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Au Mali, il n’y a qu’une dizaine de respirateurs, principalement dans la capitale

Matteo Maillard (Bamako)

Correspondant du quotidien «Le Monde» à Bamako, Matteo Maillard, signe chaque jeudi un Point du Jour pour Heidi.news. Il raconte aujourd'hui comment l'Afrique tente de se préparer à l'arrivée de coronavirus.

Depuis une semaine, le monde semble inversé. Alors que l’Europe est en prise avec la pandémie de coronavirus, de plus en plus de pays africains décident de fermer leurs frontières aux «migrants» du nord, touristes et travailleurs expatriés, venus de zones contaminées. Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, le Sénégal, le Cameroun, le Togo, le Tchad, le Mali, la Somalie et Madagascar ont été les premiers à prendre la décision d’arrêter les vols venant de pays contaminés.

Je les comprends. Deux raisons à cela: les premiers cas du virus sont arrivés sur le continent par l’entremise de voyageurs européens qui l’ont propagé. Si les premiers cas importés l’ont souvent été sans la présence de symptômes, ni la volonté d’infecter la population, les plus récents, comme ce Français de 76 ans revenu au Sénégal juste avant la fermeture des frontières, démontre un certain manque de précautions.

Peut-être aussi une touche d’arrogance, du moins de l’inconscience. De celle qu’ont ceux qui peuvent voyager tout le temps, librement, sans visa, et oublient que les citoyens des pays qu’ils traversent ont rarement ce luxe. La plupart des Africains doivent attendre des mois et dépenser des fortunes pour espérer décrocher le sésame qui leur permettra d’étudier ou de travailler en Europe. Un visa ou un permis qu’ils n’obtiennent bien souvent pas, et sans remboursement des frais engagés. Ces mesures de fermeture prises par les pays africains ont un étrange goût de revanche pour nombre de candidats à la migration.

Fermer les frontières pour se protéger

La deuxième raison, plus rationnelle, est que la fermeture des frontières en cas d’épidémie est une mesure qui a démontré son efficacité. Elle avait déjà été appliquée dans la région ouest-africaine, en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia, lors de l’épidémie de fièvre hémorragique Ebola entre 2013 et 2016.

Alors que de nombreux pays du continent restreignent les vols, expats et touristes se précipitent aux aéroports. A Bamako, où je réside, l’annonce mardi dernier de nouvelles mesures restrictives a créé de longues files d’attente devant les agences d’Air France et d’Iberia. Les Français, qui sont 8’000 à résider au Mali, sont étreints, pour certains, par un terrible dilemme: faut-il rester et se barricader avec des paquets de pâtes et des rouleaux de papier toilette ou faut-il rentrer en France là où la famille nous attend, mais les cas de Covid-19 sont bien plus nombreux?

En Afrique, le virus a été plus lent à se propager, mais il se propage. En Europe, le pic n’est pas encore atteint, mais les chiffres, macabres, s’envolent. L’inquiétude qui taraude les expatriés comme les nationaux, c’est de savoir si les systèmes de santé africains seront en mesure de répondre à une soudaine flambée des cas.

Se laver les mains lorsque l’eau est absente

Innombrables sont les hôpitaux du continent dans un état de vétusté avancé et malgré la bonne volonté et la compétence du personnel médical, cela ne pallie pas toujours le manque de matériel. Dans des pays comme le Soudan du Sud, marqué par cinq années de guerre civile, il n’y a que 24 lits en salles d’isolement, pour 12 millions d’habitants, rapporte Reuters. Certains pays n’ont même pas de respirateurs artificiels. Au Mali, où je vis, il n’y en a qu’une dizaine, principalement dans la capitale.

Alors que la panique gagne les réseaux sociaux, où les citoyens se demandent comment le continent fera face à une crise imminente, les présidents du Rwanda et du Sénégal ont lancé un #SafeHandsChallenge où ils montrent comment se laver les mains pendant vingt secondes. Certains internautes facétieux les imitent en ouvrant des robinets qui ne coulent pas, se tournant vers la caméra: «Comment voulez-vous qu’on se lave les mains alors qu’il n’y a pas d’eau?»

Se tourner vers les prédicateurs pour se rassurer

Face à la défaillance des systèmes de soins et des Etats, certains Africains préfèrent se tourner vers la médecine traditionnelle ou les remèdes miraculeux. Des décoctions de plantes circulent dans les marchés. Des infox tournent sur les réseaux sociaux ou dans la barbe de prédicateurs peu scrupuleux qui voient dans l’ail, le citron, les détergents, la prière, le sacrifice de poulet, les infusions ou tout simplement le soleil, les antidotes au coronavirus.

La crédulité pose un risque supplémentaire aux gestes-barrières, aux mesures d’hygiène, seuls efficaces dans l’attente d’un vaccin. Mais ne jetons pas trop vite la pierre aux Africains. Nous avons aussi notre lot d’infox et son cortège de charlatans, à l’exemple d’Alex Jones, conspirateur proche de Donald Trump qui vend un dentifrice anti-coronavirus.

Tirer les enseignements de l’épidémie d’Ebola

Face au risque d’une vague de contaminations qui serait impossible à gérer, de plus en plus de pays du continent profitent de cette crise pour mettre à niveau leur système de soins avec une célérité impressionnante. Certains ont tirés les leçons de l’épidémie d’Ebola qui a fait 11’000 morts entre 2013 et 2016.

Au début de la pandémie, seuls deux pays avaient des laboratoires en mesure de diagnostiquer les cas de Covid-19. Aujourd’hui, ils sont trente-neuf. Au Mali, même si aucun cas n’a encore été déclaré, le gouvernement a décidé de lancer un plan d’action de 3’372’417’000 de francs CFA (5’4 millions de francs) pour mettre à jour son matériel. Parmi la commande, des caméras thermiques pour les aéroports, des cathéters, des gants, des masques, des litres de solution hydroalcoolique et une vingtaine de respirateurs achetés à la Chine. Ici est l’ironie.

Si la Chine, berceau du virus et l’Europe première contributrice à sa propagation sur le continent africain, apparaissent aujourd’hui comme les victimes principales de Covid-19, il ne faudra pas oublier l’Afrique quand elle sera frappée de plein fouet. Ses économies fortement endettées et dépendantes des exportations de matières premières vers ces puissances occidentale et orientale, le seront encore plus, une fois la déferlante passée. L’Afrique qui a une part minime, voire nulle, dans la responsabilité de cette pandémie, aura alors besoin de toute notre solidarité.

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