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La pandémie, jackpot pour les antivaccins

Robert F. Kennedy Jr. est le neveu de l'ancien président américain John F. Kennedy et l'un des plus fervents militant anti-vaccination aux États-Unis. | Pixabay/Presse_Online

Cet article a déjà été publié une première fois en allemand par notre partenaire éditorial Higgs.ch

La pandémie de coronavirus a donné aux opposants à la vaccination une notoriété soudaine sur internet. Les quelque 150 comptes les plus connus dans le mouvement anti-vaccin ont amassé plus de dix millions de followers rien qu'en 2020, selon le Centre américain de lutte contre la haine numérique (CCDH). Aujourd'hui, ces 150 comptes totalisent plus de cinquante millions de followers à eux seuls. Cela correspond à une augmentation de leur audience d’un quart en un an seulement.

Pourquoi le choix des mots est important. Un «antivax» n’est pas simplement une personne sceptique par rapport aux vaccins, qui se pose des questions et a ses doutes. Un antivax est quelqu’un qui s’oppose à la vaccination, qui tente de saper la confiance, et qui, pour y parvenir, n’hésite pas à répandre de fausses informations. Mais parmi leur public, au-delà des opposants radicaux, on retrouve aussi des personnes en quête d’information.

Le virus, un cadeau? Au coeur de cette vague de dix millions de sympathisants antivax supplémentaires, on retrouve des plateformes comme Instagram et Youtube – et bien sûr, la pandémie elle-même. D’après Neil Johnson, professeur de physique à l’Université George Washington, qui étudie depuis longtemps déjà les réseaux des opposants à la vaccination dans les médias sociaux:

«Pour la communauté antivax, la pandémie de Covid-19 a été un cadeau. En 2020, les communautés sceptiques et méfiantes se sont unies d’une manière imprévue. Être antivax en 2020 est devenu mainstream

Les opposants à la vaccination ont profité de ce que Neil Johnson avait déjà mis en évidence dans une étude en 2020: si l’on examine les chiffres, il y a peu de vrais opposants radicaux à la vaccination, mais ils communiquent sur internet d’une manière beaucoup plus efficace que les institution censées promouvoir la vaccination.

La clé de leur succès? Les opposants à la vaccination sont issus des communautés les plus hétéroclites possibles, qui utilisent des stratégies et des points de contact différents. Pour Neil Johnson:

«Ces théories attirent aussi bien des gens qui veulent simplement vivre sainement, que des personnes qui ont peur du gouvernement ou de l’industrie pharmaceutique. On y trouve aussi des groupes racistes.»

Grâce à ces stratégies croisées, le mouvement a pris de l’ampleur en 2019, avec un mouvement de bascule en 2020. C’est plus particulièrement parmi les parents que le mouvement s’est développé, car ce sont eux qui vont devoir faire face à la décision de faire vacciner — ou pas — leurs enfants contre Covid-19.

Surfer sur le doute. En parallèle, la pandémie a provoqué une vague d’incertitude et de doute: au départ, on savait très peu de choses sur le virus Sars-CoV-2, son mode de propagation n’était que partiellement compris. Dans la précipitation, certaines études ont été publiées sans avoir été évaluées par des pairs, c’est-à-dire sans les révisions qui laissent de la place au doute et à la critique. C’est aussi le cas pour les études sur les vaccins contre la Covid-19. Neil Johnson souligne:

«Contrairement aux autres vaccins que nous utilisons depuis des dizaines d’années, les vaccins contre Covid-19 sont nouveaux.»

Un groupe de désinformation. Les «antivax» ont fait un bon usage de la crise. C’est du moins la conclusion Callum Hood, analyste au Center for Countering Digital Hate (CCDH), une organisation non gouvernementale britannique financée par des subventions de fondations. Callum Hood a parcouru Facebook et Twitter à la recherche de contenus publiés entre février et mars 2021 contenant de la désinformation sur les vaccins contre Covid-19.

L’idée a germé d’un constat: au début de la pandémie, les principaux propagateurs de la désinformation autour de Covid-19 étaient tous déjà «antivax». Avec son équipe, il a constaté que plus des deux tiers des fausses informations publiées provenaient de seulement douze personnes, qu'ils ont baptisées «The Disinformation Dozen». D’après Callum Hood,

«Ce sont des gens qui n'ont eu qu'une seule mission depuis des années: détruire la confiance dans les vaccinations — et en tirer des profits.»

L’analyse du CCDH. Dans un rapport, le Center for Countering Digital Hate (CCDH) a en effet analysé quels militants anti-vaccination jouaient un rôle central sur les réseaux sociaux.

Les analystes de la CCDH ont pris un échantillon de messages postés entre le 1er février et le 16 mars 2021, qui contenaient des informations erronées sur les vaccinations Covid-19. Pour 65 % du contenu, ils ont identifié comme auteur l'un des douze principaux antivax. Ces douze auteurs étaient:

  • Joseph Mercola,

  • Robert F. Kennedy Jr,

  • Ty et Charlene Bollinger (comptés comme une seule entité),

  • Sherri Tenpenny,

  • Rizza Islam,

  • Rashid Buttar,

  • Erin Elizabeth,

  • Sayer Ji,

  • Kelly Brogan,

  • Christiane Northrup,

  • Ben Tapper,

  • Kevin Jenkins. E

En outre, le rapport cite des organisations clés, qui font de la désinformation active sur les vaccinations:

  • Children's Health Defense, fondé par Robert F. Kennedy Jr

  • Informed Consent Action Network (ICAN), dirigé par Del Bigtree, producteur de films et opposant à la vaccination.

  • National Vaccine Information Center (NVIC), financé par Joseph Mercola,

  • Organic Conumers Association (OCA), financé par Joseph Mercola,

  • Millions Against Medical Mandates.

L’argent, le nerf de la guerre. Il faut distinguer deux types de fausses informations sur le net: celles qui se propagent naturellement et celles qui sont fabriquées. Callum Hood explique:

«Joseph Mercola, assis à son bureau, va concevoir un article exprès pour discréditer les vaccins. Il le fait depuis des années et sait exactement comment ça marche. D’autant plus qu’il a une influence considérable.».

En effet, Joseph Mercola est l’un des antivax les plus influents du monde. Si l’on additionne tous ses canaux de diffusions, il a près de 3,6 millions de followers. Ce millionnaire est également entrepreneur: il vend des produits de médecine alternative et des livres – qu’il présente par les mêmes canaux d’information, et dans lesquels il diffuse de la désinformation sur la vaccination.

Il n’est pas le seul: beaucoup d’antivaccins connus gagnent de l’argent grâce aux réseaux sociaux. Jusqu’à l’année dernière, de nombreuses entreprises anti-vaccination faisaient encore de la publicité sur Facebook et YouTube. Les rentrées d’argent des 14 chaînes antivax de Youtube ont été estimées à 974’000 dollars par an par le CCDH, qui critique aussi le fait que ces plateformes empochent aussi beaucoup d’argent au passage.

Les «antivax » américains façonnent le débat. Les « antivax » américains sont particulièrement bien connectés, et organisent des conférences. Le CCDH a réussi à avoir accès à l'une de ces conférences en octobre 2020, où certains des représentants les plus connus de la scène antivax échangeaient leurs points de vue. Selon les recherches du CCDH, les antivax agissent un peu comme des lobbys ou des groupes de pression: ils se mettent d'accord sur une stratégie pour mener une campagne. Et ils en établissent d’abord le récit central.

Pour la pandémie, la narration était la suivante:

  1. Covid-19 n'est pas dangereux.

  2. Les vaccins sont dangereux.

  3. On ne peut pas faire confiance à la recherche.

Callum Hood déplore:

«Le mouvement américain antivax est très développé et innovant.»

Ces récits américains se répandent ensuite comme une traînée de poudre dans le monde entier. On peut se rendre compte que des récits et les Américains à la tête du mouvement apparaissent également au sein des mouvements suisses anti-vaccination, par exemple sur Telegram.

Abandonner les plateformes? Douze personnes peuvent-elles vraiment avoir une telle influence? Cela ressemble presque à une théorie du complot… «Nous sommes conscients que les choses sont plus complexes», affirme Callum Hood. Mais en passant au crible l’ensemble des messages et des publications, ce sont surtout ces comptes qui se sont distingués.

Callum Hood a demandé que ces douze personnes soient exclues des plateformes. Car le but du CCDH est que des entreprises comme Facebook fassent pression pour que les compte qui diffusent de la désinformation soient bloqués, au lieu d’être amplifiés par le jeu des algorithmes. Mais est-ce vraiment utile? Neil Johnson explique:

«C’est un peu comme écraser douze insectes dans votre jardin. Il y en a des millions d'autres – et pas seulement dans votre jardin, mais aussi dans celui de votre voisin.»

Et sur Internet, toutes les plates-formes sont pour ainsi dire voisines:

«De nombreux groupes quittent actuellement les plateformes traditionnelles comme Facebook et YouTube pour se tourner vers Telegram, par exemple –c’était d’ailleurs la plateforme des groupes de l'État islamique (IS) il y a quelques années.»

Faire disparaître le mouvement en supprimant tous les comptes n’est de toute façon pas possible, d’après lui. «De tels mouvements existent, ils sont humains.» Discuter de leur l’existence revient à se lamenter de l’existence des guêpes, dit-il.

La communication imprécise des autorités. Au lieu de cela, on pourrait aussi étudier les causes de l’apparition de ces mouvements — et placer des limitations de vitesse sur les autoroutes de la désinformation. Par exemple, en mettant des avertissements avant les publications, qui sensibilisent les lecteurs à reconnaître les fausses informations. Pour Neil Johnson, on peut aussi améliorer la communication scientifique:

«Les scientifiques et les administrations ont mal fait leur travail en 2020»

Affirmer que tout va bien et que les sceptiques ne comprennent rien au débat est loin d’être suffisant. La communication institutionnelle n’a pas été suffisament précise. Un exemple: au début de la pandémie, Anthony Fauci, le directeur de l‘Institute of Allergy and Infectious Diseases, aux Etats-Unis a affirmé: «Vous n’avez pas besoin de masques.» Ce qu’il voulait dire était plus complexe: «Ne portez pas de masques, sinon dans l’état de pénurie actuelle, vous les enlevez à d’autres personnes qui en ont davantage besoin».

Des débacles de communication du même genre ont également eu lieu en Suisse au début de la pandémie.

Un taux de vaccination élevé en Suisse. Qu’en est-il du mouvement en Suisse? Pour Philip Tarr, médecin en chef de la clinique universitaire de l’hôpital cantonal de Bâle-Campagne, et directeur un programme de recherche sur la méfiance face aux vaccins en Suisse:

«En Europe, la tendance est la même partout: environ 30% de la population est plutôt méfiante face aux vaccins.»

Cependant, il ne veut pas être pessimiste:

La plupart des sceptiques finissent par se faire vacciner. Ceux qui ne se font pas vacciner ne représentent que quelques pour cent, comme le montrent les taux de vaccination: pour la rougeole, la polio, le tétanos, nous avons des taux de vaccination de plus de 90%.»

Il ne dispose pas non plus de données fiables sur le fait que le scepticisme à l'égard de la vaccination ait augmenté au cours des dix à vingt dernières années.

Le sain scepticisme à l'égard de la vaccination. Pendant la pandémie, en revanche, les choses ont changé.: «Avant, il fallait dix ans avant qu'un vaccin soit sur le marché, les phases un, deux et trois des tests cliniques se succédaient ». Poussés par la nécessité, les États et les entreprises ont mis des milliards sur la table pour accélérer la mise au point des vaccins: les phases de test ont eu lieu en parallèle. «Les chercheurs disposaient de l'argent dès le début et n'ont pas eu à rechercher des financements supplémentaires entre deux phases», dit-il.

«Tout s'est bien passé, mais il est difficile d'expliquer à la population pourquoi nous n'avons eu besoin que d'un an pour développer un vaccin au lieu des dix habituels.»

Un sondage représentatif réalisé fin 2020 a montré qu'environ 30% de la population ne fait pas confiance aux vaccins contre Covid-19. Pour Philip Tarr, un peu de sain scepticisme à l'égard des nouveaux vaccins est tout à fait approprié:

«Les vaccins à ARN messager n'ont jamais été utilisés auparavant, le scepticisme est donc normal.»

Les effets secondaires rares sont retardés. Il est possible de contrer ce scepticisme par la communication. Philip Tarr cite un exemple positif: «Christoph Berger de la Commission fédérale pour les vaccinations a déclaré en janvier de cette année qu’il y aurait des effets secondaires rares, graves et inconnus.»

La phase III des essais de Moderna a été réalisée avec 40’000 personnes. Cela peut sembler élevé, mais c’est pourtant insuffisant pour découvrir des effets secondaires très rares, de ceux qui arrivent par exemple une fois sur 100’000, et qui ne peuvent donc pas être encore connus.

D’après Philip Tarr, il est légitime que les gens qui ont peur souhaitent attendre encore un peu avant la vaccination.

«Les experts de la sûreté des vaccins le disent: si vous avez peur, vous devez attendre cinq à six mois. Alors vous saurez certainement si une vaccination est sûre.»

Parce que d'ici là, des centaines de millions de personnes auront été vaccinées. Le 16 mai, par exemple, environ 1,8 million de doses du vaccin Moderna avaient été administrées rien qu'en Suisse — et à peu près le même nombre par le fabricant Pfizer-BioNTech. A cette date, 1,2 million de personnes en Suisse avaient alors été entièrement vaccinées. Le 4 mai 2021, 1953 notifications d'effets indésirables avaient été reçues par Swissmedic, l'autorité de contrôle des produits thérapeutiques en Suisse. À cette date, plus de 1,4 milliard de doses des différents vaccins Covid-19 avaient été administrées dans le monde entier. Les rapports confirment le profil des effets secondaires connus grâce aux études l’autorisation des vaccins: les vaccinations n'entraînent que très rarement des effets secondaires graves. Les réactions allergiques graves, par exemple, se produisent après les vaccinations avec une moyenne de 1,31 cas par million de doses de vaccin.

L'examen du risque que l'on est prêt à accepter pour soi-même comprend toujours la mise en perspective du risque de la vaccination et du risque de la maladie. Le taux d'hospitalisation ou de mortalité en cas d'infection doit également être pris en compte. Ces chiffres sont connus de façon très précise: lors de la troisième vague, sur 124’277 cas confirmés, 606 personnes sont décédées ce qui correspond à un taux de mortalité de 0,49%. Ce taux monte, à partir de 70 ans à 3,76% – et à partir de 80 ans, à 13,2%. Le risque d’hospitalisation augmente aussi avec l’âge: sur 124’277 cas confirmés lors de la troisième vague, 4413 ont été hospitalisés. Cela correspond à un taux d’hospitalisation de 3,55 %. Ici aussi, le risque augmente avec l’âge. A partir de 60 ans, il s’élève à 9,69 %. A partir de 70 ans, à 19,7 % et à partir de 80 ans, à 32%.

Parler aussi des inconvénients de la vaccination. D’une manière générale, on a tendance à communiquer de manière très retenue sur les inconvénients de la vaccination, observe Philip Tarr, qui a mené des interviews détaillés avec des praticiens de médecines alternatives anti-vaccination.

«C’est aussi de cela dont se plaignent les praticiens de médecines complémentaires, et ce qu’ils appellent la “propagande pour la vaccination”. Les institutions ne parlent que des aspects positifs.»

Il complète:  «Ce n’est pas vraiment qu’on balaie sous le tapis les aspects négatif, mais on ne communique pas activement dessus.» Et pourtant, c’est précisément ce type de communication équilibrée et contrastée qui pourrait instaurer la confiance.

Si la communication des administrations et des autorités, des communautés médicales et scientifiques rate partiellement son but, c’est aussi parce qu’elle se déroule de manière traditionnelle: du haut vers le bas. Pour Philip Tarr:

«Auparavant, le médecin ordonnait et le patient suivait ses ordres. Cela a beaucoup changé: aujourd’hui, les gens sont mieux informés, en partie grâce à internet, et ils veulent prendre part à la discussion sur leurs traitements. »

Ce qui pourrait aider à réduire l’opposition aux vaccins, c’est une communication d’égal à égal:

«Les gens ne font plus automatiquement confiance à un supérieur hiérarchique. Plutôt à quelqu’un du même niveau que soi.»

Les amis et les collègues qui sont vaccinés et qui en parlent de manière positive. Qui racontent comment s’est passé la première dose. Et la deuxième. Et les semaines suivantes. En d’autres termes: ce qui aide le plus contre l’opposition aux vaccins, c’est le temps…


Parents et médecins sceptiques à l'égard de la vaccination en Suisse. Dans le cadre d’un projet de recherche dirigé par Philip Tarr, médecin en chef de la clinique universitaire de l’hôpital cantonal de Bâle-Campagne, sur le scepticisme sur la vaccination, des équipes de recherche ont mené des entretiens avec des praticiens de médecines complémentaires et alternatives, ainsi que des parents favorables à la vaccination et des médecins orthodoxes. Tous ont été interrogés en profondeur sur leur attitude à l'égard des vaccins et leurs motivations. Philipp Tarr pose déjà quelques conclusions: « Les médecins alternatifs prennent souvent plus de temps avec leurs patients pour clarifier les questions des parents sur les vaccinations. Les médecins généralistes traditionnels, quant à eux, trouvent souvent épuisant de discuter avec des personnes sceptiques à l'égard des vaccins. » Dans une enquête, 85% des médecins, infirmières, sages-femmes et pharmaciens interrogés ont déclaré qu'ils seraient intéressés par une formation supplémentaire sur les vaccins et la communication en vaccinologie.


Une initiative contre la vaccination obligatoire. En Suisse, les opposant à la vaccination ont lancé une initiative populaire fédérale contre la vaccination obligatoire en Suisse le 1er décembre 2020. L'initiative a été lancée par le Mouvement pour la liberté en Suisse (MLS) de politicien ex-UDC Richard Koller. Les poids lourds politiques sont absents du comité d'initiative, mais on y trouve quelques coronasceptiques, un conseiller national UDC et des militants anti-5G. L'initiative demande une modification de la Constitution fédérale afin de garantir, dans le cadre d'une vaccination, que les interventions sur l'intégrité physique ou psychique d'une personne nécessitent son consentement. Le texte de l'initiative précise que «la personne concernée ne doit pas être pénalisée pour avoir exprimé son refus, ni subir de désavantages sociaux ou professionnels de ce fait». La vaccination obligatoire n'a pourtant jamais été envisagée en Suisse — c’est dire si le niveau d’inquiétude est haut.


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