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Ces médecins qui soutiennent les coronasceptiques

Plus de la moitié des médecins qui soutiennent publiquement Aletheia sont des généralistes. | unsplash/Online marketing

Cet article a été initialement publié en allemand par notre partenaire éditorial Higgs.ch.

L’information était trompeuse car il n’y avait aucun lien de cause à effet, mais peu importe: elle s’est répandue comme une trainée de poudre: «une personne vaccinée est morte» titraient, le 30 décembre 2020, plusieurs médias suisses. Les anti-vaccins et les coronasceptiques venaient de gagner la bataille de l’attention médiatique. Derrière cette opération, un médecin généraliste de Lucerne, Andreas Heisler, qui a d’abord prévenu les opposants au vaccin, avant même d’en informer les autorités sanitaires…

Pourquoi c’est important. Andreas Heisler, qui s’était déjà distingué à plusieurs reprises par son scepticisme à l’égard des mesures sanitaires et ses prises de paroles lors de manifestations, n’était pas seul. Car ils sont plusieurs médecins à alimenter les thèses des coronasceptiques. Nous n’allons pas revenir sur ces thèses, réfutées à plusieurs reprises tant sur Higgs.ch que sur Heidi.news. Mais plonger dans la nébuleuse des groupes de médecins dissidents est instructif, car on y trouve une association qui se prétend scientifique, sans jamais citer de sources scientifiques… Comment ces médecins, consciemment ou inconsciemment, sont-ils devenus des références dans les milieux complotistes? Higgs a enquêté.

Le point de départ. Ce décès très médiatique fin 2020 a entrainé une période de doute sur la vaccination. Et ce, même si les analyses ont démontré par la suite qu’il n’existait aucune relation de cause à effet entre le vaccin et la mort de cette personne... Aldo Kramis, co-président de la Fédération des médecins lucernois rappelle:

«La mort n'avait rien à voir avec la vaccination, le patient est mort de problèmes rénaux.»

Qui sont les médecins coronasceptiques? Ils sont regroupés dans plusieurs structures. Tout d’abord, le groupe «Médecins avec une vue d'ensemble» (Ambag), réuni autour de l'infectiologue saint-gallois Pietro Vernazza, qui reste très informel.

Mais les médecins les plus sceptiques se sont mieux organisés: ils se sont regroupés dans une association, appelée Aletheia, du nom de la déesse grecque de la «vérité révélée». Ses fondateurs se sont inspirés de l’exemple allemand, par exemple l’association allemande Médecins des Lumières (Ärzte für Aufklärung).

Leurs positions recoupent en grande partie celles des coronasceptiques: remise en question du port du masque, du vaccin contre Covid-19, de l’effet du confinement, des tests PCR, de la surmortalité, et de la dangerosité du virus.

La «vérité révélée». Le nom de l'association suisse suggère qu'il existe une vérité cachée. En tout, ils sont une centaine de médecins à la soutenir, dont une vingtaine sont également actifs dans le mouvement des coronasceptiques ou comme opposants à la vaccination. L’association regroupe aussi plusieurs centaines d’adhérents issus d'autres professions.

Aletheia est organisée comme une association avec un bureau, ce qui signifie, de ses propres mots, qu'elle n'a pas de membres mais des «sympathisants», qui peuvent s'inscrire sur le site web. Les membres actifs sont bénévoles. Contacté par Higgs, Andreas Heisler justifie:

«Le but de l’association est que d’autres types d’opinions soient également prises en compte.»

Dans les colonnes du portail d’information Nau, ce médecin avenant ne se décrit pas comme coronasceptique, mais plutôt comme un simple médecin généraliste, inquiet de la santé de ses patients: «c’est pour cette raison que je suis sceptique quant aux mesures disproportionnées qui peuvent leur nuire.»

Sur sa page web, l’association se présente comme un réseau ouvert à tous ceux pour qui un discours scientifique ouvert inclut tout type d’opinions. Elle écrit: «nous nous engageons pour une approche honnête de la science et pour la transparence de l’information – pas seulement pour nos patients – mais aussi pour l’ensemble de la population suisse.»

Le paradoxe. L’association indique refuser une «politique d’information génératrice de peur». Et écrit même, dans sa rubrique contributions:

«Nous vous proposons ici des liens et des informations solides, vérifiées par des experts médico-scientifiques, afin de vous donner la possibilité de vous informer de manière exhaustive avant de construire votre propre opinion.»

Voilà qui sonne bien. Mais c’est exactement le contraire que propose en fait l’association: en cliquant sur ces liens, on découvre, par exemple, entre les contributions du comique Marco Rima et les publicités de la campagne pour l’arrêt de la vaccination, une vidéo du coronasceptique bien connu Patrick Jetzer, postée le 28 décembre 2020. Patrick Jetzer a organisé différentes manifestations anti-Covid-19, ce qui lui a coûté sa place dans le laboratoire de chimie de Pfizer où il travaillait comme technicien de laboratoire.

Dans une vidéo, il proférait une mise en garde: les vaccins contre le coronavirus s’apparenteraient à une «thérapie génique». Ce qui, d’un point de vue scientifique, n’a strictement aucun sens, comme l’expliquait Heidi.news.

Le conflit avec les autorités. Andreas Heisler était déjà connu des autorités avant de propager la rumeur selon laquelle le patient âgé de Lucerne était décédé des suites du vaccin contre Covid-19. Il avait en effet délivré des dispenses de port de masque sans avoir jamais vu les patients. De ce fait, une procédure de surveillance du département de la santé du canton de Lucerne est en cours contre lui.

Andreas Heisler est l'un des trois médecins de l'association à avoir été en conflit avec les autorités. Parmi eux se trouve aussi Rainer Schlegel, du canton de Saint-Gall, qui a fait des allusions au nazisme et insulté sur Facebook une journaliste du Tagblatt de Saint-Gall après un article critique. Ou encore le cardiologue Thomas Binder, qui n’hésite pas à qualifier de «canular» non seulement la pandémie de Covid-19, mais aussi le changement climatique provoqué par l'homme, ainsi que le 11 septembre 2001.

La place des médecines alternatives. Andreas Heisler, à la tête d’Aletheia, est également médecin généraliste à Ebikon. Dans son cabinet, à côté de la médecine classique, il propose un travail de «régénération chamanique».

Il n’est pas le seul au sein de l’association à accepter — voire soutenir — des méthodes alternatives, comme le montre une analyse de Higgs. Sur 94 soutiens de l’association, qui se décrivent comme professionnels de la santé, 40 sont en faveur de méthodes alternatives comme l’homéopathie, l’anthroposophie ou la médecine naturelle, voire les pratiquent eux-mêmes. Sur la page web de l’association, sous la dénomination de «professionnels de santé», on trouve en réalité près de 50 homéopathes et naturopathes.

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Des généralistes et des homoéopathes: les spécialisations des 94 médecins sympathisants d’Aletheia

Pas de pression sur les généralistes. Malgré ce fort intérêt porté aux méthodes alternatives, plus de la moitié des professionnels de la santé d’Aletheia sont des médecins généralistes. Andreas Heisler déclare:

«Les médecins devraient pouvoir réfléchir de nouveau en paix, et avoir le droit de critiquer.»

Au nom de l'association, un autre médecin s’est plaint, dans une lettre adressée à la directrice de l'Office fédéral de la santé publique Anne Lévy, des pressions exercées par les médecins cantonaux sur les médecins généralistes sur ce qu'ils devraient dire et prescrire à leurs patients concernant Covid-19.

Philippe Luchsinger, président de l’association des généralistes et pédiatres suisses, n’est pas d’accord.

« Il n’existe aucune condescendance envers les médecins généralistes. Au tout début de la crise, la task force scientifique a longtemps travaillé avec très peu de généralistes, un seul faisait partie du comité. Mais cela a maintenant changé.»

Un grain de sable? Aujourd’hui, d’après Philippe Luchsinger, la task force effectue un très bon travail. Il n'y a pas d'instructions données aux généralistes, qui les obligeraient par exemple, à vanter la vaccination. «Le médecin doit simplement prendre ses responsabilités, et il doit le faire en son âme et conscience, c'est aussi son droit», ajoute-t-il. Avant de rappeler, en ce qui concerne la vaccination à ARN messager:

«Quiconque prétend qu'il s'agit d'une thérapie génique n'a tout simplement pas compris le fonctionnement du vaccin. On a expliqué à maintes reprises que cela n'a rien à voir avec la thérapie génique, que rien n'est introduit dans notre matériel génétique.»

Philippe Luchsinger n’est pas inquiet par l’existence de l’association Aletheia:

«Ce sont des cas isolés. A titre de comparaison, notre association compte 4700 membres, et la Fédération des médecins suisses (FMH) en comprend 42’000.»

Au regard de ces chiffres, l’association Aletheia est effectivement un grain de sable. Cependant, personne, à la FHM, n’a accepté de répondre aux questions de Higgs sur les théories d’Aletheia. La Fédération des médecins suisses s’est contentée de faire référence à ses propres recommandations, dans lesquelles elle soutient pleinement les mesures prises par le gouvernement fédéral.

Des liens étroits avec le complotisme. Cependant, même s’il n’y a qu’une centaine de médecins engagés au sein d’Aletheia, les propos de cette association et son site internet restent problématiques. Non seulement le site fait souvent référence à des «scientifiques au service de l’Etat» ou à des «médias mainstream», mais renvoie aussi à des sources extrêmement douteuses. Les sources scientifiques en sont quasiment absentes.

Dans la rubrique du site «Ce que vous avez sur le cœur», tout le répertoire des coronasceptiques suisses est à disposition. Les liens proposés vont jusqu’à Rubikon.news, portail web d’informations qui répand des théories complotistes, proche de Ken Jebsen, opérateur de l’ancienne chaîne YouTube KenFM.

Les sources de l’association Aletheia plongent encore plus profondément dans les théories du complot. Dans une liste de sources jointes à une lettre envoyée aux parlementaires suisses en août 2020, se trouve même un article de Breitbart, média notoirement populiste et complotiste dirigée par Steve Bannon, qui fut pendant un temps le stratège en chef de Donald Trump à la Maison Blanche. La lettre est signée par huit médecins, deux scientifiques et un chiropracteur.

Ce sont loin d’être des sources inoffensives ou de simples critiques constructives des mesures sanitaires. Ce sont des liens qui plongent directement dans l'abîme des théories du complot pures et dures. Contacté par Higgs, Andreas Heisler balaie:

«Pour moi, des sources comme Breitbart et Rubikon.news ne font que montrer d’autres opinions. Ils ne montrent pas la pure vérité, c'est vrai, de la même manière que les médias établis n'écrivent pas non plus la pure vérité.»

Mais la rhétorique argumentative de l’association elle-même porte la marque des théories complotistes. Dans la lettre adressée aux parlementaires suisses, on retrouvait tout l’argumentaire des théories du complot. Non seulement la fiabilité des tests PCR et la sécurité du vaccin est remise en question, mais on retrouve aussi les références aux profits de l’industrie pharmaceutique, à l’organisation de la panique générale, voire à Bill Gates comme grand marionnettiste.

Le point Godwin. Les auteurs en viennent même à opérer des comparaisons des plus douteuses avec le troisième Reich… «Les médias d’Etat travaillent comme le ministère de la Propagande, toutes les voix critiques sont étouffées. Ce phénomène, incroyable en Suisse, rappelle de manière effrayante l’époque de la Deuxième guerre mondiale» Et plus loin:

«Bientôt on dira: le masque, le vaccin et l’application [de traçage] nous rendent libres?» (ndlr: en référence à Arbeit macht frei, inscription sur la grille d’entrée du camp de concentration d’Auschwitz)

Le manque de sources scientifiques. Ce qui est très rare parmi les documents cités par Aletheia, ce sont des articles publiés par des revues scientifiques reconnues. Confronté sur ce point, Andreas Heisle explique à Higgs que l’association se concentre sur les médecins et souhaite promouvoir la science au sein de la communauté médicale, et ne souhaite pas faire davantage de commentaire.

Au lieu de cela, le site web d’Aletheia renvoie, dans ses propres termes, au «travail sensationnel d'un groupe d'experts suisse, allemand et autrichien» censé prouver qu’il n’y a pas eu de surmortalité en 2020 — et cela alors que les chiffres montrent l’inverse. Or, ce document ne contient aucune référence scientifique et le nom de son auteur n'est même pas précisé. Autant pour la transparence et l’«approche honnête de la science» mise en avant par l’association….

Traduit et adapté de l’allemand par Dorothée Fraleux et Sarah Sermondadaz

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