de possibles toxicités (rares mais avérées), faut-il réserver le médicament aux patients en soins intensifs? Ou bien l’utiliser en début d’hospitalisation, lorsqu’elle est plus susceptible d’être efficace?

En montrant un effet, même modeste, sur des patients Covid-19 sans profil de gravité prononcé, cette étude vient à l’appui d’une utilisation plus libérale. D’après les auteurs:

«Étant donné qu’il n’existe pas de meilleure option thérapeutique à ce jour, il est prometteur d’employer l’hydroxycholoroquine dans le cadre d’une prise en charge raisonnable de Covid-19.»

Ils prennent toutefois garde de doucher les enthousiasmes excessifs:

«Bien qu’elle soit efficace, et possède l’avantage d’être bon marché et facile d’accès, l’hydroxychloroquine ne doit pas être prise à la légère en raison de de potentiels effets délétères dans le cadre de maladies virales.»

Les principaux effets indésirables sérieux de l’hydroxychloroquine sont les troubles du rythme cardiaque et (en usage chronique) les atteintes de la rétine – les patients à risque sur ce plan n’ont d’ailleurs pas été inclus dans l’étude de Wuhan. Deux patients ont par ailleurs dû cesser leur traitement en raison d’effets plus banals (mal de tête, éruption cutanée).

L’avis des experts. Le Pr Blaise Genton, infectiologue et médecin-chef à Unisanté, le Centre universitaire de médecine générale et santé publique de Lausanne:

«C’est une indication de plus que la chloroquine pourrait avoir un petit effet. (…) La diminution de la progression en maladie sévère nous intéresse particulièrement parce qu’on pense qu’il faut se tourner vers les soins primaires dans la communauté plutôt que seulement se concentrer sur les patients hospitalisés.»

Le Dr Stéphane Emonet, médecin-chef en médecine interne et infectiologie à l’hôpital du Valais, y voit quant à lui un «résultat encourageant» en faveur de la chloroquine, déjà employée dans son service:

«L’hydroxychloroquine est prometteuse et cette étude est un argument supplémentaire pour son utilisation dans les hôpitaux, sans que ce soit une étude "pivot".»

Lui-même se dit convaincu du «profil sécurité-efficacité intéressant» de la molécule mais attend encore des données plus fermes. Avec la dizaine d’essais chinois en cours et le vaste essai européen Discovery lancé la semaine dernière, ce devrait être très bientôt le cas.

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